Affichage des articles dont le libellé est Courte nouvelle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Courte nouvelle. Afficher tous les articles

mercredi 8 février 2017

Sacré Boris


Un matin il fallut se rendre à l'évidence : le temps avait bel et bien disparu.

Avec une étonnante capacité de réaction, l’ensemble des gouvernements du monde dépêchèrent leurs meilleurs scientifiques pour tenter de comprendre le phénomène. L’univers était en danger de mort, croyait-on, et la race humaine se devait de le sauver. Non pas que l’univers eut été la préoccupation première de ces dernières décennies, mais bien plutôt parce que la disparition probable des hommes à la surface de la terre était une idée insupportable pour la plupart d’entre eux.

Bien entendu, de multiples catastrophes eurent lieu à peu près partout, mais essentiellement dans le domaine des transports. Les horaires n’existant plus, on imagine aisément l’incroyable pagaille et l’imbroglio dans l’organisation minutée des échanges terrestres, maritimes et aériens.

On enterra les morts, on érigea des chapelles ardentes, on lança des milliers de fleurs dans la mer, on indemnisa au plus juste les familles des victimes, puis tout s’arrêta. Tous étaient suspendus aux télévisions du monde entier qui continuaient leurs émissions ad libitum et dans un désordre qui n’étonnait plus personne. Tous attendaient la raison de la disparition brutale du temps et, surtout, le remède que les savants allaient forcément imaginer. Ceux-ci avaient mis énormément de temps pour initier leur travail commun, car afin d’éviter tout dommage irréparable, il avait fallu organiser des téléréunions reliées par satellites, ces derniers étant apparemment les seuls outils de communication fonctionnant encore comme avant.

Il s’avéra bien vite que la terre continuait de tourner à un rythme normal et que, partant, la disjonction du temps n’était pas due à une interruption du cycle des planètes. Cette constatation rassura tout le monde mais n’étonna personne, car on avait bien remarqué que l’alternance des jours et des nuits avait perduré. Ce qui d’ailleurs, laissait perplexe la communauté savante : le temps n’était donc pas lié à l’interaction des planètes, des galaxies et des systèmes stellaires puisque celle-ci existait alors que le temps lui-même n’existait plus. Aucune horloge, pendule, montre n’indiquait quoique ce soit, et pire, l'oscillation du cristal de quartz s’était interrompue également.

On décréta que l’urgence était de retrouver un nouveau référentiel universel suffisamment fiable pour que tous s’y rattache et assez consensuel pour ne fâcher personne. Il fallait recréer artificiellement le temps, ou au moins une matérialisation de son écoulement, si tant est qu’il s’écoulât (seculorum rajoutaient certains plaisantins de mauvais aloi). On entendit même que le temps était une invention humaine, qu’il n’avait jamais existé et que Dieu punissait les hommes par son interruption. Il fallut répondre que Dieu, fut-il tout puissant, ne pouvait interrompre une chose qui n’existait pas auparavant. On rajouta qu’Il serait bien avisé, au passage, de se manifester le plus rapidement possible.

Par ailleurs, on se rendit très vite compte de l’aspect culturel du temps. Le temps des Inuits ou des peuplades de Bornéo est bien différent de celui des traders de la City, des ermites du désert ou des amants longeant les quais à la tombée du jour. La question était terriblement ardue.

Les religions s’emparèrent du sujet arguant que l’éternité était de leur ressort et que les rites conventuels parfaitement maîtrisés depuis des siècles, pourraient devenir le temps universel. Les monastères chrétiens, les lamaseries tibétaines, les muezzins de tout poil et quelques animistes se mirent à sonner les cloches, tourner les moulins à prière, crier en haut des minarets et sacrifier les poulets à heures fixes, se fiant à leurs habitudes pour respecter le rythme séculaire. Ce fut une sacrée cacophonie. Personne ne put s’accorder et les religieux abandonnèrent le terrain se contentant de prier plus ardemment encore, mais à heures plus ou moins aléatoires, pour le salut des hommes.

Les militaires prirent aussitôt la parole : nos armées savent défiler au pas de façon régulière et parfaite. Choisissons une armée d’élite et faisons marcher à une fréquence idéale des hommes se relayant éternellement. Les américains, les européens, les chinois, la garde républicaine et la compagnie royale britannique affirmèrent qu’ils étaient les meilleurs pour avoir l’honneur de donner le temps aux hommes. Une guerre universelle fut évitée de justesse. Les politiques reprirent heureusement la main avant le grand embrasement.

Alors un homme que personne jusque-là ne connaissait, se leva et dit : un seul langage est universel et peut être compris par tous. Ce langage est la Musique. On le traita de vieux fou, puis on réfléchit. L’idée était peut-être la bonne. On demanda à plusieurs compositeurs d’écrire une œuvre dont la durée serait celle de la révolution d’un point fixe de la terre. On choisit un village d’Amérique latine situé précisément sur l’équateur. L’unanimité se fit autour de cette idée, si ce n’est la colère des citoyens de Greenwich qui perdaient ainsi leur principale raison d’exister.

L’œuvre devait se diviser en vingt-quatre opus de durée égale, reprenant vingt-quatre styles de musique de toutes origines. Les artistes s’entendirent à merveille et bientôt le temps avait son opéra universel. Il fallut affiner les réglages, préciser les tempos, répéter des jours durant avec les plus grands instrumentistes du moment pour atteindre la perfection. Enfin, comme le soleil pointait à l’horizon du village choisi, l’orchestre entama la première mesure du premier opus. Lorsque le soleil disparut à l‘opposé, la dernière mesure du douzième opus s’achevait aussitôt suivie de la première du treizième. A l’instant même de sa réapparition, la dernière mesure du vingt-quatrième morceau retentissait. Devant la difficulté à rassembler une nouvelle fois la totalité des exécutants, on avait procédé à un enregistrement unique et en tout point remarquable. Une émission universelle fut programmée pour lancer le nouveau temps humain. L'œuvre ainsi réalisée devait être diffusée en permanence dans le monde entier. Chaque point du globe se calant sur les anciens fuseaux horaires pouvait, en référence à l'heure équatoriale, déterminer alors quelle heure précise il était à tel ou tel moment de la journée. Il serait bien temps par la suite d'inventer une machine l'intégrant et appelée à remplacer les moyens de compter (ou de décompter) le temps.

Après une longue période de tractation en tout genre quant à l’étiquette et à la place qui devait être réservée à chacun, tous les chefs d’état étaient présents, heureux et fiers d’avoir abouti à une solution idéale. Un grand nombre de membres des gouvernements étaient aussi de la fête ainsi que tous les présidents des plus grandes sociétés qui comptaient dans le monde des finances, du commerce et de la consommation, impatients d’être associés à cette œuvre colossale. Dans le grand opéra de Pékin, lieu le plus stratégique du nouvel ordre mondial, ils se tenaient symboliquement la main pour montrer la formidable solidarité qui avait été la colonne vertébrale indispensable à la réussite de cette gigantesque organisation. Devant les peuples massés au pied des écrans géants répartis sur toute la planète, le monde allait enfin recommencer à vivre. La majorité des téléspectateurs se disaient cependant, sans oser l'avouer face à la pensée unique qui prévalait, qu’ils avaient plutôt, pas si mal vécu cette absence de temps.

Dans le silence qui précédait la première note, alors que chacun retenait sa respiration, ont cru percevoir un étrange tic-tac. Rien ne se passa entre les tics et les tacs. Néanmoins, certains s’agitèrent, des têtes se retournèrent, des regards interrogatifs se croisèrent. Le bruit du tic-tac s’interrompit puis une monstrueuse déflagration anéantit d’un seul coup tous les maîtres du monde.

Incrédules d’abord, les peuples poussèrent une immense clameur de joie et une fête universelle et spontanée anima la planète plusieurs jours durant. Peu après l’explosion, les pendules, montres et horloges de l’univers reprirent leur ronde régulière.

Quelque part du côté de Saint Germain des Prés, dans un Paris en liesse, une ombre dit à une autre :
- et bien Tonton, tu as bien réussi ton coup cette fois. L’idée de la musique était vraiment géniale. Ce à quoi l’autre ombre répondit :

- sacré Boris. Au fond c’était assez facile. Allez viens on va danser le bop. N’oublie pas ta trompette.

Histoire inspiré par la chanson : « la java des bombes atomique »


mardi 1 novembre 2016

Les "refusants"

Il y avait ce quai immense. D’abord je le survolais, étonné par la foule énorme et hétéroclite s’y pressant. Puis brutalement je faisais partie de cette foule. La femme de ma vie était là, et même les chats. Nous attendions que les vaisseaux se rangent pour nous accueillir. Des bâtiments de verre construits sur de puissantes structures d’acier. La foule était silencieuse malgré sa densité. Des femmes, des enfants, des hommes et des animaux, essentiellement des chiens et des chats. Et puis quelques unes de ces bêtes curieuses mi-dragons mi-oiseaux. Calmes elles aussi mais un peu inquiétantes. Pas de valises, pas de bagages, ou alors un carnet, ou deux ou trois photos. Lorsque les voyageurs étaient installés, des hommes en uniforme passaient pour s’assurer que tout allaient bien. Et toujours, ils posaient la question la plus importante qui soit : "êtes-vous absolument certains de vouloir partir". Une grande majorité répondait : "oui". Alors ils ne pouvaient plus faire marche arrière.

