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vendredi 29 avril 2016

Holly Island / La raison des limites

Il y avait eu ce corps rejeté par la mer verdâtre sur la grève de Sainte-Louise, un matin de mai. Un printemps automnal, quand le vent froid brasse sans cesse le sable avec l’air salé et vient se jeter en hurlant contre une ville recroquevillée et incrédule. Un corps à moitié décomposé, gonflé à outrance, presque ridicule dans sa nudité obscène. Une mort solitaire inaperçue, inconnaissable.
Il y en eut un autre quelques kilomètres plus au nord. Une femme encore jeune peut-être.
Puis un troisième. Retrouvé dans une crique longtemps après. Les oiseaux en avait fait bombance, le laissant lacéré, déchiqueté, os luisants sous le clair de lune de l’été.

Les autorités avaient pensé à un naufrage, à un bateau perdu errant dans cette zone maritime pourtant assez fréquentée. Des recherches avaient été entreprises en ce sens. En vain. Aucune déclaration de perte, de disparition. Rien qui pouvait écrire un début d’histoire à ces noyés éperdus. Et puis il y a eu l’homme. Arrivé en pleine journée sur la plage du Cheval Blanc, au milieu des cris d’enfants, des châteaux de sable et des papiers de bonbons. Un homme d’une cinquantaine d’année, à la calvitie prononcée et au corps décharné, arrimé grossièrement à une planche de bois. La gendarmerie prestement alertée en cette période sacrée des congés, fit diligence. Cordon de sécurité, ambulance, sac gris à glissière. En dix minutes, la plage était libre, mais l’endroit de la macabre découverte resta jusqu’à la nuit sans estivant, par respect, ou plutôt par superstition.

A l’autopsie, on retrouva dans l’estomac de l’homme de la plage que les journaux du lendemain avaient subtilement baptisé « Whitehorseman » une clé USB dont les révélations allaient bousculer l’ordre établi. Dans le fichier principal intitulé « pourquoi » on put lire ceci :

Je m’appelle Lubin Chaborier. J’ai cinquante et un ans. Je vis sur Holly Island. Je fais partie de ceux que là-bas on appelle « les fous ». Nous sommes parqués dans une zone spéciale. Nous sommes à peu près nourris et logés. Nos cabanes sont incluses dans des périmètres établis en bordure de mer, et gardés par des soldats. Je vis avec ma mère et mon fils de quinze ans. Lorsque nous avons été emmenés, mon épouse a été aussitôt prise pour le maître. Elle doit désormais faire partie de son harem avec d’autres femmes et jeunes filles. Ils ont dû l’implantée de force. Quelque part, sa beauté l’a condamnée et sauvée à la fois.
Je ne sais plus par quel miracle, j’ai pu conservé l'ordinateur qui m’a servi à créer cette clé.
Ce soir j’ai décidé de tenter d’alerter le monde. Certains de mes compagnons ont essayé de fuir à la nage, sans aucune chance, ni de survie,ni d’arriver vers une terre encore civilisée. Je suis géographe de formation. J’ai étudié les courants. Cette nuit, je vais avaler la clé. Je me mettrai à l’eau sans bruit avec la planche que j’ai taillée au mieux et dissimulée au regard de nos gardiens. Je nagerai le plus loin possible jusqu’au courant qui me portera jusqu’à vous. Lorsque je sentirai que mes forces m’auront abandonné, je glisserai mes bras dans les liens que ma mère et mon fils ont confectionnés, j’avalerai un puissant somnifère puis je me laisserai dériver jusqu’à ce que la mort me délivre. Je me sais malade. Ma vie ne vaut plus que par ma mort. Peut-être sauvera-t-elle des milliers d’autres fous, comme moi.

Perdue à une centaine de kilomètres au large du continent, baignant dans un océan turquoise, Holly Island était un véritable petit paradis. On y trouvait entre autre, une hôtellerie somptueuse réservée à une élite nantie qui venait se divertir sur des golfs paradisiaques. Mais aussi, le long des plages de sable blanc, on avait construit des myriades de petits bungalows coquets et confortables permettant à des vacanciers plus modestes de profiter de la douceur du climat. L’île était coupée en deux par une barrière montagneuse et boisée qui offrait également des plaisirs plus bucoliques aux amoureux de la nature. Enfin, la population locale, mais non autochtone car Holly Island était inoccupée jusqu’à ce qu’on la découvrît, était réputée pour sa gentillesse souriante. C’était elle qui assurait l’ensemble des services aux estivants. Nous étions là au nord de l’île.

