mercredi 3 février 2016

JAIVANTI


MON RECIT.
C’est drôle, les enfants. Ca crie, ça joue, ça vit. Ca crie surtout. Pour s’ouvrir les poumons sans doute, ou quelque chose comme ça. On aimait bien les regarder par la fenêtre qui donnait sur la cour de la maternelle. Les regarder et les entendre. Ils ressemblaient aux oiseaux qui sillonnent le ciel du printemps. Libres, désordonnés, joyeux. En réalité ils volent pour se nourrir et pouvoir bâtir leur nid. Comme les enfants qui courent en criant, en réalité se construisent.

Et puis un jour on a plus aimé.

On a baissé le store et tiré le rideau. Après on a même dû fermer la porte et rester dans les autres pièces. Notre vie était désormais des portes closes. Et le soir assis en face de l’autre autour de la table de la cuisine. Dans un silence insupportable et que l’on supportait pourtant. Il fallait traverser ces heures là pour survivre.

Un soir elle a pris mes mains. Presque comme avant. Mes mains jointes dans les siennes. Personne ne peut connaître ce sentiment là. Sa douceur, sa chaleur. Le rétrécissement du monde et l’immensité contraire de l’amour dans ses yeux verts.
Elle m’a dit : il faut qu’on parte. Maintenant.

J’ai tremblé dans ses mains. Je voulais le dire depuis longtemps, mais n’osais pas. Elle était devenue si pâle, si diaphane, comme une porcelaine chinoise. J’avais peur que ces mots la brisent et c’est elle qui les prononçait.
- Comment ?
- Au fil de l’eau.
- Quelle eau ?
- Une eau lointaine. Une eau qui parle d’autres langues. Une eau qui dit les dieux, les étoiles. Une eau tellement cosmique qu’elle est la plus humaine possible. Une eau d’espoir.

J’ai eu la sensation de la retrouver comme avant. Vibrante, forte, irrésistible. Quel chemin avait-elle suivi dans le silence de son cœur, de son âme ? Où avait-elle puisé cette énergie nouvelle ?
- Et cette eau, elle se trouve où ?
Elle se leva, pris une carte du monde et posa le doigt : là.
- Pourquoi, là ?
- J’ai eu des rêves.

On a passé des semaines pour monter le voyage. J'ai pris une année sabbatique. On a vendu l'appartement où l'on ne voulait plus être pour remuer des souvenirs qui déchirent. De même, on avait des économies qu’on gardait pour un avenir qui n’existait plus ; on a tout pris. On a gagné en voiture un port méditerranéen. On a vendu la voiture aussi et on a embarqué dans un cargo. De ports en ports, de bateaux en bateaux, trois mois plus tard nous étions à Calcutta.

De là nous sommes partis pour Bénarès
Elle disait : le fleuve est sacré. Il nous portera là où l’on doit aller. Lui seul le sait. Je sais qu’il le sait.
Je ne posais plus de question. En avais-je posé d’ailleurs

Nous avions le bagage mince. Les pêcheurs ont toujours accepté de nous prendre à leur bord pour quelques roupies. Nous les préférions aux bateaux pour touristes. On les trouvait sur les ghats descendant vers le fleuve. On apprenait quelques rudiments de leur langue, on les amusait parfois. La vie nous revenait par bribes, au fil des rires que nous déclanchions chez eux en tentant de prendre leur accent.

Un soir que nous étions accostés près d’une ville assez grande, pleine à ras bord d’une foule odorante, un homme vint directement à nous. Il s’adressa à elle dans un anglais impeccable :
- C’est vous les français ?
- Oui.
- Vous avez de bonnes chaussures ?
- Nous sommes prêts répondit-elle. Je ne lui avais jamais vu un pareil regard : une onde matérielle paraissant embraser tout ce qu’elle croisait.
On l’a suivi jusqu’à une maison de voyageur pour passer la nuit.
- La route sera longue. Il faudra trois jours de marche. Elle balaya d’un geste de la main ces trois jours à venir et chuchota à mon oreille : viens.
Ce soir là nous refaisions l’amour pour la première fois depuis sa mort. Un amour presque aussi intense que celui de la nuit probable où nous l’avions conçu. Cinq années auparavant.

Trois jours plus tard, nous arrivions dans un village pauvre au delà de l’imaginable. On nous offrit un plat de lentilles et des fleurs pour elle.
L’homme qui nous accompagnait dit que c’était le moment.
On nous a emmené au centre du village, sur une sorte de place boueuse. Des dizaines d’enfant étaient alignés semblant aussi surpris que nous.
Il lui dit de rester là et d’attendre. Puis à moi : venez à l’écart. On s’éloigna vers une maison basse.