Nous nous sommes assis dans des fauteuils confortables. Le temps était splendide. Le quai se vidait au fur et à mesure que les vaisseaux se remplissaient. Quelques passagers en descendaient parfois, esquissaient un signe de la main, puis repartaient d’un pas lourd. Je regardais mon amour et devinait l’immense tristesse de son coeur. Puis j’ai observé un de nos chats. Celui là avait la tête tournée vers le toit de notre maison que nous pouvions apercevoir à présent. Une pincée de tuiles ocres dans un ciel bleu clair. Et je crus voir comme de la détresse dans l’eau irisée de ses prunelles verticales. Elle a croisé mon regard. Elle hocha la tête. Alors j’ai appelé un des hommes en uniforme et lui ai simplement dit : "nous ne partons plus". Il nous a salués gravement et aidés à descendre.

Quelques instants plus tard, le cri d’un oiseau près de la fenêtre me réveillait. Je mis du temps à reprendre mes esprits et à m’apercevoir que j’étais en pleurs. Un chat ronronnait paisiblement entre elle et moi.

Ce matin là ils ont frappé à la porte. Des hommes armés en treillis et rangers. Ils nous ont reposé la même question mais sous l'autre forme : "êtes vous absolument certains de vouloir rester". Nous avons répondu : "oui". Ils nous ont regardé avec déférence. Celui qui devait être le chef nous a fait signer les papiers officiels de notre renoncement. C’était fait : nous avions rejoint les maigres rangs des "refusants". Puis il nous a remis un guide de notre vie future. Tous nous ont serré la main et même embrassés puis ils sont partis. Ils nous avaient appris que nous étions les seuls "refusants" du village, que dans la petite ville voisine il y en avait une dizaine. Nous saurions plus tard que la mégapole proche en compterait plusieurs centaines. Ce n'était plus un rêve. La chaleur était de plus en plus présente. Le soleil paraissait enfler à vue d’œil. Mais était-ce une illusion due au matraquage médiatique qui avait précédé le grand départ. La journée s’écoula dans la torpeur de cet éternel été.

En début de soirée, nous nous sommes allongés près du bassin où coulait une eau encore fraîche. La nuit tombait doucement, et les premières étoiles piquetaient déjà le velours du ciel. Voilà ; nous faisions partie des derniers habitants d’une terre vouée à la vaporisation dans l’ultime embrasement. De cette terre que nous ne voulions pas quitter. La majeure partie de la population du globe était désormais en route pour Mars, dont la terra formation avait commencé depuis plus de deux cents ans.

Le nez planté dans l’infini du cosmos, nous nous sommes pris à rêver. Et si la minuscule part d’erreur des savants calculs qui avaient présidé à la décision finale se révélait vraie. Et si le soleil s’arrêtait de grossir. Et si ceux qui comme nous avaient refusé d’abandonner leur vieille planète allaient recommencer une nouvelle aventure humaine, riche de tous les enseignements de la précédente. 

Une chouette silencieuse traversa l’espace. La vie nocturne bruissait de partout, porteuse d’un indicible espoir. Elle me prit la main et chuchota à mon oreille : "et si on faisait l’amour ? …"


mercredi 19 octobre 2016

Comme un fantôme

« Derrière les murs de ce collège
Où frissonnait les feuilles mortes
Moi j’écoutais le doux solfège
Que joue la pluie contre la porte … »


Une éternité, une vie, combien de temps exactement … Il ne sait plus vraiment. Les années s’entassent comme s’entassent les feuilles emportées par le vent d’octobre. Leurs couleurs voluptueuses c’est le sang de l’automne, un jus épais d’or et de rouille. Bientôt aux pieds des arbres, il n’y a plus qu’un humus brun et visqueux. Des parfums subtils à la macération ; de la somptueuse harmonie à la putréfaction … Drôle de raccourci de la vie …

Il y a bien longtemps, il avait remarqué trois cheveux blancs dans le miroir de la salle de bain, un matin de printemps. Il avait aimé cette maturité masculine qui lui apportait une forme d’autorité, de puissance et de charme indéniable. Il avait pensé la reconquérir, mais n'avait jamais osé.
Aujourd’hui, sa chevelure est blanche et diffuse. Il déplie sa vieille carcasse. Il est monté une fois encore sur le petit coteau au dessus de la ville, voir un soleil couchant qu’il regarde à peine. Les langues rougeâtres et minces des rares nuages lèchent le haut des peupliers bordant la rivière. Des bandes compactes d’étourneaux dessinent des arabesques compliquées avant de s’abattre en criant sur les terres brunes, juste labourées …

En bas, il regarde disparaître derrière une brume légère, son enfance, son adolescence. … Des jeunes gens passent à côté de lui sans le voir, enlacés. Lui, il s’en fout. Il l’enlaçait également quand il venait ici même il y a une éternité, une vie …
Ils venaient juste d’avoir seize ans.

« Allez savoir ce qui se passe
Dans des cœurs de seize ans à peine,
Alors qu’à peine le temps qui passe
Dénoue son écheveau de laine.
Quand la main et la main se frôlent
Et quand les lèvres se rejoignent,
On tente de jouer son rôle,
Sachant déjà que qui perd gagne. »


Seize ans … l’âge où l’on réinvente le monde. Des yeux noisette et une taille incroyablement fine. Ils commençaient leur voyage. Il lui écrivait des poèmes. Ils riaient, pour n’importe quoi, elle, elle riait parfois de lui. Mais c’était sans importance …

« File l’hiver, puis le printemps,
Cette année là fut la plus douce :
On s’essayait à être amants,
On n’était rien que jeunes pousses.
Mais il fallut que tu découvres,
Que ton cœur était papillon
Qui attendait que les fleurs s’ouvrent,
Pour goûter à d’autres saisons. »


Il relit inlassablement ce poème qu’elle lui avait rendu dans l’éclat de rire de ses dents trop blanches. Puis elle s’était retournée d’une pirouette et avait couru vers l’autre sans remords, avec l’insolence cruelle de la jeunesse. C’était à cet endroit même, il y a une vie, une éternité …

Elle est encore de ce monde. Lui, il a quitté la vie il y a plus de dix ans, mais il y a bien plus longtemps qu’il est mort, à seize ans, sur ce petit coteau qui domine la ville.

Voilà, il a fini son parcours. Cette année encore, il a célébré l’anniversaire de ses amours défuntes. Il a refait le chemin, forme diaphane et tremblante, silhouette fragile, vapeur glacée poussée par l’air du soir. Il sait confusément qu’un jour il accomplira le rite avec l’ombre de celle qu’il a aimée pour la vie. Deux fantômes enlacés pour l’éternité avec pour seule flamme le souvenir de leur amour.



dimanche 16 octobre 2016

Magali a quinze ans


Magali a quinze ans, rêve des rêves doux au fond de ses draps blancs et pas toujours très sages. Sur ses murs des posters, photos de paysages et de garçons étranges aux allures de voyou.

Elle écrit quelquefois des poèmes en cachette, des lettres de désirs qu’elle n’enverra jamais, les ferme d’un ruban dans sa boite à secrets, leur dessine des cœurs, gouttes d’encre violette.

Elle dissimule encore sous des pulls improbables les formes généreuses que la nature lui fit. Ne pouvant ignorer qu’elle sera jolie elle confie au miroir quelques regards coupables.

Mais hier au lycée le long des corridors elle a croisé Alex et ses yeux d’océan. Dans son cœur tout à coup a soufflé l’ouragan et sa vie dans l’instant a changé de décor.

Quand sa main doucement s’est posée sur l’épaule, quand sa lèvre timide a embrassé ses lèvres, elle a senti monter l’incoercible fièvre, et compris qu’elle allait tenir son premier rôle.

Et loin de cette ville au ciel couleur de brume commença le voyage des jeunes amoureux, faisant fi des fâcheux et des lézards grincheux, ces adultes aigris étouffés d’amertume.

Dans le creux d’une chambre ils ont refait le monde, accordé à la vie ses plus charmants arpèges, ont choisi pour royaume un igloo sous les neiges, et dansé des musiques aux idées vagabondes.

Magali a quinze ans et voit par la fenêtre les écharpes du vent zébrer le ciel d’acier. Son amour dort au chaud au fond d’un lit défait. Elle sait confusément que toujours, c’est peut-être.

