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samedi 10 décembre 2016

La part d'ombre

C’est une femme désabusée qui s’est assise, ce matin-là, à cette table un peu en retrait du comptoir du Café Brune. La terrasse est ouverte et les tables sont équipées pour le repas de midi. Quelques minutes plus tard, un homme s’installe à côté d’elle. Le couple est assis en face de moi, mais perpendiculairement. Ils se mettent à côté l’un de l’autre pour que chacun profite de ce premier soleil qui inonde le trottoir.

- Vous avez fait votre choix, me demande la serveuse.
Elle a les hanches trop larges et la taille un peu haute. Elle ressemble à une espèce d’échassier aquatique. Cependant elle sourit derrière ses lunettes. Elle doit être étudiante et travaille au restaurant pour arrondir ses fins de mois.
- Une entrecôte bleue avec salade et une demi bouteille d’eau gazeuse.
- Très bien.
Le service arrive rapidement :
- Attention l’assiette est très chaude, monsieur.
Je commence à couper la viande. La cuisson est parfaite. J’enlève le tour un peu dur. Je pense que ce que je viens de mettre négligemment sur le côté, certains le mâcheraient pendant des heures pour se donner l’illusion de se nourrir. Dans les pays où je suis allé avant.

L’homme passe distraitement la main dans le dos de sa compagne. Un geste mécanique. Je vois leurs profils pendant qu’ils détaillent la carte. Elle a mis ses lunettes de soleil sur son front. Elle a l’air intellectuel ainsi. Elle boit un peu d’eau et fouille dans son sac. Elle retire un paquet de cigarettes et en allume une. La fumée l’environne un instant. Il appuie un peu plus sa main. Elle secoue les épaules, énervée. Elle émet un court rire forcé. Je crois que je ne l’aime pas. Elle est du genre rongeur. Son nez pointu est de fouine. Ses petits yeux de musaraigne. Il tente un baiser dans le cou. Elle s’écarte à peine. Suffisamment pour que ses lèvres ne la touchent pas. Lui est plutôt du genre chien. Gros chien un peu lourd. Un chien et une musaraigne.

Puis le déclic survient. Un flash dans ma tête.
Et les paroles de la cérémonie qui dansent devant moi, sur la nappe en papier :
Lorsque les dieux oiseaux
Descendaient sur la terre
En lentes arabesques
Au dessus des llanos


Il y a longtemps que je ne les avais plus lues. Depuis la dernière fois. Il y a des dizaines et des dizaines de lunes. Je suis content que les esprits me visitent à nouveau.

En face de moi la conversation est montée d’un ton. Les reproches. La voix plus aigüe. Les mains qui se crispent et qui tremblent. Lui ne dit rien. Il s’est tassé sur sa chaise et regarde droit devant. Elle s’agite, fait des gestes avec ses couverts. Puis elle se lève brutalement, renverse la carafe d’eau et file sans se retourner.

Un calme impressionnant suit. Les discussions autour reprennent peu à peu. Quelques sourires narquois. Des anecdotes semblables seront bientôt racontées aux tables voisines. On n’ose pas encore.

Je finis mon café, paie rapidement et part dans sa direction. Le chien est prostré, la tête dans les pattes. La musaraigne trotte loin devant. Mes yeux ont commencé à changer. Je vois avec de plus en plus d’acuité. De plus en plus loin. Elle est devant avec sa démarche rapide et ses yeux de fouine fixant le trottoir. Les mots qui dansent sur le bitume
Les indiens Ichacos
Fumaient herbes amères
Et s’élevaient presque
Plus haut qu’Altiplano


Il me faut vite un coin tranquille. Cette allée fera l’affaire. Je reste un moment dans l’abri. La transformation a commencé à s’opérer. Ma taille change. Je ne marche plus, je vole. Les ailes me portent. Je suis monté au dessus de la ville. Je suis l’aigle. La musaraigne est là, juste en dessous. La prière monte en moi. Je suis invincible.
Depuis loin, le Chamane
Savait sortir des corps
Les âmes des mortels
Pour voler avec eux.
Et ils suivaient leurs mânes
Et parlaient avec les morts
N’avaient pas besoin d’yeux


Elle aborde un grand parking. C’est maintenant. Je pique vers elle. Ma proie. La proie de l’aigle. Mes serres la frappent. Elle s’écroule. Morte. Son âme sombre est emmenée par les esprits des chacals.

