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mercredi 20 juillet 2016

Le jardin de mon enfance


C’était les soirs d’été, pleins des bruits lointains montant de la vallée ou d’autres plus proches descendant des collines. Les aboiements des chiens ramenant de maigres troupeaux aux étables. Les cris des martinets traversant le ciel en arabesques désordonnées. Les voix glissant sur la douceur de la brise, de quelques-uns appuyés aux murs de pierre bordant les fermes cachées dans les ourlets de la terre. Des lambeaux de nuit, écharpes d’ombre mauves piquetées des premières étoiles se couchaient sur les contours.

J’avais atteint le petit col de Chavanol. Debout à côté de mon vélo, j’écoutais les histoires murmurées par les grands sapins dont les cimes battaient le rythme lent et sauvage de la nature. L’air sentait les blés et les vaches et les bruyères. En bas, dans l’autre monde, la ville environnée de coteaux insensibles s’ensevelissait et je la regardais mourir dans le clignotement pâle et minuscule des réverbères.

Les journées brûlantes me gardaient derrière les persiennes, accroché à mes livres, étonné souvent par la poussière dorée dansant dans les rais de soleil. Les soirs, après le repas, je montais toujours vers la houle échevelée des montagnes rondes. Au fond, le Pic des trois dents et le Crêt de l’Oeillon brillaient encore des derniers feux du couchant, droits et raides dans l’échancrure du col ; j’étais déjà dans la nuit d’un ciel tremblant.
Le clocher de Saint-Martin égrenait les dix heures du soir. Il me fallait quitter le cloître des collines dont j’aimais plus que tout la paix austère et bruissante des échos de la nature et des hommes. Je redescendais tranquille, voyageur presque immobile tant le temps se fissurait dans le poème de cette route étroite et sinueuse me ramenant vers la maison. J’allais rassurer ma mère qui attendait que je sois rentré pour aller se coucher.
Puis, assis longtemps sur le perron de pierre, j’écoutais encore le silence s’installer dans mon cœur et regardais les fenêtres des maisons d’en face fermer une à une leurs paupières de tulle.

lundi 21 mars 2016

Je me souviens du berger

Il dessinait des maisons.
Souvent, les jeudis pluvieux. Avec Odette la petite voisine. Brune, jolie, espiègle. Ils devaient avoir tout juste quatorze ans à eux deux. De belles maisons avec des toits de tuiles rouges, de l’herbe bien verte autour, et le chemin incurvé respectant la perspective que son père lui avait apprise.

Ils les peignaient aussi. A la gouache. Sur la table de la salle à manger, recouverte par prudence d’une toile cirée fleurie. Parfois, ils découpaient de petits carrés peints en vert, qu’ils collaient sur le côté des fenêtres, afin de faire comme des volets qui pouvaient s’ouvrir et se fermer. Il fallait bien plier le bord du carré pour que celui-ci ne se déchire pas, et le coller juste avant la pliure. Mais le résultat était bien, vraiment bien. Entre eux ils disaient « vachement bien » en pouffant et en rosissant un peu.

Odette peignait des fleurs, plein de fleurs. Lui, il mettait la cheminée sur le toit, avec la fumée qui en sortait. Il rajoutait toujours des oiseaux, plein d’oiseaux. Ou des avions qui laissaient derrière eux des lignes blanches et cotonneuses. En tout cas, c’est ainsi qu’il les voyait.

Un jour il a dessiné un bonhomme un peu bizarre. Avec un grand chapeau et un bâton à la main, qui tournait le dos à la maison, comme pour en partir. On sentait bien que c’était définitif ce départ. Que le bonhomme étrange n’allait jamais se retourner.

A Odette qui lui demanda "c’est qui ?" il répondit d’instinct : "le berger".
Ses parents ont vu le berger et son père intrigué lui a expliqué que dans le temps, il y a longtemps, son ancêtre, son arrière arrière grand-père, était parti, très jeune, de sa maison. Tout comme le bonhomme de son dessin. Mais pas une maison aussi jolie que la sienne. Non, non. Une vieille ferme cachée dans un ourlet de la montagne. Loin, dans les Hautes Alpes.

Lui il savait déjà ce qu’était les Alpes. Mais les « hautes » Alpes, ça devait être quelque chose d’encore plus immense. Plus grand que le Mont Blanc qu’il avait déjà vu depuis le balcon du chalet de madame Taboury, à Chamonix. Et depuis Chamonix, le Mont Blanc, il est vachement grand.
- Et comment qu’il s’appelait l’arrière arrière grand-père, alors ?
- Vincent.

Il mit tout ça au fond de sa mémoire et n’y pensa plus. Un jour ils se rendirent là bas, dans les Hautes Alpes. Il avait bien grandi. Il ne dessinait plus de maisons avec des volets verts. Odette était partie dans une autre région. Ils ont retrouvé la vallée étroite, le village, puis le hameau de l’ancêtre, ont vu le registre de la paroisse, puis le cimetière où sont enterrés les parents du berger.

Il comprit d’où venait Vincent et, partant, d’où lui-même venait. Un pays très rude, austère mais d’une beauté sauvage et où la lumière est d’une pureté inouïe.

Longtemps, très longtemps après, il était un homme mur à la mémoire remplie à ras bord. Un dimanche matin son père l’appela pour lui dire "ma femme est morte", puis aussitôt après, "la Maman est morte". Les vrais enterrements avaient commencé depuis celui de sa grand-mère, plus de vingt cinq auparavant.

Onze années plus tard, l’hôpital lui annonçait que le père à son tour venait de partir. En rangeant les affaires, en triant les meubles et les souvenirs du vieux grenier de la maison de son enfance, il retrouva quelques pages à l’encre passée. Un long poème en alexandrins, écrit par le petit berger alors devenu instituteur dans la vallée industrielle où il était arrivé à pied, depuis ses montagnes. Le récit du voyage d'un jeune homme audacieux porté par sa foi en l'avenir et dans la providence. Juste en dessous des feuillets jaunis, se cachait un dessin d’une maison aux volets verts d’où un bonhomme bizarre paraissait s'en aller.

Il pensa "la boucle est bouclée". Le jour même, il fermait la maison qu’il allait vendre.
Il n’y reviendrait jamais.
Il pensa "je suis le berger, le gardien de la mémoire de ceux qui m'ont précédé".
Il verrouilla une dernière fois la porte et partit sans se retourner.