Tout à l’heure ils iront imbriqués l’un à l’autre, respirer un air frais qu’ils n’ont jamais connu, découvrant à nouveau ce qu’ils ont déjà vu, riant de leurs audaces et se moquant des autres.

Je les verrais passer, assis au fond du parc, caressant vaguement le marbre des statues, devinant que déjà la dernière des Parques a tiré du fourreau la lame qui me tue.

                                       
Les Parques par David SPEAR
Les Parques par Germain PILON

jeudi 13 octobre 2016

Une nuit à Vienne ... et l'étrange choix d'Emilie

L’orchestre enveloppait de ses valses les fausses tournures et les fracs élégants. Les couples tournaient sans cesse sur le parquet luisant. A peine les pas des jeunes filles effleuraient-ils le sol. Les regards clairs ou ardents, les fines moustaches, les mains fermes sur leurs tailles déliées les grisaient tout autant que la musique et le rythme langoureux de la danse. Une lumière chamarrée tombait des lustres en cristal. Quelques bedaines couperosées lorgnaient sur les décolletés et s’affriolaient de la vision fugace d’un pied menu aperçu dans le mouvement des larges robes.
Des groupes de pies empesées à triples mentons serrés de perles, rajustaient leurs faces-à-main au passage des danseurs. Parfois leurs lèvres gourmandes et trop rouges souriaient mollement et elles essuyaient leurs yeux mouillants d’un coin de mouchoir de linon blanc qu’elles remettaient prestement dans leur manche. On scrutait les visages, cherchant à deviner les signes de complicité naissante. On guettait les élans trop spontanés des jeunes gens vers les jolies héritières. On pesait les biens, les terres, les titres. On jugeait des opportunités pouvant naître de possibles unions. Tout ce qui comptait alors dans Vienne paradait et se pavanait, rengorgé d’aise. L’archiduc et l’archiduchesse présidaient avec une morgue bienveillante, et Emilie, espiègle et blonde, contemplait son carnet de bal en souriant.

Bien qu’appartenant à une lignée des plus prestigieuses, Emilie était considérée comme différente. Jeune mais pas oiselle, déjà on ne la disait plus simplement jolie mais on la savait belle. Intelligente, riche à faire pâlir nombre de celles et ceux qui se gargarisaient de leur particule, elle était avant tout libre et aventureuse. Elle fréquentait des sphères qu’ignorait l’aristocratie étroite et compassée à qui elle appartenait. Elle aimait les artistes, les écrivains, les musiciens, les poètes et même, murmuraient les méchantes langues qui ne manquaient jamais de l’égratigner tant elle excitait les jalousies, les acteurs. Orpheline très tôt d’un père officier des armées de Bismarck et d’une mère de sang quasi royal morte en couche, elle avait été élevée par une vieille tante qui fut bien vite dépassée par la volonté subtile et la soif absolue de liberté de sa nièce.

Emilie avait gardé la danse suivante pour Armand, jeune homme athlétique aux yeux pers qui la dévorait du regard tout en valsant avec sa jeune cousine au bord de la pamoison. A peine la dernière mesure avait-elle retenti qu’il reconduisait sa cavalière étourdie vers la baronne sa mère. Il la complimenta pour la grâce et l’exceptionnelle légèreté de la jeune fille. La baronne un peu rondelette rougit, et plus encore quand il laissa sa main s’attarder à peine sur son poignet, puis il se dirigea vers Emilie. Bientôt les violons s’envolaient et leurs deux corps avec, seuls au monde au milieu du bal, ivres l’un de l’autre.

A l’issue de la danse il la pressa doucement vers le grand balcon, « pour respirer un peu ». Une lune orangée montant à l’horizon fantomatisait les silhouettes des grands arbres barrant le fond du parc, et moirait de langues de feu le miroir sombre de la rivière en contrebas.

- Ces nuits d’automne sont déjà fraîches murmura-t-elle en frissonnant. Armand recouvrit ses épaules de sa propre veste l’enveloppant en même temps d’arômes de tabac et de vétiver.
- Et déjà longues, compléta Armand à son oreille. Elle crut défaillir un instant.
- Venez. Ma berline est là et le cocher nous attend. Emilie se laissa entraîner, vers l’escalier de pierre. Tout en marchant, presque appuyée contre lui, elle regardait le profil racé et l’abondante chevelure ondulée de son cavalier. Elle sourit lorsqu’il lui tendit la main pour l’aider à monter dans la voiture. Ils tirèrent les rideaux de velours et, accompagnés par le balancement souple et l’allure soutenue des deux chevaux, ils s’enlacèrent sans plus attendre.

Les doigts habiles du jeune homme avaient dégrafé le corsage, libérant sa poitrine menue. Leurs bouches ne cessaient de se goûter ou de se mordre. Elle l’aida en se soulevant légèrement lorsque sa main remonta sous les jupons vers la peau douce. Il écarta la dentelle délicate, cherchant son plaisir. Emilie, les paupières closes soupirait profondément attendant la vague, sachant qu’Armand la retarderait, la mènerait vers la douloureuse limite. Elle l’observa un instant derrière des cils à peine ouverts. Elle vit le regard gris, elle vit le sourire carnassier et sut qu’elle ne s’était pas trompée. Elle savait depuis longtemps que cette nuit serait le début d’une nouvelle vie. Elle ferma à nouveau les paupières et lâcha prise, vibrante, refermant ses doigts sur l’avant bras de son amant.

Un peu plus tard, calée contre lui, elle murmura « et toi ? ».
- Patience, patience, nous arrivons maintenant.
Ecartant le rideau elle vit la vaste demeure juchée sur son promontoire et éclairée par le disque plein de la lune suspendue haut dans le ciel.

Arrivés sur le parvis où les attendait un laquais empressé, ils descendirent de la voiture. Emilie ne s’étonna pas qu’il n’y eut point de cocher pour guider l’attelage. Elle ne s’étonna pas d’avantage des grands draps noirs recouvrant les miroirs du salon d’apparat. Ils montèrent dans la chambre réchauffée par un feu ronflant dans la cheminée de pierre. Elle savait à quel point il la désirait mais aussi quel était le véritable objet de ce désir.

Elle savait qu’il ignorait ce qu’elle savait. Il la déshabilla et la coucha sur le lit. Il lui fit un amour à la fois rageur et raffiné et, quand il se libéra une dernière fois en elle, il planta ses incisives dans la veine de son cou. Emilie jouit alors autant du plaisir quelle avait pris que de la morsure qui lui offrait l’éternité. Elle avait choisi un chemin de traverse.

Demain, c’était elle qui serait la reine du royaume des ombres.



lundi 3 octobre 2016

Vingt ans après.

C’était la dernière année, le jour de la rentrée de septembre.
Premier cours de philo. Soixante-huit était passé par là depuis longtemps, et les soutanes avaient laissé place aux jeans et aux pulls sombres sur des chemises blanches. Le Père Charles long, mince, racé, fascinait les filles avec son regard bleu. Mais elle, elle ne regardait que moi. Et moi qu’elle. Charlotte, qui riait en fronçant le nez. Charlotte, à la grâce divine. Elle marchait comme les autres dansaient.

Pourtant, l’année précédente, première année de mixité, nous ne nous aimions guère. Prétentieuse, hautain, idiote, maladroit, bourgeoise, ridicule. Nos cœurs ni nos corps ne pouvaient s’accorder. Mais soudain tout changeait. Sans vraiment comprendre, nous étions devant le fait accompli et inévitable : nous nous aimions. Elle était liane, brûlante, passionnée et douce. Elle était ma lumière et mes nuits. Je l’appelais mon île sous le vent ; elle disait que j’étais son pirate d’amour. Au fil des semaines, nous nous sommes appris en apprenant la vie.

Mars.
Sa famille doit déménager à l’étranger pour des raisons professionnelles. Séparation épouvantable. Des lettres enflammées, puis plus rien. Je me jette dans les livres et les études pour tenter d’oublier. Et le temps remplit son rôle. Charlotte glisse dans ma mémoire et se tapit dans un de ses replis obscurs.

Vingt ans se sont écoulés.

Paris début juin. Une soirée avec les clients les plus importants du moment. Restaurant, puis boîte à jazz. Trois heures du matin. Je sors vaguement gris laissant mes interlocuteurs comblés et entre de bonnes mains. J’ai profondément changé. L’étudiant exalté et rêveur est devenu froid et calculateur. Un pli amer au coin des lèvres. Un sourire où point l’ironie méprisante. Je marche en quête d’un taxi pour rejoindre mon hôtel. D’une porte cochère on m’interpelle :
- Une fin de nuit câline, chéri ?

Je m’immobilise, tétanisé. Je reconnaitrai cette voix entre mille. Une silhouette sort de l’ombre.
- T’as l’air bien solitaire pour un beau gosse comme toi.

Je fais volte-face. C’est elle. Les années collège viennent de me sauter au visage. Mais maquillées, rousses, gainées dans une jupe de cuir et un corsage aux dentelles aguicheuses. Elle s’arrête à son tour m'observe intensément. Son regard se noie de larmes. Elle bredouille :
- Pirate, c’est toi, Pirate ?