… / …

- Alors Dethiers, premières constations ?
- Une femme morte alors qu’elle allait prendre sa voiture.
- Accident cardiaque, malaise … ?
- J’ose à peine vous le dire monsieur le commissaire, mais le légiste a juste remarqué des ecchymoses au cou … en forme de patte d’animal ; plutôt de serres, même.

Le commissaire Pacôme blêmit.
- Un témoin ?
- Non personne n’a rien vu. Ah, si. Un gamin dit avoir vu un aigle s’envoler ; ou un grand oiseau comme ça. Rien de sérieux quoi !
- Je crois qu’"Il" est revenu, Dethiers.
- Qui donc commissaire ?
- Celui qu’on a appelé "le Condor", ou "l’Esprit des Andes". Plusieurs meurtres à son actif. Toujours le même scénario. Pas de mobile apparent. Des marques de serres aux cous des victimes. Un éventuel témoin ayant vu un grand oiseau venu de nulle part. J’ai tout lu, tout étudié. On a passé au peigne fin toutes les scènes de crime. Il n’y a rien. Rien.
- Dernièrement j’ai écouté les profileurs les plus crédibles de nos services. L’un d’eux échafaudent une théorie fumeuse liée au chamanisme et aux totems. Il m’a parlé d’une tribu indienne du fin fond du Pérou : les Ichacos. Il paraît qu’ils savent "apprivoiser" la part d’ombre de certaines personnes prédestinées. A elles seules, alors, tout est permis.
Vous savez quoi, Dethiers ?
- Non, commissaire
- Je crois qu’il a raison …




vendredi 3 juin 2016

Un si dangereux trésor

Il y avait bien longtemps que les rumeurs guerrières s'étaient tues dans la plaine du Grand Affrontement. La victoire sur Aarkham et ses créatures du diable, acquise grâce aux auriculoptères et à l'infini courage des hommes et de leurs alliés, avait été suivie d'une période de paix et de prospérité. Les Arzontax avaient presque tous disparus. Harpidesternen était à présent un homme paisible préférant ses arpens ombragés aux ampourlées tumultueuses du haut commandement. Seuls avec lui restaient de leur célèbre groupe, Bastheta la Douce, son éternelle compagne, et Gorouk, retiré dans la tour gardienne du Ksar de la Porte des terres d'en haut. Hasterin, le babil détenteur du grand secret, était devenu le Grand Elite et régnait sans partage sur le monde connu. Les races s'étaient mêlées, simionigers et hommes d'abord, donnant naissance à des êtres hybrides doués de pouvoirs étranges dont Hasterin avait été le précurseur. Bientôt des métisses de toutes espèces vinrent peupler les terres de l'Avers dans un étonnant brassage. Le monde changeait, mais dans une harmonie foisonnante.

Bastheta s'approcha d'Harpidesternen alors qu'il contemplait une fois encore l'obscurité mauve gagner les collines environnantes.
- Et si nous essayions de retrouver Grandcornu ?