La Chapelle en Valgaudemar

My english teachers

La première s’appelait mademoiselle Mouton ; cela ne s’invente pas. Apparence de jeune bourgeoise plutôt coincée, chignon blond sur une nuque un peu raide et, bien entendu, jupe plissée bleu marine. Elle était Miss Sheep ce qui ne faisait pas beaucoup avancer les choses Elle aurait du se nommer plus justement Miss big horse. Nous apprenions les (bonnes) mœurs de la famille Wilson dont les enfants Betty et John s’ingéniaient à se trouver in the kitchen, ou in the bedroom pendant les heures de cours. Le livre avait un cache en plastique que nous apposions sur la page de droite pour masquer le texte que nous tentions de deviner à l’aide des images visibles sur la page opposée.

Miss Mouton a failli me dégoûter à tout jamais de la langue anglaise.

Dans la sixième moins « littéraire » que la nôtre, sévissait un autre prof répondant au nom de sir Wilson (juste retour des choses). On comprenait assez rapidement qu’il venait d’outre manche (from the other side of the Chanel) Il expliquait le mot « shoe » en mettant la sienne sur le bureau, son pluriel en posant la paire, ce qui était paraît-il fort spectaculaire. Je n’ai jamais su si le reste de son accoutrement (il passait parfois dans les couloirs, grande ombre squelettique et dégingandée, et donc j’affirme utiliser ici le terme à bon escient) suivait le même chemin au cours des autres leçons.

Puis vint en cinquième mademoiselle Sénéclauze. Nous aurions été djeun’s aujourd’hui, nous aurions dit d’elle : « c’t’une bombe c’te meuf !», « elle doit être grave bonne !» ou « ‘tain j’la kiffe à donf. Clair !». Son décolleté profond, ses mini jupes, sa taille de guêpe et sa façon d’arranger sa coiffure d’un mouvement léger d’une rare féminité ne m’ont cependant aidé à réaliser que de très infimes progrès, trop occupé que j’étais à ramasser inlassablement mon crayon qui s’ingéniait à tomber sous mon bureau, placé bien sur juste devant le sien.

Ensuite se succédèrent toute une série de jeunes filles à l’aspect varié mais non avarié. Une certaine mademoiselle Maillard frôlait l’hystérie lorsque des cafards tombaient de l’épaisse tenture en velours rouge, qui servit un temps de porte à la salle de classe. Nous continuions, quant à nous, à récupérer consciencieusement nos gommes, taille-crayons ou stylos plumes baladeurs, histoire d’affiner nos connaissances des dessous féminins.

En première vint une autre bombe assez ahurissante. Soixante huit était visiblement passé par là. Je crois qu’elle s’appelait mademoiselle Cresson. Elle piqua une vraie crise de nerf lorsque mon ami Frédéric à qui elle avait intimé l’ordre de prendre la porte, lui demanda « what can I do with the door miss, please ? », après l’avoir posément dégondée. En cela, il avait obéi à la lettre à la demande de notre professeur.

De mes english teachers lors des études supérieures je n’ai à vrai dire que peu de souvenirs. Si ce n’est en cinquième année, où une femme d’âge mur vraisemblablement très heureuse d’enseigner aux jeunes adultes que nous étions, me marqua d’avantage que les autres. Grande, elle était de ces femmes qui allient à la perfection une véritable élégance et une étonnante vulgarité, capable de dire avec le sourire les pires horreurs. Certains matins sa bouche charnue se faisait plus carnassière et ses paupières lourdes et bleutées ne laissaient planer que peu de doute sur ses activités de la nuit précédente. Nous avions désormais des idées tout à fait précises sur ce que les filles pouvaient porter sous leurs jupes, robes ou jeans, mais la vue fugace de son porte-jarretelles quand elle croisait et décroisait les jambes, nous tenait malgré tout assez en haleine.

J’ai dû reprendre il y a quelques années des cours de perfectionnement de cette sacré langue anglaise ; financés par ma société, mais par téléphone. Une bonne familiarisation avec les accents écossais, irlandais, africaner ou américain. J’ai pu me rendre compte que toutes celles que j’ai citées plus haut m’avaient malgré tout donné des bases pas si friables que cela. En tout cas ces sessions m’ont permis d’être moins mutique lors des world meetings of my business unit. Quoiqu’il en soit, les seuls participants avec lesquels j’ai le plus de mal à communiquer sont les anglais et les américains. Le reste du monde pratique un anglais « arrafatien » et fait de réels efforts pour écouter et chercher à comprendre ce que les autres tentent d’exprimer. D’ailleurs, lors de la première intervention que j’ai dû assurer lors d’une de ces fichues réunions, le premier à poser une question fut mon collègue californien. Il souffrait d’un jet-lag d’enfer, avait dormi quasiment pendant la totalité de mon exposé et s’est réveillé juste pour demander la parole. Je n’ai pas compris un mot de ce qu’il a dit ! J’ai alors suggéré à notre responsable marketing, qui elle, parle cinq langues, de répondre à ma place, ce qu’elle fit avec une grande gentillesse et un petit sourire limite énervant.

Juste pour clore ce long monologue. La société dans laquelle je travaille fabrique une mousse très fine et très spécifique, pour l’industrie que l’on appelle le « bra », c’est à dire celle des soutien-gorges (d’où le nom de « wondrebra »).

Ce n’est pas moi qui s’occupe de cette activité … allez comprendre !


L'Ombre des Shadows

Nous sommes au milieu des années soixante. J’ai l'âge de l’apogée de l’enfance. Dans la plénitude de l’expérience acquise, juste avant les tourments existentiels et hormonaux de l’adolescence.

La petite Odette dont j’ai parlé la semaine dernière a un frère aîné. Nous sommes voisins et amis comme on peut l’être à cet âge. Sans concession, sans calcul non plus. Ce garçon s’appelle Yves. Il est brillant, ingénieux, habile et drôle. Nous jouons sans cesse ensemble. Il imagine des scènes, nous distribue les rôles. Toi tu serais paysan, toi infirmière, moi chanteur. Un jour je fus « agent de maîtrise » en ignorant fichtrement de quoi il s’agissait. Mais j’étais assez fier de ce titre dont je sentais confusément qu’il put représenter une certaine autorité, ou pour le moins une vague compétence. On bâtit des constructions audacieuses en Mécano. On joue avec nos Dinky toys et Norev, avec des soldats en quantité. Aussi des cyclistes qui avancent à coups de dés sur le carrelage, ou à coups de billes dans le jardin. Je me souviens aussi d’un jeu d’échec géant en carton et papier.