Un taxi passe. Je lève la main. Il stoppe un peu plus loin. Je la regarde et lance :
- J’sais pas de quoi tu parles. Dégage.

Je la bouscule. Elle tombe assise sur le trottoir. Je prends un billet de cinquante euros que je jette à ses pieds et tourne les talons vers la portière ouverte par le chauffeur. La voiture démarre lentement.
- Au Mercure, gare de Lyon.Je me retourne pour la regarder encore. Elle tente de suivre le taxi en remettant une de ses chaussures.

Je souris ... Je me hais.


dimanche 18 septembre 2016

Barbe à papa


Je suis parti une nuit d’hiver, parti pour nulle part, pour un quelconque ailleurs, dans une errance qui deviendrait ma vie. L’entreprise paternelle, la coterie des notables, la voie royale qui m’était naturellement réservée n’étaient pas pour moi.

Alors de bars en bordels, de ports en quais de gare, je suis entré peu à peu dans cet anonymat qui permet tout. J’ai abordé la frange du monde. J’ai rencontré des gens « autres », des personnages que je ne croyais exister que dans les romans de Manchette, de Chandler ou de Le Carré. J’ai tour à tour endossé les costumes d’homme de main, d’espion, puis de mercenaire ; j’ai vécu tant de vies.

Mes mains ont frappé parfois très fort. Elles ont tué, hélas, des hommes qui étaient du mauvais côté. Le côté des pauvres, des miséreux, de ceux qui se battent pour leur survie, leur liberté. Moi je me donnais au plus offrant. Les trafiquants de bois précieux, d’animaux rares, d’or et surtout d’armes, me recherchaient pour mon efficacité. Des fortunes me sont passées entre les doigts.

Ces mêmes mains ont aussi caressé. Des peaux de toutes les couleurs. Les peaux des filles que l’on bouscule et qui rient un peu trop fort, de celles que l’on force sur les tables les nuits d’alcool et de détresse. Les peaux luisantes des belles abyssines, les peaux souples et légères des asiatiques, les peaux claires presque transparentes des slaves. Et puis les peaux douces et parfumées de ces déesses inaccessibles au doigts gantés de soie, mais qui se donnent en criant à l’arrière des immenses limousines dans la moiteur des soirées africaines.

Et bien malgré tout cela, j’ai gardé au fond de mon âme si noire un coin de mon enfance. Un coin sacré, béni, immaculé. Les jours où mon père me mettait sur ses épaules et m’emmenait à la fête. Je n’oublierai jamais les lumières des baraques, les musiques des manèges, les appels des camelots, le bruit de la foule aimable se pressant devant les attractions, et les odeurs, surtout les odeurs. Je crois encore les sentir comme ramenées par les vents alizés, quand face à la mer je repense aux jours anciens. L’odeur des pommes d’amour mêlées à celle de la poudre des stands de tir, celles des gaufres, celle du sucre multicolore que l’on étirait sur le marbre brillant, et celle plus suave mais tellement reconnaissable de la barbe à papa.

Au fond de la place du village, je revois derrière sa machine en fer le marchand au visage rougeaud surmonté d’une drôle de toque blanche, ce magicien des gourmandises enfantines, faiseur des nuages roses que je promenais au bout d’un bâtonnet de bois et qui barbouillaient de bonheur sucré mes joues de petit garçon.


vendredi 2 septembre 2016

Le premier jour


Je sus plus de latin qu’un clerc de Nostre Dame mais fus moins assidu aux offices qu’une ribaude du Trou Margot. De la porte Saint Jacques aux bas quartiers nos bandes s’égayaient chaque soir. Jamais assez de pichets, jamais assez de pâtés, ni de poulardes, jamais assez de rires, jamais assez de filles. Quand nous étions francs... repus, qu’on avait épuisé le vin de Morillon ou celui d’Argenteuil, elles montaient sur les tables et nous montraient leurs cuisses et leurs croupes. Puis elles venaient s’asseoir sur nos bedaines pour voir si bon fouteurs nous étions et se faisaient prendre comme sorcières chevauchant leurs balais.

Que sont ces amis devenus ... Un par un ils ont glissé dans le néant. Qui gigote encore au gibet de Saint Benoît, qui a subi pire encore. Qui d’autre est devenu professeur en Sorbonne remplaçant les tétins fermes des jeunes catins par des mamelles grasses que seuls leurs marmots goûtent encore.
Et moi, le vieux paillard je touche au port.

Trop couard pour voler, trop chrétien pour occire, mais bien assez menteur pour mendier. Je braillais des psaumes sur le parvis des églises et débitais des poèmes aux portes des auberges où on ne me laissait plus entrer. J’avais parfois encore les grâces d’une vieille putain à la peau plus rude que bure qui me laissait la ruer pour un ou deux sols

Mais ce soir est mon dernier soir.
La camarde m’a rendu visite sous les traits d’un chevalier du guet qui m’a fait jeter dans un cachot pour injure au prévôt. Au fond, ce n’est pas improbable. Dans une heure mes os tournoieront au bout d’une corde et mes yeux nourriront pies et corbeaux. La belle affaire.

Demain, foutre mot, mon corps pourrira en fosse commune.
A moins qu’un tripier ne le dérobe pour améliorer ses terrines, si il n’a pas corps plus tendre à dépecer. Mon âme, s’il m’en reste une, rejoindra celle des gueuses aux cimetière des Innocents. J’y retrouverai celle de la Machecoue qu’égorgea par bravade Montcorbier dit Villon, mais que j’aimais en secret.

Ce sera le premier jour de ma mort et celui de nos retrouvailles


mercredi 13 juillet 2016

Jeanine, la Catherinette

Quelques mots.
De ceux qu’on entend dans les rues au hasard d'un angle où gémit le vent d'hiver, ou sous une porte cochère, murmurés par deux ombres enlacées. Elle est morte il y a deux ou trois jours, au bout d'un âge sans âge.

- Elle n'a pas souffert, à ce qui paraît.
Qui peut le dire ça « elle n'a pas souffert » ? L'épicier d'en bas où elle allait chercher ses œufs pour le gâteau du dimanche, le quatre-quarts qu'elle partageait avec une amie, ou avec elle-même, et qu'elle gardait pour le café du lendemain matin, et puis celui du surlendemain. Il est un peu sec, qu'elle disait, mais trempé dans le café ça va bien, elle disait. Qu'est-ce qu'il en sait l'épicier avec son froc froissé et pas très clean ? Lui, il comptait sou par sou pour rendre la monnaie alors qu'il voyait bien qu'elle n'en avait pas beaucoup des sous, avec sa botte de poireaux qui dépassait de son cabas sans forme et son manteau en ratine beige, sale de trop porter. Mais l'épicier il a sa mentalité d'épicier. Il sait pas faire autrement, l'épicier. Sinon comment voulez-vous qu'on s'en sorte, hein ?
Alors elle lui en voulait pas au fond. Ni aux autres qui la regardaient pas, ou alors par le judas de leur porte palière quand elle montait un truc trop lourd et qu'elle s'arrêtait à chaque étage pour souffler. Ils lorgnaient pour voir qui c'était qui soufflait dans l'escalier. Et puis quand ils avaient vu que c'était elle, alors ils retournaient à leur télé en haussant les épaules, ou à leurs haricots à effiler, ou à utiliser le vide pomme pour la tatin du dimanche. "C'est la catherinette", qu'ils disaient à leur femme ou à leur mari en regagnant leur cuisine. Et ils échangeaient un regard torve et un mauvais sourire. Ils sont comme ça les gens. Pas méchants, mais pas bons non plus. Ordinaires. Humains comme la vie, pleins de ressentiments, de jalousie, de petites mesquineries et de temps en temps d’un peu de lumière comme le rire d’un enfant qui n’a pas encore découvert les malveillances et les rancunes de la franche camaraderie.

Quelques mots qu’on ne lui a pas dits à elle, la catherinette, qui s’appelait Jeanine.

Mais personne ne savait son prénom, dans cet immeuble de rapport qui donnait sur la voie ferrée, par l’arrière-cour. Jeanine aimait bien regarder passer les trains depuis ses deux fenêtres. Il y avait deux voies. Une allant vers l’est, elle disait vers l’Allemagne, l’autre vers l’ouest, vers la Bretagne. La première lui avait pris son père à cause du STO. La seconde lui avait pris sa vie, à cause de rien, à cause de la vie.