Harpidesternen sursauta. Il y avait des milliers de mirlosques qu'il n'avait entendu le nom de cet hippogriffe si cher à son cœur. Celui qui n'avait jamais faibli, même au pire moment de la grande bataille, quand les nuées de fourcheux obscurcissaient l'horizon. Celui qui n'avait jamais trahi sa confiance.
- Quelle idée farfelue, douce compagne. Nos âges sont avancés et nos forces nous quittent. Et puis les hippogriffes sont partis rejoindre le monde des ombres, leur monde où nous n'avons pas notre place.
- J'ai fait un rêve insista Bastheta. Nous avancions dans une plaine fleurie de fumeuses blanches et d'arabesqueuses pourpres. Nous n'étions que nous. Seuls. Un bruit d'aile survint et il était là. Grancornu, encore plus grand, encore plus beau. Il s'arrêta devant nous et murmura : viens vers moi Harpidesternen. Viens, j'ai quelque chose à te montrer. Puis un bruit dans l'orifeu interrompit mon rêve et je me réveillais.
- Ce n'est qu'un songe, ma Douce, qu'un songe. Même si les hippogriffes ont des vies bien plus longues que les nôtres, Grand cornu doit être déjà vieux à présent. Il n'a plus de raison de faire appel à nous, tu sais.
- Ce n'est pas un appel, Harpi, mais bien plutôt une prière. Et Grandcornu a toujours communiqué par la pensée. Allons, nous sommes les seuls à connaître le chemin de leur vallée perdue et nous avons encore assez de courage et d'énergie pour la rejoindre.

Après longtemps de discussions et d'hésitations, Harpidesternen qui savait les talents prémonitoires de Bastheta, finit par céder. Etait-ce simple curiosité, le désir de lui faire plaisir, ou bien une trace de cette soif d'aventure qui les avait jadis poussés sur les traces du grand éléphant, il ne le savait pas vraiment lui-même. Cet hippogriffe devenu mythique et qui avait sa statue dans nombre de ksars de l'Avers, lui manquait sans qu'il s'en fut rendu compte. Et puis, ce serait certainement leur dernière aventure. Après les préparatifs d'usage, accompagnés d'une poignée d'hommes surs et d'un équipage limité au strict nécessaire, ils prirent bientôt la route vers la vallée perdue. Celle-ci s'ouvrit devant eux après plusieurs lunes de voyage. Le passage de l'étroit défilé qui en gardait l'entrée se fit sans encombre. La vallée qu'ils découvrirent alors les laissa stupéfaits, tant sa beauté dépassait tout ce qu'ils avaient vu jusque-là. Un infini de plaines verdoyantes où ondulaient sous un vent tiède des herbes aux couleurs éclatantes. Des arbres imposants, sentinelles muettes et mouvantes, jalonnaient le paysage et l'on devinait parfois les méandres des cours d'eau, par l'apparition fugace de leurs reflets bleus. Ils restèrent immobiles et silencieux, craignant même que le son de leur voix ne vint briser le parfait équilibre de cette nature sauvage et ignorée.

- Je suis content que tu sois venu fit la voix derrière eux. Grandcornu était arrivé sans un bruit malgré sa taille colossale. Je vous attendais depuis le songe de Bastheta.
- Ainsi c'est bien toi qui as envoyé ce message, dit Harpidesternen. Il regardait son vieux compagnon de combats, encore plus grand, plus fort, plus imposant. Comme avant, il posa sa main sur son mufle humide. Je suis heureux de te revoir. Qu'as-tu de si important à nous faire voir ?
- Montez sur mon dos, vous tous. Vous verrez. Laissez là votre matériel, il ne craint rien. Ils escaladèrent le dos de l'animal ailé et, quand il fut certain que tous étaient suffisamment arrimés, Grandcornu décolla. Un léger battement d'aile et ils montèrent vers le ciel clair. Ils filaient à grande allure, laissant en dessous d'eux, plaines, vallons et forêts se succéder jusqu'à ce qu'un massif énorme barre l'horizon. L'hippogriffe leur recommanda de se cramponner d'avantage et entama une montée vertigineuse.

La plaine herbeuse fit place à des vallées profondes surplombées de pics où s'accrochaient les nuages blancs. D'autres hippogriffes se joignirent à eux et ce fut bientôt une véritable escadre qui aborda la dernière paroi. Avec dextérité, ils s'engagèrent dans une anfractuosité du rocher et pénétrèrent au cœur même de la montagne. L'obscurité ne gênait aucunement le vol de leur monture et de son escorte. Harpidesternen et ses compagnons leur faisaient une confiance absolue. Le vol aveugle leur sembla durer une éternité, puis la lumière les surprit brutalement. Ils étaient arrivés sur un haut plateau inondé de soleil. Là les attendaient une foule silencieuse d'hippogriffes, étonnant spectacle d'ailes battantes. Grandcornu descendit vers elle et se posa près d'un orifeu recouvert de mousse et de branchages. Les voyageurs mirent pied à terre, intimidés par les masses sombres de ses semblables, contrastant avec le calme quasi religieux qui régnait.