Yves a une chambre bien à lui. Les murs sont couverts de photos de ceux que l’on commence à appeler les « Idoles » et d’une collection ahurissante de porte-clefs. Il lit Salut les Copains et un magazine extraordinaire : Top. J’ai conservé, je crois les avoir encore, bon nombre de numéros de cet opuscule hebdomadaire (ou mensuel, je ne sais plus) de petit format. Il regorgeait d’informations sur les vedettes et les sportifs de l’époque (Hervé d’Encausse avait atteint la hauteur fabuleuse de quatre mètres vingt cinq en saut à la perche !), mais aussi sur l’actualité au sens plus large. Pour ma part, j’étais abonné à Record, émanation de Bayard ô combien catholique. C’est pourtant là que parurent les premières bandes d’Iznogoud, du professeur Rosbif de Gotlib et les premiers dessins de Dubouillon.

Bref. Le propos n’est pas là.
Dans la chambre d’Yves il y a un Teppaz et plein de quarante cinq tours. Il y a aussi un transistor rouge et beige, avec sa grosse roue en plastique permettant la recherche des stations. On écoute SLC passionnément, jamais d’accord sur les qualités comparées de Sylvie et de France Gall, de Françoise et de Sheila., d’Adamo et de Richard Anthony. On mange des Regalad et on boit du Pschitt citron. Yves lui, est fou d’un groupe devenu mythique : les Shadows. A longueur de jeudi, on écoute Apache, Kon Tiki, Shadoogie … Ils accompagnent un autre mythe de la variété britannique : Cliff Richard. C’est du rock bien propre sur lui, plus Beatles que Stones. Mais, ce qui fascine Yves, ce sont les guitares. Une Fender « Stratocaster » et une basse « Precision Bass » (comme si c’était hier). On dirait aujourd’hui, « des trucs de ouf », ou « qu’ils déchirent leurs races », ou encore « de la zik qui le fait grave ». Nous on disait qu’ils étaient vachement bath …

Profitant de l’atelier de son père au sous-sol de la maison, Yves décida de se fabriquer une guitare électrique. Ce qu’il fit en quelques semaines. Elle était jaune, brillante. Il avait bricolé un micro placé sous les cordes, un vibrato, une pédale oua-oua et une espèce d’ampli nasillard mais qui remplissait sa fonction première : faire du bruit. Avec un ami de son âge, Robert (comme quoi on peut être yé-yé et avoir un prénom à béret basque) il se mit à jouer les tubes de ses idoles. Pas si mal. Pas très bien non plus, mais tout le monde était content. Ils étaient les rois incontestés du mediator. Ecoutes, répétitions, écoutes, répétitions … Puis un jour : concert. Ou plutôt ultime répétition, juste pour la grand mère … et nous bien sur.

La grand mère, c’est une petite dame à mise en plis qu’elle recouvre prudemment d’une caroline en plastique transparent les jours de pluie. Manteau en ratine beige et cabas pour le marché. Des lunettes toujours perdues quelque part, mais un œil frisant et bien souvent un gâteau au four. Bref c’est Mémé Schmidt et puis c’est tout. Elle se plie à peu près à tout ce que ses petits enfants veulent, compris devenir une fan de roquanrol qui fait bien du bruit mais j’ai aussi été jeune à leur âge, alors pensez donc. Elle serait plus Jean Lumière ou Luis Mariano si on lui demandait son avis, mais on lui demande pas et la voilà devant l’ampli et les deux godelureaux concentrés quoiqu’un brin hilares. Ca fait un mois quelle les écoute essayer de jouer et qu’elle entend, malgré elle, les disques des vrais musiciens (les chats d’Oze, mais c’est où Oze ?).

Première mesure et pas une fausse note, pas un dérapage, pas une erreur de rythme. C’est carré, propre, presque joli. A la fin du morceau, elle se lève, applaudit et félicite les musiciens. Mais Mémé Schmidt elle a plus d’un tour dans son sac.
- Tiens, c’était pas mal, jouez encore, mais une autre chanson, celle qui a un nom bizarre, un truc avec nougat » … Malaise dans le groupe. On tente un repli
- Heu, on l’a pas répétée celle-là, on peut refaire Apache, si tu veux, Mémé ..
- Non, non, la chanson du nougat. Mémé insiste.

Bon ! On se concerte dans le groupe (ils sont deux, je le rappelle) et on tente l’intro de Chattanooga choo choo. Cacophonie, outrage, déception et petit sourire du public.

Et oui, mes petits, je ne me fie plus aux apparences à mon âge, pensez donc ! Je l’ai bien vu le fil du tourne disque derrière vous …

Et voilà toute l’histoire, bien innocente je le confesse.
Je ne suis pas sur d’intéresser un large auditoire avec ces souvenirs, mais quand ils reviennent en vague ils ne sont pas faciles à contenir. Et puis, au fond, en ai-je vraiment envie ?


L'année de mes quatorze ans

Le long des couloirs de l’imposant collège, glissent les ombres des pères en soutanes et les rangs des pensionnaires. J’ai quatorze ans, des copains une vraie raquette de tennis Donnay, un vrai ballon de foot Duarig. Un printemps de cerisier en fleur, immense et bruissant d’abeilles ivres de pollen. Pourtant j’apprivoise doucement celle qui ne me quittera plus, la solitude.

Ma famille c’est d’abord Elle : un doux visage encadré de cheveux blancs, un regard bleu si tendre, un tablier gris toujours en mouvement devant le fourneau à barre de laiton, un parfum de lavande. L’image simple d’un amour simple. Elle, c’est ma grand mère.

C’est la classe de la communion solennelle, selon la tradition de l’institution mariste où je suis depuis six années. Trois jours de retraite dans un couvent perdu dans la nature. La vie en communauté, les cellules monacales, beaucoup de sport, des moments de réflexion, les messes, les prières, la chorale élévatrice et vibratoire. Ensemble on chante les cantiques en latin mais, quand les guitares sortent enfin de leurs housses, on chante également ceci :

Quand tous les affamés
Et tous les opprimés
Entendront tous l’appel
Le cri de liberté
Toutes les chaînes brisées
Tomberont pour l’éternité
.