Quarante ans auparavant, elle était partie avec Monique, sa sœur, pour ses premières vacances d'après la guerre. Dans une petite ville du bord de l’océan d’où l’on pouvait voir la statue de la liberté en se penchant un peu et par temps clair. C’était ce que leur avait dit le fils du patron de l’hôtel qui les avait accueillies derrière son comptoir, avec son beau sourire et ses cheveux bruns. Le soir il les avait accompagnées sur la plage, les pieds nus sur le sable. Il avait pris sa guitare et avait chanté pour elles, avec le pinceau du phare qui venait régulièrement lécher leur visage et les flonflons que la brise de terre apportait par à-coups depuis le bar ouvert sur le quai derrière. C’était l’année de ses vingt-cinq ans. Sa sœur en comptait trois de moins. Elle l’aimait bien Yves, le fils du patron de l’hôtel. Il était gentil et doux et pas trop bête. A la vérité elle l’aimait tout court. Lui regardait plus sa sœur, plus délurée avec ses yeux verts et son fichu qu’elle laissait glisser sur ses épaules rondes. Il rêvait d’être amiral ou vice-amiral dans la marine nationale, ou de partir aux Etats Unis. Avec un vieux bidon, Yves avait fait un brasero et grillé quelques saucisses et merguez, qu’elles n’avaient jamais goûtées auparavant

Durant leur séjour, le comité des fêtes avait organisé le concours des « catherinettes de l’été » pour animer un peu la station. Il fallait juste avoir vingt-cinq ans dans l’année et oser monter sur une scène de fortune pour dire qui on est et comment on imagine son futur mari. Yves et sa sœur l’avait poussée à se présenter. Elle avait cédé, comme d’habitude. Elle avait confectionné un chapeau vert et jaune avec des fleurs en papier et des cerises bien rouges, avait écrit un poème qui parlait d’amour, de fleurs et aussi de chrysanthème, ses fleurs préférées. Elle avait mis sa jolie robe vichy rose serrée à la taille.
C’est elle qui avait été élue. Elle avait gagné le tour des îles en bateau et des matriochkas entrant les unes dans les autres. Elle y était allée avec Yves, parce que sa sœur est malade sur l’eau. Il lui avait dit que son brai rêve était de partir en Amérique pour faire fortune. Il lui avait dit encore qu’il était amoureux de Monique et qu'elle était aussi amoureuse de lui.
Il lui avait dit qu’elle était si jolie et qu’elle allait trouver chaussure à son pied. Jeanine avait dit oui en regardant l’horizon et en laissant le vent sécher ses larmes. A la fin du séjour, elle était rentrée seule, sans les mots qu’elle attendait.

Quand elle emménagea dans l’immeuble de la voie ferrée, elle avait plein de cartons, de valises et de bidules entassés sur le trottoir. Le jeune homme qui habitait tout en haut dans une chambre de bonne et qui était professeur de piano avait été le seul à l’aider. Les autres regardaient par leurs fenêtres. Le chapeau de catherinette était tombé d’un sac et était resté un peu sur le bord de la rue. Ça les avait amusés de voir agiter ses rubans jaunes quand une voiture passait un peu trop près. C'est ainsi qu'elle était devenue "la catherinette". Un jour le jeune homme l’avait invitée à un petit concert et lui avait présenté son ami, un beau garçon un peu plus âgé que lui.

Depuis, elle regardait passer les trains et écoutait les arpèges qui s’envolaient dans la cage d’escalier ou par le vasistas ouvert des soirs d’été. Elle rêvait encore d’amour et de prince charmant. Mais dans le bureau de poste où elle travaillait, il n’y avait ni amour ni prince. Il y avait la vie qui se traîne, les vacheries quotidiennes, les clients râleurs et les pots de départ.
Pour le sien, elle avait eu un gros bouquet de fleurs, un bon d’achat à la Samaritaine, un cadre avec la photo de ses collègues et une espèce de diplôme de bonne employée, encadré lui aussi. Avec le bon, elle avait acheté un robot ménager qui lui faisait penser à son bureau à chaque fois qu’elle l’utilisait. Du coup elle s’en servait de moins en moins. Les cadres avaient fini dans la cave et les fleurs avaient séché sur le coin de l’armoire de sa chambre.

Au début Yves et Monique venaient de temps en temps avec leurs mioches qui courraient en criant dans les escaliers, ou dans la cour. Ils lui racontaient l’hôtel, les clients bizarres, et leurs problèmes de personnel si difficile à trouver. Puis ils ont espacé leurs visites. "Tu comprends, on a fait une extension, il y a plus de chambres et puis on a fait un restaurant, alors tu comprends, c’est du boulot tout ça. Toi t’es fonctionnaire, mais pas nous, tu comprends. On peut pas laisser l’établissement seul trop longtemps" … Et puis ils sont plus venus.

Un matin on a sonné en bas, à l’interphone tout neuf, même qu’elle savait plus comment ça marchait et qu’il a fallu qu’elle descende ouvrir. C’était Monique. Seule. Yves avait tout plaqué pour partir en Amérique. Mais ça allait quand même. De toute façon ils s’aimaient plus. "Tu connais pas les hommes, toi. T’as bien de la chance" ... Leur ainé avait fini ses études en commerce et avait des projets avec un espace thalasso. "Tu sais, thalasso ?" Elle avait fait oui bien sûr, et quand Monique était partie elle était allée chercher dans les magazines de voyages auxquels elle était abonnée, ce que c’était que thalasso, parce qu’elle se souvenait avoir vu ce mot là quelque part.

Elle est morte il y a deux ou trois jours sans doute, a dit le policier. La porte de son appartement était restée entrouverte. Un voisin a finalement été voir, intrigué. Il l’a trouvée, couchée dans son lit, en habit du dimanche, avec le chapeau de catherinette à ses pieds et une croix en bois entre les doigts. La main devant le nez, il a ouvert la fenêtre juste quand le train de Brest passait, et puis il a appelé les pompiers. Posée sur son cœur il y avait une lettre venue des Etats Unis.
Quelques mots. "Chère Jeanine. J’ai quitté ta sœur. Je n’en pouvais plus. Je vais essayer de réaliser un peu de mon rêve d’Amérique. Tu sais, je te l’ai jamais dit, mais quand vous êtes arrivées dans l’hôtel de mon père, il y a bien longtemps, c’est toi que j’ai vue la première. Mais Monique a bien su s’y prendre et moi, je l’ai laissée faire. Jeanine, en réalité je crois bien que c’est toi que j’aimais vraiment et que j'aime encore. Yves" ...

Jeanine a lu la lettre. Puis elle s’est habillée le mieux possible, a avalé un tube entier de barbiturique et s’est allongée sur son lit.

Je t’aime. Quelques mots. Ceux qu’elle avait attendus toute sa vie.

Elle avait laissé des instructions pour ses funérailles. Elle voulait être enterrée avec la lettre. C’est sa sœur qui s’est chargée de tout. Quand elle l’a lue, elle l’a déchirée et jetée à la poubelle.


dimanche 19 juin 2016

Elodie et l'histoire des hommes artistes

Il avait posé son chevalet, là juste au bord.
De ses yeux océan il caressa l’horizon
Sur la toile bise il traça une ligne droite
Blanche aux reflets bleutés
Les bleus infinis des mers et le blanc pâle du ciel
Puis il resta longtemps, le geste suspendu
Attendant
Un sourire sous la fine barbe blanche
Et le regard acéré
Il était là depuis l’aube de son temps
De son temps à lui
Il en arrivait au crépuscule et il savait
Qu’il allait enfin saisir le moment ultime
Qu’il allait enfin toucher l’instant ténu, subtil
Celui où la mer commence juste à se retirer
Au bout de sa course inexorable sur la langue de sable
L’instant de la limite du monde.

Elodie relut son poème. Elle rendait hommage à son grand-père artiste peintre qui avait disparu quelques semaines auparavant. Endormi pour l’éternité sur une plage sauvage d’une crique bretonne, le pinceau à la main, le front appuyé sur la toile à peine colorée.

La nuit parfumée entrait par la fenêtre ouverte. Une nuit d’été tiède et piquetée d’étoiles. Elodie regardait les grands marronniers au fond du parc balançant doucement leurs branches sombres. Elle resta quelques minutes à rêver puis décida d’aller dormir. Elle se retourna et resta figée, immobile : une femme petite, pâle, voutée se dressait devant elle, calme, un léger sourire aux lèvres. D’une voix grave elle murmura
- N’ai pas peur, je ne te veux aucun mal. Je veux juste te raconter une très, très vieille histoire ».

Elodie n’eut pas peur. Elle s’assit sur son lit et observa cette ombre, ce fantôme charnel et diaphane.
- Qui es-tu donc ?
- Je suis une de tes ancêtres, mais très, très anciennes. Je suis née il y près de dix-huit mille ans. L’humanité était déjà ancrée sur la terre. Nous étions peu nombreux, mais nous vivions en groupe et en famille. Je m’appelle Avanoa. Nous habitions dans une région magnifique qui ne s’appelait évidemment pas encore la France. Nous avions déjà des outils pratiques de toutes formes et de toutes finesses, issus de la pierre. Mais surtout nous avions aussi des espèces de peintures, de couleurs et nous décorions aussi nos lieux de vie. Mon compagnon était le plus extraordinaire des artistes. Il se nommait Dalen. Je suis venue ce soir pour te raconter une anecdote qui se lie quelque part avec le départ de ton grand-père.