Elle était seule devant ces enfants parfaitement silencieux. Elle avait fermé les yeux. Soudain, une petite fille sortit du rang pour s’avancer. Doucement d’abord. Puis elle se mit à courir et se précipita dans ses jambes qu’elle serra. Elle ouvrit des yeux baignés de larmes. Leur regard se croisèrent et leurs visages s’illuminèrent d’un incroyable sourire. Les autres enfants étaient redevenus comme ils devaient : désordonnés, libres et joyeux. Leurs cris remplissaient l’espace.

Bientôt une vieille femme sortit de la maison basse et vint vers nous. Elle avait au front la marque rouge et portait un sari blanc. Elle nous prit par la main, nous emmena sous un arbre et nous assis sur une pierre blanche et commença à parler. Notre accompagnateur traduisait.


LE RECIT DE RANI
Cette femme se nommait Rani. Elle avait été institutrice à Bénarès puis, veuve, était revenue vivre dans son village. Il y a cinq ans environ, elle trouva au bord du chemin un paquet de linge dans lequel il y avait un nouveau né. Il vivait encore miraculeusement, comme c’était miracle qu’elle se fut arrêter en cet endroit, ce jour là. Elle prit l’enfant et le porta aux femmes du village. Plusieurs d’entre elles venaient d’accoucher et elles acceptèrent toutes de donner un peu de leur lait pour l’aider à survivre. On craint au tout début qu’il apportât le mauvais œil, mais comme rien de fâcheux n’arriva il fut adopté. C’était une fille ; ils l’appelèrent Jaivanti. Peu à peu cette petite fille devint l’enfant de toute la communauté, sœur de lait de nombre d’autres enfants.

Puis il y a quelques mois, Rani commença à avoir des rêves dans lesquels elles voyaient un enfant blanc prendre la main de la petite, jouer avec elle, la protéger. Ces rêves devenaient de plus en plus précis. Elle voyait la famille du garçon, elle voyait la cour de l’école où il courait en criant. Une nuit, elle l’a vu se noyer dans une rivière et en a conçu une immense tristesse. Cependant, le nuit suivante, le garçon était là avec Jaivanti. Alors elle imagina que ces deux enfants étaient liés, d’une façon ou d’une autre inconnue d’elle, mais liés. Auprès des gens du village, elle garda un secret absolu sur ses étranges rêves. Cependant, elle décida de faire appel à un guru vivant dans la montagne proche. Celui-ci lui donna herbes et plantes en lui en expliquant l’usage et lui dit : tu es la passeuse d’âme.

Elle appliqua à la lettre les indications du vieux sage et entra en communication mentale avec nous. Enfin, avec elle, dont toutes les pensées n’avaient qu’une seule issue. En elle se forma peu à peu l’idée du départ.

Rani, en qui subsistait sans doute un fond de rationalisme, inventa le stratagème des enfants. Si Jaivanti venait d’elle-même, alors tout cela était vrai. Ce qu’elle ne pouvait savoir, c’est que cinq ans auparavant, dans le ventre de la future mère il y avait un deuxième embryon qui n’avait pas survécu.
Durant tout le récit, la petite dormait sur ses genoux, paisible.

Avant de partir et pour remercier le village nous leur avons acheté leur troupeau en leur disant de garder les bêtes. C’était bien peu pour nous qui voyions briller tant de joie dans leurs yeux

Notre accompagnateur américain vivait là dans un ashram depuis la fin des années soixante. Il organisa le retour. Je n’ai toujours pas compris comment nous avons pu passer les frontières sans aucune tracasserie. Comment nous avons pu ramener Jaivanti en France. Comment nous avons pu l’adopter si facilement. Nous nous sommes établis dans une petite ville au bord d’une rivière et le fil de l’eau est passé sous les ponts de nos vies.

Aujourd’hui, Jaivanti a vingt ans. Elle est brune et dans ses yeux noirs passent parfois les mêmes ombres que dans ceux de sa mère. Notre cadeau d’anniversaire est un voyage en Inde, sur les traces de son enfance.
- Comment avez-vous su que j’en rêvais tant ?
- Rani est revenu me voir répondit sa mère dans un souffle.
- Rani ? mais elle est morte depuis près de dix ans.
- Je sais, mais c’est ainsi. Ne réagis pas avec les réflexes occidentaux ; surtout pas toi.

Jaivanti éclata de rire et nous serra fort contre elle. Un peu des eaux du Gange noyait son regard.

Jaivanti signifie « victoire ». Nous avions appelé notre fils Victor

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