Je l’ai vécu ainsi, candide et confiant. Au retour, le collège est clos. Tous les établissements scolaires sont fermés. Grève générale dit-on. La cérémonie aura lieu malgré tout. Des dizaines de prêtres, une armée d’enfants de chœur en surplis blanc et nous en aubes avec croix de bois et cierges, et les grandes orgues de la chapelle. Le soleil traverse les somptueux vitraux classés et nous habille d’or et d’azur. Au repas, la famille, mes chers cousins, un ami. Il en reste deux photos pâlies, prises dans le jardin.

Quelque part à Paris on dit « sous les pavés la plage ». On écrit sur les murs « il est interdit d’interdire ». Partout on entend barricades, Sorbonne, Nanterre, cocktails molotov. Un général président et lettré ressuscite la « chienlit » pour l’effarement admiratif des journalistes. J’ai déjà renoncé à comprendre comment va le monde. Je lis Pagnol et Tintin, Sherlock Holmes et Bob Morane. L’oreille collée au transistor rouge et beige, le jeudi après midi, j’écoute Europe numéro un :

Nights in white satin
Never reaching the end
Letter I’ve written
Never meaning the send


Ecoute Frédéric, écoute. Nous avions vingt huit ans à nous deux.
Ecoute depuis le jardin sous lequel tu dors :
Let me take you down, 'cause I'm going to Strawberry Fields.
Nothing is real and nothing to get hungabout.
Strawberry Fields forever …

La révolution est en marche.

Ecoute, Norbert, écoute. Plus tard on sera pilotes de longs courriers.
Ecoute depuis Berlin, ou depuis les Marquises :
Alors chu reparti, sur québecair, transworld, northern
Eastern, western pi pan american
Mais ché pu ou j’chu rendu …


C’est l’année de mes quatorze ans, et la vie s’écoule, remplie de mes rêves d’avenir.
Et puis un samedi après midi. Sortie des cours. Première cigarette.
Mes parents sur le seuil qui semblent m’attendre :

- Qu’est-ce qu’il y a ?
- La grand mère est morte.

Mains pâles sur le drap blanc.
Adieu l’enfance.






jeudi 25 février 2016

Gérardmer au mois d'Août


Tu es à Gérardmer, la perle des Vosges. Tu viens là depuis plusieurs années. Ton père affectionne particulièrement ces paysages ronds et boisés. Ta mère suit et dit qu’elle aime bien aussi. Elle dit quelquefois qu’elle s’ennuie un peu. Mais pas longtemps. Il y a toujours une promenade qu’on n’a pas faite cette année. Un endroit où on n’est pas encore retourné. Et puis il ne pleut pas sans cesse au mois d’août dans les Vosges. Et quand le soleil vient caresser les cimes des grands sapins, ou iriser les eaux dormantes du lac dans son écrin, c’est tellement joli. Quand on est à Gérardmer, on connaît très bien l’Alsace. Forcément. Là-bas, il fait toujours beau. A peine franchi le col de la Schlucht, les nuages se dissipent et font place à une lumière qui n’existe nulle part ailleurs. Au fond de la vallée brillent déjà les toits de Soultzeren puis de Munster. On y va presque tous les après-midi.

Alors finalement, toi, tu ne t’ennuies pas trop. Le matin, tu cours dans les montagnes, dans les forêts et ça suffit à ton bonheur. Tu vois ton père en short qui court presque aussi vite que toi et qui est à peine essoufflé. Vous allez vous baigner au bout du lac. Une année vous avez même loué des vélos. Vous montez aux Xettes ou à la tête de Mérelle, ou aux Rochottes en faisant bien attention de respecter les heures sacro-saintes des repas et de rentrer à temps pour aller au restaurant de l’hôtel ou au libre-service, sur la place des cars.

Plusieurs sont alignés sagement. Certains vont se remplir de voyageurs repus. D’autres déverser des bobs grotesques, bruyants et affamés. C’est là où tu les as vus. En attendant tes parents repassés à l’hôtel avant d’aller manger. Un couple. Homme - femme, garçon - fille, enfant – enfant. Enfants par l‘espièglerie claire de leurs regards. Adolescents par leurs mains enchevêtrées. Adultes par leur manière de s’asseoir sur le banc en face du tien. Elle, on dirait Romy Schneider. Tu te souviens du nom de l’actrice que tu as vue le mois dernier dans Sissi. Tu te souviens de tout, toujours. Tu vis intensément chaque minute de chaque jour, fut-elle d’ennui. Alors tu n’oublies presque jamais rien.

Tu fais comme le fait ton père qui cherche des ressemblances dans tous ceux qu’on croise. "Tiens voilà Gabin. Et là, c’est Carrette. Et lui on dirait Jules Berry dans … tu sais quand il joue avec le feu, là ?" … Les visiteurs du soir tu dis, parce que tu retiens tout, absolument tout. "Oui, c’est ça". Une victoire inouïe que ce "c’est ça" paternel.

Lui, il ne ressemble à personne en particulier.

L’autre manie de ton père, c’est d'associer une profession aux gens. Alors à Gérardmer, le long du lac, le soir, on côtoie beaucoup de PDG, de directeurs, de chefs comptables, de chefs du personnel. Du coup, on fait un peu partie de cette élite qui se rend à Gérardmer au mois d’Août. Sauf du côté de Ramberchamp, là où il y a le camping municipal. On ne va jamais du côté de Ramberchamp.

Elle, tu connais son métier. C’est la jeune fille à tresses, d’allure sportive, qui sert au libre-service. Ce doit être son jour de congé pour qu’elle soit là maintenant. Lui, tu peux pas encore bien dire. Tu optes pour professeur, ou agent de maitrise. Tu ignores ce qu’est précisément un agent de maitrise, mais ça sonne bien. De toute façon, Romy Schneider ne peut pas être avec un simple ouvrier ou employé de bureau.