- Harpidesternen, regarde ce que nous avons découvert il y a peu à la source d'une de nos rivières. Il se pencha sous l'orifeu et resta muet de stupeur. Devant lui, dans une sorte d'écrin de verdure, trois grosses pierres noires et sept autres plus petites, couleurs de ciel.
- Alors ce n'était pas une légende, murmura-t-il. Tous se succédèrent pour admirer avec respect ce qu'ils avaient reconnu comme étant les « dix pierres du grand secret », aussi nommées « clefs des mondes inconnus ». Il était rapporté dans les grands livres que ces happelourdes apportaient le savoir absolu de toute chose et offrait à leur détenteur la possibilité de connaître l'emplacement des portes vers d'autres mondes. Grandcornu parla à nouveau :

- J'ignore pourquoi le sort a voulu que ce soit nous qui découvrions ces pierres. Nous avons beaucoup hésité avant de te faire signe. Mais seul un homme tel que toi pouvait connaître cet événement et prendre les bonnes décisions. Le vieil aventurier consulta un instant Bastheta et ceux qui l'avaient suivi, puis pris à son tour la parole :
- Cher compagnon, je te remercie chaleureusement de nous avoir permis de contempler ce qui jusqu'alors n'était qu'un mythe. Mais je crois que nous n'avons pas le droit de prendre de risque. Nous allons enterrer ces pierres au plus profond de ton territoire, afin que personne ne les retrouve jamais. Je pressens que tout le savoir qu'elles contiennent est aussi porteur de tous les malheurs possibles. Si elles tombaient entre les mains d'un nouvel Aarkham, l'Avers et des autres mondes ne seraient bientôt que flammes et souffrances. Les grands livres affirment qu'on ne peut les détruire. Alors enfermons-les pour l'éternité au sein même de la terre qui les as créées. Les pierres furent emportées dans une grotte ignorée, puis les hippogriffes effondrèrent la montagne sur elles. Après quelques jours de repos, Grandcornu ramena ses invités au confins de la vallée perdue. Puis le groupe repris le chemin de l'Avers et des terres d'en haut. Harpidesternen avait décidé d'aller saluer Gorouk dans sa tour gardienne. Bastheta, heureuse de ce dernier voyage, marchait devant à ses côtés. Son intuition s'était révélée juste.

Cependant, ils ne pouvaient voir l'éclat bleuté couleur de ciel, qui brillait de temps à autre à la ceinture de leur plus jeune compagnon.


lundi 8 février 2016

La légende de ZOOR

Le jour d’après


Il leur avait fallu du temps. Une marche sans fin dans cette plaine herbeuse au silence bruissant. Le petit groupe avançait en se frayant un chemin dans les inflorescences enchevêtrées et odorantes. Toumba marchait devant.

Après l’apparition dramatique du Dieu Zoor surgissant du lac sacré pour emporter la fille du chef Koury dans les entrailles du volcan, le peuple de Zilla s’était disloqué.
Certains étaient restés pour vouer leur vie au culte de Zoor. Chaque treize lunes, ils trouvaient une jeune fille à lui offrir en sacrifice. Zoor, à la fois serpent et oiseau, corps d’écailles et aile de feu, poussait son mufle énorme hors de l’eau dans un jaillissement épouvantable et entraînait la victime dans les profondeurs. Ainsi, le peuple pouvait vivre en paix, sans craindre la colère du Muchinga.
Les autres étaient peu à peu partis, bravant les anathèmes et s’étaient éparpillés dans la nuit des temps.