Elodie, bouche entr’ouverte et yeux écarquillés, buvait les paroles de cette surprenante apparition. Avanoa reprit son récit :
- Dalen avait un talent incroyable. Durant longtemps il broya des pierres de couleurs, recherchant le minéral le plus adapté. Il prépara également du charbon de bois et des pierres taillées pour graver la roche. Puis un soir il pénétra à l’intérieur de la colline avec tout son attirail, de la nourriture, de l’eau et des torches. Il demanda à ses frères de refermer l’entrée par un tas de pierres. Il demeura fort longtemps à l’intérieur. J’étais inquiète et malheureuse de ne plus le sentir près de moi ; mais j’avais une confiance absolue dans son art. Et puis un soir, nous l’avons entendu nous appeler derrière l’amas de cailloux fermant la grotte. Tous se ruèrent pour enlever les pierres. Dalen était là, amaigri, couvert de poussières et de poudre d’ocre. Je me suis précipitée contre lui. Ma vie recommençait enfin.

La famille et la tribu n’osait pas entrer. Il insista et nous guida longtemps jusqu’à une sorte de galerie éclairée par des dizaines de torches qu’il avait allumées. Alors nous sommes tous restés sans voix devant l’œuvre extraordinaire de Dalen. Des taureaux, des bisons, des aurochs, des félins, des chevaux, ces cerfs couvraient la pierre. Il avait aussi dessiné des rhinocéros et des ours. Sous les lumières des flammes, ils semblaient se mouvoir, courir, marcher. La vie était là. Dalen était le magicien de la couleur et des formes.

Voilà, Elodie. Je suis venue ce soir, simplement pour faire le passage entre les hommes des cavernes, artistes exceptionnels et les hommes modernes. Mon compagnon et moi, tes ancêtres immémoriaux, nous avons sans le savoir créer une lignée d’artistes durant des milliers d’années. Ton grand-père est un maillon de cette chaîne infinie. Et toi aussi, poète et rêveuse, dont le destin est tracé dans le cosmos, comme celui de Dalen.

Avanoa, se dressa, sembla toucher la main d’Elodie et disparut dans une vapeur bleutée. Bleutée comme la ligne droite du dernier tableau de son grand-père.



vendredi 10 juin 2016

Loïs et Clark (synopsis)

- Scène 1 -

- Ah, non, peste, cela est impossible, pas aujourd’hui, pas maintenant !
(L’homme apparaît voûté devant son ordinateur. Sur l’écran, on voit clignoter « connexion impossible ». Son immense cape semble désespérée. Il se retourne et se lève péniblement. Son corps se déplie et laisse apparaître une musculature impressionnante)
- Ah mon Dieu, que vais-je devenir ? (Il se lamente en se tordant les mains)
(La porte de son bureau s’entrouvre et une silhouette s’inscrit dans l’embrasure)
- Eh bien chéri, que se passe-t-il ?
- Mon ordinateur dysfonctionne, mon amour. Je suis fort embarrassé !
- Oh mon pauvre chéri. En quoi puis-je t’aider ?
(La silhouette est désormais en pleine lumière. Elle est très belle et tient un saladier dans la main gauche et un fouet de cuisine dans la main droite. Elle s’avance, pose les ustensiles et s’approche de l’homme. Elle pose sa main sur le torse puissant)
- Ne sois pas si stressé, mon Clark chéri. Tu as vécu tant d’autres situations bien plus délicates.
- Tu as raison, mon ange. Je dois me ressaisir (il se tient droit, de profil, la lumière sculpte sa plastique parfaite et semble irradier son visage)
- Mais, dis-moi, Loïs, que dois-je faire maintenant ?
- Eh bien, prendre ton petit déjeuner. J’étais en train de préparer des œufs brouillés. (Elle reprend le saladier, le fouet, et sort de la pièce vers la cuisine. Il lui emboîte le pas dans un bruit un froissement de tissu)

- Scène 2 -

(Ils sont assis à une table de plastique rouge vif. Devant eux, bols, assiettes, couverts, pains toastés, mugs de couleur, jus de fruit)
- Tu te sens mieux, mon chéri ?
- Oui, merci mon amour, mais aide moi à mettre de l’ordre dans mes idées. (Il se tape sur les tempes avec les deux mains)
- Bien : quel était ton programme du jour ?
- Tu as raison. Rationalisons l’événement. Que ferai-je sans toi qui vins à ma rencontre ? (Il la regarde amoureusement. Elle lui rend son regard et frôle sa main droite)
- Je devais arrêter le déraillement de trois trains dont un TGV en gare du Creusot, éteindre un incendie en forêt équatoriale, empêcher douze attentats djihadistes en Europe, repasser mon deuxième collant et me rendre sur krypton, pour voir maman. (Il est à nouveau bouleversé et se tord les mains)
- Tu avais besoin d’internet pour tout cela, Clark ?
- Oui, bien sur, pour préparer les plans de vol, comprends-tu. ? T’ain, t’es conne ou quoi ? (il prononce cette dernière phrase en hurlant)
- Calme-toi, mon ange (elle s’est levée, se place derrière lui et lui masse les épaules avec dextérité)
- Oh, pardon, je m’en veux d’être aussi soupe au lait, tu sais. Je t’aime ma Loïs.
- Je t’aime aussi, mon Clark. (Ils s’embrassent avec fougue)
- Mais, as-tu essayé de travailler ton imagination et ta mémoire ?
- Doux jésus ! Où avais-je la tête ! Mais bien sur ! (Il se précipite dans son bureau, renverse la cafetière qu’il redresse immédiatement grâce à son regard bionique)
- Oui, oui, mon cerveau fonctionne, je vais pouvoir sauver le monde. Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ? (Il est heureux comme un enfant et rit à gorge déployée. Elle rit aussi comme une folle en se roulant sur le canapé du salon)
- Je m’occupe de ton collant. Va, mon amour et ne rentre pas trop tard. Les Tarzans viennent dîner ce soir.
- Oui, je sais, je m’en souviens aussi. (Il rit encore et s’envole par la fenêtre, le poing tendu vers l’infini galactique. Elle le regarde disparaître dans le soleil, une larme au coin de l’œil)

- Coupez !
- On la garde. Bravo les enfants. Je vais voir les rushes tout de suite.
- Euh … désolé, patron, sans internet, impossible. Les vidéo sont sauvegardées sur le cloud … alors ...
- Mais j'ai conservé mon carnet de notes ! Un truc de vieux !


samedi 14 mai 2016

Le salon, Frédéric, Aurore, Serge et Jane B


Le salon dormait dans la pénombre. Le soir glissait doucement par la fenêtre entr’ouverte ; le soir d’un hiver doux et parfumé porté sur les ailes des vents méditerranéens. Solange et Maurice, les deux enfants d’Aurore lisaient, accompagnés par leur mère. Les flammes des chandeliers posés sur le piano révélaient d’étranges ombres dansant sur les tentures. Frédéric s’installa sur le tabouret. Une toux violente le secoua, puis se calma. Il reprit son souffle et posa ses mains sur le clavier. Dès les premières notes Aurore et les petits s’approchèrent. La mélancolie profonde naissant d’une mélodie perdue dans l’imaginaire de l’artiste, émergeait de son âme et de ses doigts. Frédéric, les yeux clos, rêvait le monde.

Georges Sand et Chopin par Delacroix
Le salon dormait dans la pénombre. L’année érotique battait son plein d’amour physique. Il était interdit d’interdire et sous les pavés brûlait la plage. Serge posa ses mains sur le clavier. Il alluma une cigarette, s’enveloppa de fumée et sortit de sa poche un morceau de papier. Jane vint s’appuyer sur le piano. Les premières notes résonnèrent et Serge murmura à Jane : Signalement yeux bleus, cheveux châtains, Jane B, anglaise …


samedi 7 mai 2016

Le vieillard et la lanterne rouge


Depuis la terrasse de l'immense villa, il contemple l'océan. Aujourd'hui c'est dimanche. La domesticité a congé et il a autorisé Maria sa gouvernante à se rendre au chevet de sa mère malade. Il est seul devant l'étendue flamboyante d'un couchant incendiaire. Vêtu de blanc, son porte cigarette en nacre prolongé par une fine tige brune, il observe quelques goélands jouant sous le vent du soir. Il se tient droit, presque raide. Ses cheveux coupés courts et immaculés semblent un casque d'argent. Malgré son grand âge, il a su garder une apparence soignée et élégante. Il perd son regard pâle à l'horizon, rêveur.

Un léger glissement derrière lui le fait sursauter. Il se retourne et reste interdit, figé par la surprise. Dans l'ombre légère, se dessine la silhouette d'un homme. Sans peur il avance et l'invective d'une voix assurée :
- Qui vous a permis d'entrer ?
- L'Heure, m'a permis.
- Comment ?
- J'apparais et je disparais, simplement.