Tu les observes, les décortiques. La décortique surtout. Tu ne sais pas pourquoi, mais tu as envie de t’en souvenir toute ta vie. La robe bleue à smock que soulève sa poitrine quand elle respire. Ses ballerines, bleues également, un peu ternies. Son sac en toile de jute ornée d’une fleur blanche. Elle y a accroché un foulard coloré. Ses mains blanches aux ongles courts et le petit bracelet fantaisie qui orne son poignet droit. Tu as à peine quinze ans et, brutalement, tu ressens pour elle un désir fou, violent. Tu crèves pour cette fille mince et charpentée. Tu voudrais prendre ses mains, ses yeux, son corps, ses seins. Mais c’est l’autre là, le prof, qui la serre contre elle. Qui lui parle doucement à l’oreille, qui caresse son épaule et sa joue. Qui poses ses lèvres sur les siennes. Tu la trouves magnifique, belle à mourir. Et tu mourrais bien, là, sur ce banc, sil elle t’accordait un seul regard de ses yeux clairs. Des sentiments nouveaux et confus se bousculent dans ton esprit. Tu as peur que ton désir se voit, alors tu baisses un peu la tête tout en gardant les yeux fixés sur eux.

Tu n’entends pas très bien ce qu’ils se murmurent tout bas. Il doit lui dire "je t’aime" ; elle doit lui dire "je t’aime". Tu ne veux pas entendre, mais tu aimerais bien quand même.

Et puis voilà qu’elle fond brusquement en larmes. Il tente de la consoler mais elle se dégage, maladroite. Tu entends "arrête" crié à voix basse. Il a l’air à la fois ennuyé et soulagé. Tu te prends à le détester. Elle, elle parait bouleversée. Le prof la saisit encore par les épaules et cherche à accrocher son regard. Mais elle secoue la tête en faisant non, non, en le repoussant avec les mains. Puis elle se lève, comme étourdie, mécaniquement.

La place s’est vidée. Ceux qui faisaient la queue pour sortir des cars, la font désormais au libre-service pour déjeuner. Lui, se lève à son tour. Les voilà face à face. Ils sont seuls avec toi, figé sur ton banc. Tu n’oses rien mais tu meurs d’envie d’aller lui mettre ton poing dans la figure. Romy pleure en silence. Les larmes coulent sur ses joues pâles. Elle n’en a cure et reste immobile. Silencieuse, buttée. Lui s’est déjà retourné et s’en va, les mains enfoncées dans les poches, en faisant claquer ses pas sur les grandes dalles de la place. Elle se décide enfin à partir aussi. Elle prend son sac resté sur le banc. Dans son mouvement elle a laissé tomber le foulard coloré. Tu le ramasses. Tu la respires dans le coton parfumé. Tu cours derrière : "mademoiselle, mademoiselle...". Tu la rejoins.

Elle se retourne étonnée. Son visage est creusé. Ses yeux cernés. Son regard est dur. Tu sens en elle une espèce de révolte. "Vous avez oublié votre fichu" tu dis, timide en la dévorant du regard. Elle le prend, te remercie. Tu oses : "vous êtes encore plus jolie que Romy Schneider". Elle te sourit un peu et poursuit son chemin.

Entre temps, d’autres cars sont arrivés sur la place. Elle se perd dans les files de touristes triant leurs bagages dans les soutes. Elle restera à jamais ton premier émoi amoureux.

Ce soir-là est un vrai soir d’été. Avec tes parents, tu marches nonchalamment au bord du lac, croisant ou dépassant des gens supposés importants, vous gratifiant d’une égale considération. Les hauts parleurs de la promenade diffusent doucement un slow du moment :''Pale blue eyes'' du Velvet underground.

En flânant, tu songes à Romy Schneider, la petite serveuse du libre-service de la place des cars.

La ferme des jeudis

J’ai quatre ou cinq ans. C’est jeudi. Pour la première fois, accompagné de ma mère de de ma grand-mère, je vais « chez la Catherine ». Nous avions pris le car rouge, puis avions marché jusqu’à cette vieille ferme torse posée au bout d’un petit hameau au milieu de quelques arpents de terre. Elle, elle était une solide paysanne en blouse grise, aux yeux clairs toujours en mouvement, à la voix aiguë et un peu cassée de trop appeler les poules au grain. Elle était généreuse en tout : en assiettées de lard comme en parts de tarte, en histoire de guérisseurs, sorciers et saltimbanques, en mamelles imposantes et en rire musical si haut perché, qu’on pouvait presque la croire quand elle se disait chanteuse d’opéra.

On entrait par un petit couloir qui nous emmenait dans la pièce principale. A droite une alcôve avec un lit haut, couvert d’une courtepointe épaisse. Au centre une table en bois. De part et d’autre, des bancs lustrés par l’usage. Du plafond en poutres et planches disjointes, descendaient deux lampes à contrepoids. L’une d’elle avait conservé une pâte de verre festonnée et ternie. Pour l’autre, on avait bricolé une espèce d’abat-jour en fer blanc, sur lequel on avait rajouté un torchon de toile grise, reste d’un vieux drap. Quand on descendait les lampes, on éclairait précisément le centre de la table, permettant la lecture immuable du journal ou les travaux de raccommodage. Pendaient aussi les spirales marron des papiers tue-mouches, vrombissant des malheureuses prises au piège et tentant en vain de s’extirper de la surface collante. Contre le mur de gauche, un vieux buffet deux corps en bois vernis jaunâtre et aux portes supérieures décorées de motifs en verre dépoli. Sur le plateau central, une photo de mariage et deux autres des enfants en tenue de première communion, entourées de tout un fatras d’objets hétéroclites et de cartes postales. Faisant face, de l’autre côté de la table, le fourneau à la barre de laiton brillante, surmonté de son tuyau noir et luisant. Dans l’axe de la porte l’unique fenêtre dominant la cour de la ferme. Les murs, revêtus d’un papier peint à fleurs, étaient couverts de gravures jaunies ou de dessins tirés de vieux calendriers et d’images pieuses. On y avait aussi accroché, bien en évidence, deux canevas à la polychromie triomphante.

Tous ces souvenirs se sont forgés au fil des années ; nous y sommes allés si souvent. Mais cette première fois-là, dans ce court corridor de l’entrée, je fus fasciné par un balai en paille et une pelle en plastique rouge, posés contre le mur. Et depuis, la ferme de mes jeudis a toujours été associée à ces deux objets banals et dérisoires. Croiser l’un d’eux, n’importe où que ce soit, me ramène immanquablement là-bas, dans les odeurs mêlées du café brûlant et des bêtes à l’étable.