Toumba et sa tribu avait été les derniers à quitter l’abri du ventre de la montagne sacrée. Ils avaient rassemblé leurs maigres avoirs, flèches en silex, arcs, peau de bête et avait profité de la nuit la plus noire pour filer dans l’étroite anfractuosité rocheuse, unique moyen de déboucher sur la savane. Mais ce qu’ils avaient pu conserver avec eux étaient un véritable trésor. Opposé depuis longtemps aux sacrifices, désorienté par les rites imposés par le nouveau grand prêtre, Toumba, désormais vieux sage, avait su garder dans le plus grand secret, et leur écriture, et leur mythologie fondatrice. Ces deux éléments essentiels de la civilisation du peuple de Zilla étaient à présent considérés par ceux qui le gouvernaient, non seulement comme illicites, mais encore comme dangereux, et propres à provoquer la colère de Zoor. Toumba était le dernier à pouvoir déchiffrer les pierres gravées et à en comprendre le sens. Son seul but dans sa fuite était de pouvoir transmettre à son plus jeune fils la pensée unique de son peuple perdu.

Bientôt, une colline se profila à l’horizon, baigné par les lueurs pourpres du soleil couchant. Ils accélérèrent le pas et entamèrent l’ascension d’un raidillon caillouteux. Les grandes herbes se faisaient plus rares, l’air plus frais. Toumba demanda d’aller encore plus vite. Il craignait qu’ainsi à découvert, ils deviennent une proie facile pour les bêtes sauvages peuplant la contrée. Tous obéirent et malgré la fatigue, ils se serrèrent un peu plus, les plus rapides attendant les plus lents. Les femmes portaient les enfants, les hommes forts les vieillards usés. Toumba, lui, restait devant. Il savait où il conduisait sa tribu. Les écritures sacrées lui avaient indiqué le chemin.

Au détour du sentier, ils commencèrent à entendre le bruit. Sourd, d’abord, puis de plus en plus présent. Toumba attendit d’atteindre une espèce de plateau étroit, dominant la grande plaine pour stopper la marche. Quand tous l’eurent rejoint, il prit la parole :
- regardez pour la dernière fois le mont Muchinga, là-bas, au fond du monde. Il reste le dernier dans la lumière. Nous ne le verrons plus jamais. Nous allons marcher sur des terres inconnues, ou personne n’a encore marché. Ecoutez le bruit devant nous. N’ayez pas peur.

Les pierres nous disent qu’il s’agit de l'énorme chute d’eau d’un fleuve que nous ne savons pas. Derrière, se cache le pays où nous vivrons en paix, libres de continuer ce que nos vrais ancêtres avaient commencé à construire. Allons, courage, nous arrivons au terme de notre voyage. Toumba se tut. Il chargea son sac sur l’épaule et se mit à marcher. A sa suite, ils reprirent la route sans un mot, mais le cœur plus léger.

Après avoir contourné le plateau, ils s’arrêtèrent à nouveau, sidérés. Devant eux, s’élevait comme un mur immense, une gigantesque cataracte que la lune montante éclairait d’or.
Un enfant échappa à sa mère. Il s’approcha doucement du bord du chemin et, face au fleuve, se mit à fredonner une espèce de mélopée ignorée. Toumba le regarda et murmura. « C’est toi, petit qui redonnera vie à notre peuple ». Son plus jeune fils lui lança un regard sombre.

La légende de ZOOR

La pierre du Muchinga


La chaleur était douce sur les pentes escarpées des monts Muchinga.

L’équipe du professeur Antoine Debruges était à pied d’œuvre depuis déjà quelques semaines et le camp de base était parfaitement en place. Les tentes étaient solidement arrimées au sol granitique, la plus grande servant de bureau, de laboratoire … et de salon de musique pour Jeanne Debruges qui ne se séparait jamais d’un petit clavier aux touches jaunies. Elle y dormait aussi quelquefois. Jeanne, précieuse et diaphane, l’enfant venue tard d’un mariage bancal, Jeanne longue brune aux yeux d’eau claire et aux mains d’artiste séduisait autant par son étrange beauté que par sa connaissance de la paléoanthropologie dont elle avait fait sa spécialité.