L'homme a la voix douce et lasse de ceux qui ont marché longtemps. Il est vêtu d'un ample manteau gris porté sur une espèce de costume suranné. Il s'avance de quelques pas et sort d'une poche une petite lampe rouge qu'il pose sur la table en marqueterie de teck.
- Je viens vous rendre ceci.
- Qu'est-ce que c'est que cette foutaise ; ce n'est pas à moi, sortez d'ici.
- Regarde mieux, tu comprendras
Le vieil homme jette un coup d’œil rapide
- Sortez d'ici, vous dis-je et qui vous a permis de me ... Oh ...

Il fixe maintenant la petite lanterne rouge. Son regard est devenu plus pâle encore. Il se souvient : le bruit métallique des portails si lourds, les cris des gardes, les locomotives lâchant la vapeur sur les quais, les aboiements des chiens, les files d'hommes, de femmes et d'enfants nus, grelottants dans l'hiver silésien, les hurlements encore dans ces chambres sans issue, puis le silence, puis les corps enchevêtrés quand on ouvre les portes, puis les fours et les charniers, puis la fumée âcre et permanente qui planait sur le camp. Il se souvient. Il se souvient aussi que cette petite lanterne rouge s'allumait dans son bureau lorsque la besogne était terminée et qu'on lui avait gardé quelques filles plus jolies que les autres pour son usage personnel. Il se souvient et ses yeux se font plus durs.
- Tu viens pour me tuer, tu es la mort.
- Non, je la précède ... à peine, Herman, à peine !
- Alors, qui donc es-tu ?

- Je suis tous ceux que tu viens de revoir, je suis leur voix, je suis leurs âmes, je suis leurs yeux, je suis mon peuple. Si tu veux me donner un nom alors pense que je suis Isaac Laquedem Ahaswerus. J'étais sur Son chemin au Golgotha, j'étais dans le Ghetto de Venise, j'étais à Varsovie, à Prague. J'étais à Auschwitz, Birkenau, Treblinka, Dachau ...
- Noch diese verdamten juden, éructe Herman.

- Tu es le dernier, Herman von Lutz. J'étais venu pour te laisser une chance avant de rendre tes comptes, celle de la compassion, du remords. Mais tu l'as laissé échapper, Herman. Bientôt tu vas aller rejoindre tes camarades dans la fosse commune de l'abomination absolue. Une larme, une seule larme aurait pu cependant te sauver. Tant pis.
- Ach, es ist unmöglich, siffle Herman en tapant du poing sur la table.

Cette modeste lampe rouge est la dernière chose que tu verras, avant le néant, ou l'enfer.
Environné par une vapeur blanchâtre, l'homme a déjà disparu.

Herman esquisse un mauvais sourire, balaie la lampe d'un revers de manche, porte ses mains à sa poitrine et s'écroule sur la terrasse.

Le lendemain, Maria trouva son corps froid. Un filet de sang avait coulé d'un coin de sa bouche sur le marbre blanc.

Auschwitz



Un passant, une rencontre, une vie ...


Ses pensées s’effilochent. Ça a commencé ici, il y a longtemps … juste l’espace d’une vie … à peine une vie.

Il se souvient si bien de cette fin d’après-midi de printemps. Un printemps de cris de mouettes et d’air iodé. Il marchait sur la promenade presque déserte et était passé devant elle, assise sur une marche de l’escalier de fer du Black Coffee, face à la mer. Elle était toute la beauté du monde. Elle avait devant elle deux drôles de boîtes, posées comme des coffrets ouverts. Il s’était arrêté pour la contempler, étonné et ravi. Puis ils avaient échangé quelques mots. Un dialogue léger et un peu étrange :
- C’est quoi ces boites vides ? Elle avait réfléchi, avait cherché les mots pour le dire :
- Elles ne sont vides qu’en apparence. En réalité elles sont pleines. Celle-ci, des rêves des femmes. Et celle-là des fragments de paradis.

Il était resté coi. A la fois interloqué et séduit. Elle avait souri, l’avait observé un instant la tête penchée sur le côté, puis avait poursuivi, devançant la question qu’il n’osait pas poser.
- Je les ai mises ici tout à l’heure, pour qu’elles soient face au soleil couchant, juste avant que les lumières ne s’allument. Vous comprenez ? Le couchant pour nous est le levant pour d’autres. Rêves et fragments peuvent alors s’enfuir, libres sur les reflets dorés, vers les confins du monde.

Il était resté avec elle jusqu’à l’envol, jusqu’à ce que s’éclairent les premières lumières du bord de plage.

Il l’avait prise par la main, comme une évidence, et ils avaient marché, tranquilles. Elle avait des yeux de soie comme l’aile des papillons. Cachés dans les replis du temps, ils avaient passé le début de la nuit sous le pont de pierre. L’odeur des forsythias parfumait le clair de lune. Ensuite, ils avaient prolongé la balade, pour voir le manteau des étoiles et les belles choses que porte le ciel.

Il avait récité un des Poèmes saturniens. Elle avait ri.
- J’en sais plein d’autres si vous voulez. Elle avait répondu, les mains sur les hanches :
- Et bien moi, je sais pourquoi chante l’oiseau en cage. Puis, soudain grave, elle avait ajouté :
- Vous êtes un garçon singulier, vous savez ? Il avait répliqué, le sourire aux lèvres :
- Avec ma petite sœur, quand j’étais plus jeune, je pensais que mon père était Dieu ! Alors …

Elle s’était plantée devant lui et avait chuchoté « embrassez-moi » comme dans un de ces vieux films en noir et blanc. Quand leurs lèvres s’éloignèrent, il glissa à son oreille :
- Pour nous, ce sera une si longue nuit
- Tu seras mon éternel passant. Dans un souffle, elle savait déjà qu’il serait pour elle l’amour ultime.

Le lendemain, elle avait demandé songeuse : à qui tu penses quand tu me fais l’amour ? Il avait répondu :
- A l’autre côté du rêve. Puis, caressant le corps de liane, il avait ajouté en riant : c’est fou, une fille, finalement !

Sous la pluie, perdu dans le labyrinthe du temps, le vieil homme est arrivé au terme de son voyage, devant les eaux troublées de l’automne. Il serre contre lui une boite semblable à celles des rêves des femmes ou peut-être à celle des fragments de paradis. Il ne sait plus très bien désormais. Il l’ouvre.
Un peu d’eau se mêle aux cendres quand il les disperse. Le temps d’un soupir, il murmure : la pluie, mes larmes, ce ne sont que de l’eau du ciel. Alors ne pleure pas ma belle, la mer, seule, s’en souviendra.

Photo de Valery Trillaud - Nice Art Photo


vendredi 29 avril 2016

Le carrelet.


Thème de la semaine sur les Impromptus

Au petit matin, Dethiers et Pacôme courraient sur la plage, humant l’air marin. Le soleil pointait, démesurant leurs ombres. Ces deux policiers belges, avaient choisi de passer quelques jours près de La Rochelle avec leurs familles. Tenter d’oublier Molenbeek dans une maison louée ensemble, juste au bord de l’eau. Ils s’arrêtèrent un instant pour souffler un peu et faire quelques étirements. La marée avançait ; dans deux heures ce serait la pleine mer. Ils admiraient la ville proche que coloraient peu à peu les rayons du soleil. Les grands oiseaux jouant sous le vent, les bateaux de pêcheurs rentrant au port, l’île de Ré semblant émerger, le pont encore dans une brume pâle et enjambant l’immensité mouvante.

- Tu as entendu cette nuit, cette étrange musique venue de nulle part ? Demanda Dethiers
- Oui, oui, répondit Pacôme.
- C’était comme un chant, comme des vocalises portées par le vent, entrecoupées de silence. Mais j’ai eu l’impression de percevoir aussi une sorte de souffrance, d’angoisse au cœur de ces variations mélodiques.

Pâcome commençait à faire des pompes lorsque la voix reprit doucement, mais très proche. Il se releva, troublé. Dethiers aussi avait entendu.
- Regarde on dirait que ça vient de cet abri-là, juste là.
Ils se dirigèrent vers la construction de bois gris et rouge. Au-dessus de la porte en haut de l’escalier, une inscription « Miss-ter ».
La voix continuait, modelant une mélopée à la fois calme et inquiétante. Ils décidèrent d’aller voir à l’intérieur.

La porte n’était pas fermée à clef. Ils l’ouvrirent doucement. La pièce était encore un peu sombre, à peine éclairée par une ouverture en forme de cœur. Et là ils restèrent immobiles, interdits ; devant eux, dans une espèce de baquet rempli d‘eau de mer, une femme aux yeux clairs et à la chevelure abondante et blonde était nue. Ses bras graciles étaient liés à deux crochets ancrés aux parois. On ne la découvrait que jusqu’à la taille, le reste de son corps était dans l’eau. Celle-ci était couverte d’algues sombres. Contre le baquet, un panneau en bois sur lequel était écrit « Tiss-mer ». Elle les regarda intensément et d’une voix étonnement grave murmura :
- Libérez-moi s’il vous plait, sinon je vais mourir dans la chaleur du jour.