Des années plus tard, je traversais pour des raisons professionnelles la région de mon enfance. J’avais un peu de temps et l’envie me prit de retourner voir la maison de la Catherine. J’en retrouvais tout naturellement le chemin. Arrivé en haut de la courte côte, je découvris que la bâtisse avait été rasée. Sans doute depuis peu. Il n’en restait qu’un petit muret longeant la route, un enchevêtrement de planches de bois, quelques tuiles brunes, et la poussière de mon enfance. Je me suis arrêté, le cœur serré. En bas demeurait les deux pommiers et le pré en pente où je jouais au ballon.

Et puis, là, dépassant d’un amas de gravats, une pelle en plastique rouge et un balai en paille sans manche. Aujourd’hui, ils dorment dans un placard de ma maison, vestiges secrets et chéris.

Un détail, un objet banal symbolise à jamais un endroit tout entier. Les replis de la mémoire sont insondables.

mercredi 10 février 2016

L'enfant Capricorne et l'homme Lion

L’enfant capricorne était timide, secret, solitaire, entêté, observateur attentif de la vie et des gens. Ce qu’il aimait par dessus tout, c’était la cérémonie du soir. L’homme lion le prenait dans ses bras et faisait avec lui le tour de la maison. Le but de cette ronde était de vérifier que le loup avait déserté le domaine.

Non pas que l’enfant capricorne eut peur du loup, bien au contraire. Il se sentait même une forme de fraternité avec l’animal sauvage honni et pourchassé. Mais le passage rituel derrière tous les rideaux, dans les grands placards et jusqu’à la terrifiante porte de la cave, prolongeait le plaisir de ces instants complices avec l’homme lion.

Et mieux encore. Bien souvent quand l’enfant capricorne avait été bordé dans le petit lit blanc, l’homme lion s’asseyait à côté et chantait juste pour lui, de sa voix de basse. Mais pas des berceuses pour les autres enfants. Des chansons du moment ou de sa jeunesse à lui. Par exemple "La chansonnette", "Les enfants oubliés", "Mes mains", "Sur ma vie" ou "La folle complainte" sa préférée sans doute.

L’enfant capricorne écoutait en essayant de ne pas sombrer trop vite dans le sommeil. L’homme lion, pour s’assurer que l’enfant capricorne dormait, changeait les paroles. Il disait "et sous ses cheveux gris, la chansonnette gros rat" au lieu de "sourit". Ou "mes mains dessinent dans le soir la forme d’une poire" au lieu de "l’espoir". Ou encore "Gondolier, dans ta gondole, gondolier t'en souviens-tu, tu chantais ta barjacqueline'" plutôt que ta "barcarole". Si l’enfant capricorne n’ouvrait pas les yeux très vite en corrigeant, alors c'est qu'il dormait et l’homme lion pouvait rejoindre sa douce femme capricorne.

Aujourd’hui l’enfant devenu homme capricorne a entendu, par hasard à la radio, Bécaud chanté "C’était mon copain, c’était mon ami, pauvre vieux copain de mon humble pays …". L'homme lion assis à côté de son lit d'enfant a soudain surgi du fond de sa mémoire. Il n’a pu empêcher les larmes de couler. Il lui a fallu arrêter la voiture sur une aire d’autoroute pour laisser passer le courant d’un chagrin doux amer mais bienfaisant. En reprenant la route, il a pensé simplement "bonne nuit, Papa".


Je me souviens de quelques chansons ...

Je me souviens de :
trois anges sont venus ce soir
m’apporter de bien belles choses
l’un deux avait un encensoir
l’autre avait  un bouquet de roses
quelques notes en sourdine et la voix de mon père au dessus de mon lit d’enfant, où volait une hirondelle blanche.

Je me souviens de :
La nuit est limpide
L’étang est sans ride
Dans le ciel splendide
Luit le croissant d’or
Un soir de juin. Un promenade dans la campagne proche. Une mare verte et les chants mélancoliques de quelque crapauds que nous ne dérangions pas. En bas, dans la vallée, les appels de paysans encore au travail, les aboiements des chiens dans les fermes et l’odeur si caractéristique des grands sapins avançant doucement dans la nuit. Et mon père encore, et sa voix de crooner.

Je me souviens de :
Sous les ponts de Paris
Lorsque descend la nuit
Tout un tas d’gueux se faufilent en cachette
Et sont heureux de trouver une cachette
Le dimanche matin je crois, une émission « la radio de papa ». Il écoutait quasi religieusement et chantait les yeux perdus. Ah que sa jeunesse était belle malgré la guerre, le maquis, le STO et l’armée du Rhin. Je pensais : que serais-je moi après autant d’années ?

Je me souviens de :
Nous avons vu les pas de notre Dieu
Croiser les pas des hommes
Nous avons vu brûler comme un grand feu
Pour la joie de tous les pauvres
Cantique nouveau alors, chanté avec tous les camarades de classe. Le jeudi matin il y avait la messe et nous y mettions tout notre cœur : à la fin c’était vraiment jeudi..

Je me souviens de :
Buvons encore une dernière fois
A l’amitié l’amour, la joie
On a fêter nos retrouvailles
Ca m’fait d’la peine, mais il faut qu je m’en aille
Les guitares sortaient des housses, les carnets de chants des sacs. En chantant, nous nous regardions simplement être heureux, garçons et filles, autour d’une vielle table en bois dans une ferme un peu perdue à flanc de colline. Le répertoire était vaste et nous tenait bien toute la nuit. Celle-ci était la dernière. Immuablement. Mais les rires duraient jusqu’au matin, pelotonnés dans les duvets.

Je me souviens de :
Au bord de la rivière
Margot, Margot
Mirait son p’tit derrière
Dans l’eau, dans l’eau
Sans doute le seul couplet d’une chanson « leste » que je pourrais citer ici. Des étudiants en goguette et éméchés chez « la Vévette » café restaurant de Caluire où on se retrouvait, braillards, paillards, extravertis, vulgaires et jubilatoires. L’âge où le vin grise et la vie plus encore.