A force d’observations et de relevés minutieux de la topographie des lieux, ils avaient fini par repérer une sorte d’étroit défilé dans une anfractuosité recouverte de végétation. C’était la voie qu’ils espéraient. Ils s’étaient enfoncés progressivement dans le ventre de la montagne découvrant sans cesse d’autres passages creusés dans les différentes roches qui la composaient. Ils avaient ainsi remonté le fil des siècles, puis des millénaires. Ils avaient suivi le cours d’anciennes rivières, trouvé les traces des glaces, découverts aussi des fossiles nombreux. Des jours entiers à voir leurs ombres danser sur les parois. Des jours entiers à évacuer des pierres plus lourdes que le temps. Des jours entiers à respirer l’air de l’histoire des hommes. Des jours entiers jusqu’à ce que, ce matin là, ils atteignent cette salle incroyable dont le sol concave révélait la présence d’un très ancien lac souterrain et qui avait laissé place à une roche noire et luisante devant laquelle ils étaient resté muets, sidérés presque tremblants. On distinguait nettement les signes gravés de ce qui semblait être une écriture. Une écriture qui serait vieille de plus de cinq millions d’années et qui allait remettre en cause tout ce que les hommes croyaient savoir sur leur humanité.

La nuit africaine couchait ses ombres fantasmatiques sur la savane.

Au loin, les reflets bleutés du lac Bangweulu défiaient encore un peu l’obscurité souveraine.

Après d’interminables discussions avec son père à propos de leur découverte, ils était restés silencieux à écouter battre le cœur du monde sous l’écorce de la terre africaine. Puis comme souvent, elle avait confié quelques notes d’une fugue de Bach à la brise légère avant de s’endormir sur le lit de camp, au fond de la grande tente. Les Bembas entretenaient le feu et la mélopée juste murmurée de « l’homme de garde » la berçait paisiblement.

C’est le silence qu’elle ressentit confusément dans son sommeil. Un silence lourd, inhabituel. La nuit qui n’est que cris, bruissements, appels était devenue subitement muette. Jeanne assise au bord du petit lit métallique écoutait, tendue, incrédule. Puis elle l’entendit. Ce fut d’abord un chuintement grinçant puis un souffle lent et rauque, une espèce de respiration profonde qui tournait lentement autour de la tente. Une forme énorme s’appuyait maintenant contre les parois de toile, dessinant des contours insensés. Malgré la terreur qui la submergeait, Jeanne crut reconnaître une espèce de mufle formidable et hideux, naseaux ouverts qui semblaient inspirer la nuit. Elle tremblait maintenant, ne pouvait proférer aucun son. Son corps était trempé de sueur. Elle se sentit pâlir encore lorsque deux taches rougeâtres s’éclairèrent juste derrière la porte. Deux taches de lumière prolongées par deux rayons qui filtrèrent et pénétrèrent dans la tente. Jeanne eu le réflexe ultime de s’accroupir derrière le lit de camp et de ramener sur elle la vieille couverture de survie. Au travers des déchirures du tissu aluminisé, elle observait le mouvement de ce regard sans yeux. Une vapeur pestilentielle avait rempli l’espace et elle s’efforçait de retenir la nausée qui montait en elle. Les deux faisceaux firent le tour de la tente, minutieusement, s’attardant même sur la forme sombre qu’elle définissait et lui causant une douleur insidieuse au bras droit. Le revêtement de la vieille couverture la protégea miraculeusement de leur inquisition. Enfin, tout doucement elle commença à percevoir la voix. Une voix inhumaine parlant une langue primitive, hachée, gutturale. Une voix qui s’insinuait au plus profond de son esprit. Et l’inimaginable se produisit : elle comprenait ce que cette voix disait.

-          « Gniarnnh amk, yiarrgh ought ». « Tu m’as réveillé, je suis là ».
-          « yarmgn gniatr, forgnh Zoor varthn nockt » . « Je suis Zoor, mais ne dis pas mon nom »
-          « gniayang suing margnh forgnh Zoor » . «  Je suis Zoor et tu es à moi ».