Dethiers et Pacôme s’approchèrent. Ils trouvèrent un couteau et coupèrent les liens. Ils ne pouvaient détacher leur regard de ce corps superbe. Ils voulurent la soulever pour la sortir enfin de ce piège, mais elle leur demanda de ne pas le faire :
- S’il vous plait, n’écartez pas les algues. Emportez, si vous le pouvez, le baquet près de l’océan. Alors vous comprendrez. Pacôme bredouilla :
- Bon d’accord, nous allons vous aider comme vous le demandez. Puis nous reviendrons examiner ce local.

Ils réussirent tant bien que mal à descendre le bac avec la jeune femme. Ils ne cherchaient plus à comprendre. Leurs esprits de policier s’étaient envolés. Ils étaient à la fois dans la cabane du pêcheur et dans une autre dimension, dans un autre monde, portés par la voix qui continuait à moduler une douce mélodie.

Ils arrivèrent près de l’eau qui montait encore.
- Avancez un peu s’il vous plait, afin que je sois entièrement dans l’eau.
Ils obéirent.
- Je dois vous expliquer sur j’ai été prise dans les filets d’un pêcheur. Il m’a capturée et portée dans sa cabane. J’étais à la porte de l’enfer. Merci de m’avoir libérée.

Elle leur sourit, appuya ses mains sur le rebord du baquet, émergea et replongea aussitôt dans l’océan. Son immense queue de poisson bleu lui fit gagner très vite le large. Elle leur fit un signe de la main et fila vers les grands fonds.
Pacôme et Dethiers venaient de sauver une sirène.
Ils gardèrent cette rencontre pour eux, bien cachées au fond de leurs cœurs. A chaque anniversaire de cette aventure, ils entendent la voix grave et mélodieuse qui les remercie, et un baiser se pose délicatement sur leurs lèvres.



lundi 11 avril 2016

Derrière le mur

Il pensait : le temps c’est comme un cancer. D’abord il n’existe pas. Puis il s’instille doucement. On commence à l’entrevoir, ailleurs, chez les autres. Puis il pénètre en nous. Il métastase sournoisement. Il ravage au jour le jour, en douce. Enfin il apparaît. Dans la lumière crue. Au fond d’un miroir. Les paupières plus lourdes. Le regard plus pâle. Plus on le sait plus il nous dévore. Et demain s’éloigne un peu plus chaque nuit.

Il pensait : qu’est-ce que ça veut dire, "aujourd’hui" ? Et hier, et avant hier … Des jours, des années la tête appuyée contre des parois sales, à écouter. Grincement des serrures. Frottement des chaînes. Claquement des portes. Cris, souvent. Hurlements, parfois. Douleur, folie, néant.
Il pensait : je sors. Il marchait.
Quelle est cette foule immense ? Qui sont ses filles débordantes de vie avec leurs seins ronds et leurs yeux clairs, et des rires plein la gorge. Qui sont ces gens ? Où vont-ils en chantant ? Vers où m’entraînent-ils moi qui n’aie nulle part où aller ?
Il ne reconnaissait presque plus rien. Le cancer du temps avait aussi rongé la ville.
Il pensait : je ne veux que la paix, l’oubli. Retrouver ma maison peut-être. Vide sans doute. Tous sont partis, ou morts. Ils ne me reconnaîtraient pas. Mon corps est dur, sec, noueux, sans pitié. Il marchait. Des drapeaux passaient, vibrant. Des cortèges entiers, jeunes, vieux, femmes, hommes, enfants. On l’embrassait, on lui serrait la main et puis on filait en riant.

La foule se faisait plus dense, plus mouvante, plus humaine, plus liée. Il pressait le pas machinalement. Avec les autres.
Il sut qu’il arrivait. Au détour d’une ruelle, le mur était là. Le mur du figement des temps. Le mur de la haine, de la peur. Le mur du défi à la raison.
Il pensa : c’est là qu’il m’ont pris. Avant. Il y a longtemps.
Il commençait à comprendre. Les pioches, les pics, les poings, les ongles. Le mur se cassait, se brisait. Les brèches s’ouvraient. Les mains se tendaient de parts et d’autres. Les trous s’agrandissaient.

Puis le silence soudain. Il vint depuis l’autre côté. Puis gagna la foule en vague, éteignant peu à peu les cris en murmures, les murmures en silence. Les larmes remplacèrent les chants et les bravos. Les regards s’accrochaient en une chaîne traversant le temps. Une musique avait pris toute la place.
Il se hissa au sommet du mur. Il le vit.
Il l'entendit abolir le temps. Abolir les années de fers. Abolir la folie des hommes.
Il était là, irradiant. Un homme libre assis sur une chaise dans les gravats. Un homme libre au milieu des autres. Un homme qui, en ce moment unique, était tous les autres hommes. Un homme libre, assis avec son violoncelle et jouant Bach.

Le temps était mort et lui, renaissait à la vie.

Mstislav Rostropovitch devant le mur

Le mur en 1961

Le 10 novembre 1989

samedi 9 avril 2016

La dernière séance chez le psy


- C’est donc là votre interprétation de vous-même ?
- En effet docteur.
- Vous être bien certain que vous ne faites pas erreur ?
- Bien certain, docteur.
Il pousse un soupir.
- Alors, je suppose que vous n’aurez aucune peine à me donner les explications qui éclaireront d’un jour nouveau l’image que j’ai construite de vous, après ces longues heures d’analyse ?
- Je vous sens assez persifleur, docteur. Il ramène une mèche poivre et sel sur son front dégarni, et la lisse avec soin. Il arbore un sourire presque frondeur. Je suis surpris que vous n’ayez pas d’emblée saisi toute la clarté de cette … heu … photographie de mon moi profond. Puis après un temps … docteur.
- Le persiflage a changé de camp dirait-on. Je vous écoute. Allez-y.
- Si j’osais …
- Mais osez, mon vieux, au point où nous en sommes. Il a son tic d’énervement qui le fait cligner de l’œil tout en levant le sourcil opposé.

Une respiration et d’un trait : prenez le divan, je prends le fauteuil.
- On me l’avait encore jamais faite celle-là ! Il hausse les épaules et s’étend sur le divan. On est pas mal finalement. Comptez pas sur moi pour faire la conversation … docteur …
- Ca changera pas beaucoup … docteur.

- Vous ne dites rien ? …
- C’est énervant, hein !.. Bon allez, finissons-en. La photographie de moi-même par moi-même.
- J’ai hâte !
- Ne m’interrompez pas sans cesse, s’il vous plait. La mèche retombe. Il la plaque soigneusement. Elle dessine un surprenant arc de cercle finissant en accroche-cœur au dessus de l’oreille droite.

- Six oeufs et une balle de tennis sont mon portrait craché. Ou plus exactement le portrait de mon moi. Je suis à la fois plein et vide. Air et matière. Je peux me répandre au moindre choc, mélangeant mes émotions sans distinction. Je sais aussi résister aux coups et reprendre ma forme initiale en un instant. On me marche dessus et je me brise. On me marche dessus et je fais chuter l’imbécile. On me lance contre un mur et je ne suis plus rien qu’une tache écoeurante et peu ridicule. On me lance contre un mur et j’emmagasine de l’énergie pour revenir frapper plus fort encore l’ennemi. Je suis à la fois esprit et matière. Viscères et âme. Vous dites avec des mots savants qu’il existe certainement des liens entre cerveau et esprit. Mais cette assertion éloigne plus l’âme du corps qu’elle ne les rapproche. Elle prouve même l’existence d’une âme, d’un esprit indépendant qui parfois resurgit du carcan où il est enfermé. Mieux encore l’œuf et la balle, sont le soma et la psyché. Le corps et l’esprit. L’esprit infini mais non libre dans son enveloppe, et le corps fini bien sur et englué dans sa complexité. Pourquoi plusieurs œufs ? Mais parce qu’il y a plusieurs corps successifs pour une même âme.

Il s’est levé et marche de long en large avec de grands gestes, réajustant sans cesse ses rares cheveux sur son crâne.
- Ca vous en bouche un coin, ça mon vieux. Et je vais vous dire pour finir.

Il est venu s’asseoir au bord du divan, devant le docteur effaré.
- Je vais vous dire, mon vieux. Le bipolaire, et bien il vous emmerde !

Il se redresse. Fait le geste de brosser ses habits avec la main, sort un billet de cinquante euros de sa poche et le lance sur le divan avant de sortir.
- Pour le petit personnel.
La porte claque violemment faisant tomber une poussière de plâtre sur le bureau d’ébène.