Je me souviens de :
Sorrow, sorrow
Since you left me
Sorrow, sorrow
In my heart
Mort Schuman et sa voix grave et un peu cassée. La boîte pleine à craquer tamise les lumières. Elle est là dans mes bras, légère, aérienne. Son corps contre le mien. Ses dix-sept ans fiers et timides à la fois. Elle sait déjà les yeux émeraude, la finesse de la taille et la naissance dorée des seins où perlent des larmes de parfum. Ses lèvres se posent sur les miennes. Le monde n’existe plus. Elle est toujours là ce soir, ma douce, ma seule musique de vie, mon éternel amour.

Je me souviens de tant de musiques, de tant de chansons. Ma tête en est remplie et toujours je fredonne. Parfois je chante fort, très fort même, toute honte bue. Les êtres disparus qui ont peuplé ma vie me reviennent en musique et m’accompagnent encore. Les évènements gais ou tristes qui l’ont émaillé demeurent aussi en musique. C’est ainsi.

Mes souvenirs se chantent, et mes regrets aussi … vous voyez, je ne peux pas m’en empêcher …


jeudi 4 février 2016

Mon premier Rock

- Pose ta main là, et puis tu mets l’autre dans la mienne. Voilà comme ça.
Un soir de mai soixante-dix. Le printemps resplendissant s’incline doucement vers l’été. Depuis la rentrée de septembre, nous partageons les bancs de nos classes avec les filles. Nous avons seize ans, des rêves plein la tête, des fous rires plein la gorge et les yeux grands ouverts. Je partage mon temps entre les cours, les terrains de foot ou de tennis, les copains et les livres. Intensément.

- C’est facile le rock : 1,2 - 1,2,3 – 1,2,3. Tu vois. Je guide pour commencer
Dans le collège immense, bourgeois et mariste où rôdaient encore quelques soutanes, la fusion avec le cours Fénelon fut un bouleversement total. Soixante huit avait soufflé le vent d’une folie joyeuse, et libéré la parole et les corps. Nous étions cheveux aux épaules, jeans, chemises blanches et foulards. Elles étaient robes à fleur et colliers indiens. Leurs parfums mêlés flottaient dans les grands couloirs. Leurs rires adolescents et stakhanovistes aussi.

Avec la bénédiction d’un père supérieur en blouson de cuir et moto japonaise, on a poussé les tables d’une des salles d’étude. Quelques profs amusés sont là aussi. On a dressé un buffet hésitant entre matinées enfantines et rallyes pseudo mondains d’une bourgeoisie de province. Les baies vitrées ouvrent sur le parc dont les grands marronniers filtrent l’or sanglant du soleil couchant. Un camarade passionné de musique et, par ailleurs, assez acnéique disparaît derrière les piles de trente-trois tours et deux platines Thorens. Ses objectifs : laisser le moins de temps possible entre les morceaux et séduire Agnès petite brune aux yeux clairs, au moment des slows.

-… Tu vois. Je guide pour commencer …
Je suis tétanisé. Celle qui vient de parler c’est Marie-Joëlle. Un concentré de féminité dont la chevelure blonde est maintenue par un bandeau de soie noué derrière la nuque. « Là » où je dois poser la main c’est sa hanche gauche. Et l’autre « là » où elle met la sienne, c’est mon épaule droite. Sa taille est fine et souple. Ses yeux semblent deux lacs de montagne dans lesquels je souhaite me dissoudre instantanément

A la demande générale sauf la mienne, le préposé musique lance « Rock around the clock ». Les minutes les plus longues de ma courte existence commencent. Figé, les mains moites, je tente de suivre ma cavalière légère comme une plume. Je lorgne vaguement ce que font les autres et essaye de les imiter. Elle rit de bon cœur. J’ai le rouge au front, aux joues, les oreilles en feu. Je suis sur que tout le monde me regarde. Ma fée clochette m’enroule dans ses bracelets et ses arabesques. Elle a abandonné l’idée de m’apprendre les rudiments du rock et danse seule autour de moi qui ne bouge plus, piquet ridicule, esquissant par instant un pas ou deux qui aggravent encore mon cas. Le DJ se montre diabolique. Pas le moindre temps mort pour passer de Bill Haley à Jerry Lee Lewis. Autour c’est du délire. Les couples virevoltent marquant les pas sautés. Je me fais bousculer par l’ami Bruno, qui réussit des passes ahurissantes avec une Charlotte rayonnante. Je m’esquive et vais m’asseoir discrètement près d’une enceinte vibrante. Je hais la timidité crasse qui me poursuit depuis ma plus tendre enfance. Extrême difficulté d’entrer dans un magasin, terreur aux interrogations, trouille bleue d’aller au tableau, crampe à l’estomac et le rouge vermillon qui colore à la moindre occasion joues et oreilles. Plus précisément, je me hais.

La série de rocks s’achève sous les applaudissements pour les derniers encore en piste. Je suis le garçon le plus stupide du monde, le plus inutile, le plus ridicule, le plus bête. Tout le monde rejoint le buffet et les bouteilles de sodas et d’eau fraîche. Le champagne promis sera pour plus tard. Marie-Joëlle vient s’asseoir près de moi. J’ose à peine la regarder. Mon cœur ne tiendra sans doute plus bien longtemps au rythme imposé par son sourire, par ses seins qui soulèvent son chemisier entrouvert, par sa main qui vient de frôler la mienne, par les mèches blondes collées à ses tempes

- ben dis donc t’es pas bien souple. C’est pas grave, tu sais. C’est pas si facile au fond. Mais tu devrais prendre quelques cours quand même. Tiens la musique reprend. Allez, viens, celui-ci c’est pour toi.

Le soleil s’est couché derrière les grands arbres. Quelques spots éclairent la salle. Je serre tant bien que mal un corps de liane. Mon émoi est visible, à tout point de vue, mais pour la première fois, je m’en fiche.

L’intro et la voix :
We skipped the light fandango
*Turned cartwheels 'cross the floor
*I was feeling kind a seasick

Béatitude totale, il entame par Procol Harum. Il faudra que je pense à l’embrasser … aussi

Le Mont Pilat




Sur le flanc est, de hautes collines, presque montagnes, surplombent un Rhône encore impétueux. Des plateaux d’herbes et de hautes futaies aux hivers rudes, s’infléchissent au sud, vers la Haute Loire et l’Ardèche. Naguère des poignées de jeunes gens croyant à la liberté, s’y sont battus becs et ongles.
A l’ouest, le granit affleure, et le temps a creusé des défilés qu’on dit "gouffres". Et puis, dominant une vallée industrieuse, une terre hésite entre la douceur méditerranéenne et la rudesse du massif central. C’est là que, près d’un col où dorment encore quelques vieilles fermes de pierres, s’est cachée mon enfance, dans ce coin du Pilat où je vais encore parfois pour laisser vagabonder mon âme. La nostalgie panse certaines plaies.