Puis tout se tut soudain. Tout redevient normal. Le petit jour commençait à poindre ; la vie nocturne allait bientôt laisser la place à l’agitation habituelle. Jeanne resta longtemps sans bouger, à essayer de formaliser ce qui venait d’arriver, à mettre des mots sur l’innommable. Sa connaissance poussée des mythologies des peuplades primitives et de leurs rites se heurtait à son rationalisme scientifique pour aller plus avant dans ses réflexions. Elle mit longtemps à reprendre ses esprits puis finit par sortir en chancelant. Bonaventure, l’homme de confiance de son père, celui qui le suivait depuis plus de vingt ans dans toutes ses expéditions, était assis près du feu. Elle voyait son dos musculeux sous le tee-shirt blanc.

-          Bona, tu n’as rien entendu cette nuit ?
-          Non, rien de spécial, à part un groupe de lionnes qui a tourné un moment autour de nous, par curiosité sans doute.
-          Mon père est levé ?
-          Je crois l’avoir entendu dans sa tente il y a un instant. Déjà au travail sûrement !
-          Je vais boire un café avec lui, dit Jeanne en se dirigeant vers le centre du camp.
Si elle s’était retournée à ce moment là, elle aurait vu les yeux bruns rouges aux pupilles verticales de celui à qui elle venait de parler l’observer fixement. Elle aurait aussi pu apercevoir une étrange écharpe de brume s’enrouler autour du sommet du Muchinga.

La légende de ZOOR

La Génèse



« Toumba fit un simple geste. Un bruit sec, une vibration. Une dizaine de flèches à pointe de silex fendirent l’air tremblant de chaleur. L’animal s’abattit brutalement, au milieu du galop désordonné de ses congénères effrayés. Le troupeau se reforma un peu plus loin et se remit à brouter vaguement inquiet.

Les chasseurs s’approchèrent sans aucun bruit. Ils dépassaient à peine les hautes inflorescences de cette savane herbeuse. Toumba vit que leur proie était bien morte. Il préleva un peu de sang et le répandit autour, en hommage à la Divinité. Puis il donna l’ordre. Ils avaient peu de temps avant que les autres prédateurs n’arrivent, attirés par l’odeur du sang frais. Une famille de longues dents vivaient dans les parages. Ils avaient repéré leurs traces. Ils n’étaient pas de taille à lutter contre ces grands fauves aux puissantes mâchoires.

Avec dextérité le grand herbivore fut dépecé, découpé puis chargé sur les épaules de chacun. Ils laissèrent les entrailles encore fumantes ce qui leur donnait le temps de s’éloigner sans être pris en chasse. Les fauves se rassasieraient d’abord des restes.

Toumba avait repris la tête du groupe qui avançait en file indienne. Seul le mouvement des herbes pouvait permettre de suivre leur trajet. Bientôt ils arrivèrent au pied de la montagne et, suivant un chemin connu d’eux seuls, ils pénétrèrent dans son ventre par une anfractuosité dissimulée sous un couvert de végétaux et de lianes. Ils avaient encore un long chemin à faire, mais ils étaient à l’abri. Là bas, les feux avaient été allumés. Ils en devinaient l’odeur acre mêlée à celle un peu écœurante de l’animal et aux senteurs vertes des lichens recouvrant le sol. La lumière mouvante des torches imbibées de résine qu’ils avaient laissées faisaient danser leurs silhouettes sur la pierre noire et luisante du défilé. Le groupe attendait sans impatience le retour des chasseurs. C’était quelques jours supplémentaire de survie assurée, pour l’étrange peuple de Zilla. »

Antoine Debruges interrompt un instant son récit.

Il contemple l’imposant amphithéâtre des Nations Unies où, suspendues à ses paroles, l’écoutent les plus importantes sommités du monde scientifique ainsi qu’une horde de journalistes. Des dizaines de caméras sont braquées vers l’estrade où il se tient : sa conférence est retransmise en direct par toutes les télévisions de la planète. A ses côtés, Jeanne, sa fille aimée, brillante paléo-anthropologue lui jette un regard clair. Il mesure le travail accompli et l’extrême importance de leur découverte faite au centre du mont Muchinga, au cœur de l’Afrique. Le professeur fait un petit signe à Jeanne et de sa voix grave il reprend le fil de son ’histoire. L’auditoire captivé, respire à nouveau

« L’étroit défilé s’ouvrit enfin et le groupe arriva sur une sorte de terre-plein, bordé par un petit lac aux eaux sombres et bleutées où l’attendaient les leurs. Il fut accueilli par les cris des enfants, les sourires des femmes et les félicitations des hommes restés en protection. On choisit les meilleurs morceaux pour les faire griller, laissant les autres à boucaner pour plus tard. Ce soir là sans doute, fit-on bombance. Mais ce soir était aussi celui de la cérémonie.

Tous se rassemblèrent sur la pierre gravée, immobiles et silencieux autour de leur chef, le sage Koury. L’obscurité était partout, trouée ça et là par quelques torches fichées dans le rocher. Koury commença l’incantation et une lente mélopée poussée par les voix graves des hommes, s’éleva doucement. Puis les tambours tendus de peau de bête entrèrent en action. La transe pénétra peu à peu les esprits. Les tambours accélérèrent le rythme. Les cœurs des participants également. Et advint  l’impensable.

La surface du lac se mit à frémir, puis à bouillonner. Une forme énorme se matérialisa. La bête surgissant du néant avait répondu à la prière des hommes. Le dieu Zoor, à la fois serpent et oiseau, corps d’écailles et ailes de feu dansait maintenant au dessus du peuple de Zilla et son ombre démesurée emplissait l’univers entier. Son mufle énorme  et palpitant, son regard rouge cherchait l’offrande, son trophée, son dû. Il voulait celle avec qui il allait s’unir pour asseoir son règne, éternellement. L’élue fut la propre fille de Koury. Mais lorsque celui-ci compris, comme au sortir d’un horrible cauchemar, il poussa un tel hurlement qu’il rompit la transe du peuple. Le charme cessa et le dieu Zoor retourna dans l’éternité de son enfer. Mais il était trop tard. Il avait emporté la jeune fille dans les entrailles du Muchinga. »

Mes amis, continua Antoine Debruges, cela se passait au début des mondes. Après des années de recherche, nous avons retrouvé la pierre gravée par Koury lui-même. Nous avons pu la décrypter en rapprochant les signes de Zilla, des proto-écritures mésopotamiennes et de la langue ancestrale parlée encore aujourd’hui sur les bords du lac Bangweulu. Elle relate ce que je viens de vous dire.

Nous sommes devant une évidence : il y eut dans la nuit des temps, il y a plus de six millions d’année, bien avant Lucy, sensiblement contemporains à Toumaï, des hommes qui ont maîtrisé le feu, certaines techniques de chasse, la taille fine de la pierre, la cuisson des aliments. Plus encore, ils avaient une forme d’écriture et une pensée cosmique et une mythologie. Vraisemblablement la scène que je viens de vous décrire est certainement le fait de la transe liée à la prise de substances végétales fortement psychotropes. Mais cette découverte bouleverse complètement ce que nous savions jusqu’alors de notre humanité.

Antoine Debruges se tait. Un homme se lève, puis un autre, puis un autre. Toute la salle est debout et ne cesse d’applaudir le savant et sa fille qui l’a rejoint sur l’estrade. Antoine lui murmure à l’oreille :
- je n’ai pas pu leur en dire plus

Jeanne hoche gravement la tête.

Au risque de passer pour fou, il lui était impossible de dire que lors de leur dernière expédition au Muchinga, Zoor s’était manifesté. Et pire, qu’il avait cherché à se saisir de sa propre fille. Eux seuls savaient désormais que le dieu des anciens mondes avait refait surface, quelque part au cœur de l’Afrique et qu’un souffle d’apocalypse avait commencé à souffler à la surface de la terre.