Je revois mon père qui sautait de pierre en pierre pour me faire rire, et me faire voir comme il faisait à mon âge ; à cet âge où être triste est un pêché. On écoutait les oiseaux qu’il reconnaissait. Du haut du Paraqueu, on cherchait le toit de la maison : quelques tuiles rouges au creux d’un jardin, perdu entre d’autres. On ramassait des champignons dont il savait tous les prénoms en latin. Moi, le lendemain, j’avais une version et je ne savais rien.

Mes souvenirs m’emportent. Je pense à Norbert et à Frédéric avec qui je peinais à pédaler vers Chaubouret puis vers l’Oeillon. Dans les lacets de La Valla, vingt fois j’ai remporté le tour de France. Frédéric est couché sous une pierre grise. Norbert vit quelque part à Berlin ou aux Marquises. Tournent sans cesse les saisons.

Je me suis souvent promené solitaire, rêvant en regardant les traces cotonneuses des avions qui dansent. C’était le temps ou je ne savais pas qui j’étais, sinon un songe de vie. Ni passé, ni futur, à peine un présent, impalpable.

Il y a encore les longues marches, garçons et filles, de Saint Martin à Jasserie. Les fous rires n’en plus finir, et les airelles un peu acides qui coloraient en bleu acier nos baisers à la dérobée. Baiser volés, baisers rendus. Plus tard, un peu plus tard, au creux des chemins presque ignorés, les premières gentilles, leurs jupes froissées, leur parfum de vanille. Là, se cache aussi mon adolescence.

Il y a l’odeur des pins, des feus de bois, de le terre humide, des étables sombres.
Il y a des cris lointains, les bruits de la vallée feutrés dans l’air du soir, les aboiements d’un chien dans les collines en face, le foin si riche de la fin du printemps. Sous un pin écrasé de chaleur, la Méditerranée sommeille dans l'odeur du serpolet. Quelques pas plus avant, une forêt profonde où frissonnent encore mes peurs enfantines. Et puis, somptueux décor, au détour d'un chemin ou d'un virage, les Alpes éclatantes viennent barrer l'horizon bleu.

Ce raccourci du monde n’est pas loin, ni mon enfance à laquelle j’appartiens.

La croix de Paraqueu

La cuisine de mon enfance

J’ai appris avec les yeux, avec le nez, avec les doigts. La cuisine est une affaire de sens, de sensualité, de sentiment et d’amour. Mais surtout j’ai appris avec Elle. En regardant les mains virevolter d’un ustensile à l’autre, d’un légume à l’autre. Les mains et le tablier noir. Et par dessus tout cela, un regard bleu et rieur et un chignon blanc.

Pas de batterie de cuivre à la maison. Pas de piano. Des casseroles en fer blanc ou en fonte. Un fourneau à charbon avec barre de laiton et la réserve d’eau chaude pour les bains marie.

Entre les deux guerres elle et son mari avait eu un hôtel dans une petite ville de province. Un hôtel où elle servait matin et soir pas loin de cinquante couverts et plus de cents les jours de marché. Les paysans s’arrêtaient là pour y laisser les chevaux et les carrioles. Les gendarmes en transit en avaient fait leur résidence. Je n’ai vu que quelques photos jaunies d’une vie foisonnante et sûrement assez rude, mais pleine de bonheur. J’ai aussi retrouvé quelques livres d’achat écrits en lettre ronde, avec soin. La cuisine et la pâtisserie étaient son vrai métier.

Elle ne cessait jamais. Les pâtés aux cerises que l’on dénoyautait avec une espèce d’engin à ressort. Les clafoutis aux cerises que l’on ne dénoyautait pas. Des ragoûts, des vol-au-vent, des quenelles, des vacherins, des civets, des volailles, des soufflés, des pots au feu, des mirotons, des crèmes anglaises ou au beurre, des ganaches, des confitures, des bocaux, des liqueurs, des conserves … Les parfums changeaient jour après jour et suivaient les saisons, bien sur. Les légumes et les fruits étaient du jardin, les poulets aussi. Le fouet était à main, les purées au moulin à légumes ou au presse-purée. On liait les sauces en un tournemain et on déglaçait au vin de pays, simplement. Les flammes montaient parfois un peu trop haut mais toujours dans le calme. Et il y avait en permanence quelque chose en train de mijoter au fond du fourneau et qui prenait paisiblement un goût inimitable.

Mes petits bonheurs : voler de la pâte au rouleau, goûter le flan avant qu’il ne soit enfourné, mettre le doigt dans les sauces brûlantes. Et puis surtout, faire couler le caramel sur les blancs en neige dans leur crème anglaise, en posant le pique-feu rougeoyant sur des morceaux de sucre.

J’ai très vite su quelques termes. Glacer, lier, réduire, foncer, abaisse, singer, blanchir, napper … Certains noms me faisaient rire, beurre manié, sauteuse ou l’inénarrable cul de poule.

Et puis l’année de mes quatorze ans, la cuisine s’est tu. Elle était brutalement devenue une pièce égarée comme un bateau sans capitaine, sans but, sans voyage. Ainsi va la vie, ainsi va la mort.

Aujourd’hui chaque fois que je me mets aux fourneaux je pense à elle et je la revois, habile, rapide, subtile et drôle. J’ai gardé en mémoire des saveurs, des goûts, des textures que je ne retrouverais sans doute jamais. Les produits ont changés, les façons de vivre et de manger aussi. Et puis je sacrifie à la mode des verrines, des cuissons très courtes, des mélanges d’épices, du sucré salé, des poissons crus marinés, des cuisines des autres continents. Mais je consulte encore parfois son livre de recettes qui se résument pour la plupart à de simples proportions et à quelques annotations. Mais c’est son écriture et c’est un peu un témoin qui s’est transmis ainsi et qui un jour tombera de mes mains, définitivement.
Elle s’appelait Marie et elle était ma grand-mère.