La réalité était bien différente sur sa moitié sud. Battue par les vents violents et les pluies tropicales arrêtées par les hauts sommets, elle était recouverte d’une forêt réputée infranchissable et hostile. Les autorités locales avaient même dressé une limite physique sous la forme d’un grillage haut de trois mètres, long de plus de trente kilomètres et dûment gardé de part et d’autre par des patrouilles de militaires que l’on disait armés.

Cependant, c’était là que résidait toute l’économie du territoire. Le sous-sol regorgeait d’un minerai très rare, donc très cher, utilisé dans les industries nucléaires et pharmaceutiques et découvert une quinzaine d’années auparavant par Victor Romburg alors jeune ingénieur. Celui-ci avait bâti un empire immense, prenant possession de la totalité de Holly Island qui n’était alors rien de plus qu’un numéro sur les cartes maritimes. Sa société était devenue une multinationale aux multiples ramifications, présente dans tous les pays et à qui la majorité des gouvernements devait plus ou moins quelque chose … Si il avait fait de la région favorisée par le climat, un havre de paix, de plaisir et de fêtes il avait fabriqué sur l’autre versant, un véritable enfer.

- Diapo, s’il vous plait …
- Mesdames et messieurs, avant que nous commencions la visite à proprement parler de cette partie de Holly Island, et bien que vous avez certainement déjà beaucoup appris sur les agissements de le VR Compagnie et de son maître, je me dois d’attirer votre attention sur quelques points essentiels …
Avec un expression de lassitude : …diapo suivante, merci …

- Vous pouvez maintenant voir ceux sans qui les révélations de Whitehorseman n’auraient eu aucun écho. Les autorités tenaient à garder le secret le plus absolu sur ce qui se passait ici. Cependant, Valérie et Eric Truchessec ont eu connaissance de ce que contenait la fameuse clé USB. Journalistes d’investigation, ils ont décidés de venir sur l’île. Officiellement ornithologues et photographes, ils menèrent une enquête qui les entraîna bien plus loin qu’ils ne l’imaginaient.

Ils ont les premiers noté que Holly Island n’était sous aucun couloir aérien et que, partant, on ne pouvait jamais l’observer d’en haut. De même les promenades proposées aux touristes étaient effectuées en hélicoptère pilotés par des hommes ou femmes assermentés qui ne dépassaient jamais « l’équateur » du territoire, ni ne s’aventuraient sur la zone sud par les côtes.
Ils ont saisi que le personnel si aimable et si serviable de la partie touristique changeait quotidiennement selon un rythme régulier et que les partants étaient reconduits dans des zones réservées, interdites aux touristes.

Ils ont été frappés par un geste récurrent chez eux tous : ils portaient fréquemment la main derrière l’oreille droite afin de masser légèrement cette zone, comme si ils ressentaient la même gêne ou la même douleur.
Puis un jour, ils ont entrevu rapidement sur une jeune fille nouvellement arrivée, une légère incision à cet endroit précis.
En prenant des risques insensés, ils ont alors franchi la limite.

Au nord les ports de plaisance, les cités brillantes, et les embarcadères pour ferries. Mais au sud, un énorme port industriel où containers et minerai transitaient en permanence. Ils virent les puits de mines et les villages sinistres des ouvriers. Ils découvrirent également un bâtiment à l’architecture audacieuse, siège de la VRC. Enfin, une nuit, il réussirent à pénétrer dans l’hôpital ultra moderne fierté du maître des lieux.

Là, ils ont compris que des équipes de chirurgiens implantaient derrière l’oreille droite une sorte de puce, miniaturisée à l’extrême, destinée à enlever toute volonté et, conjointement, à induire un sentiment permanent de bien-être. C’était là que résidait toute la puissance de la VRC : des hommes et des femmes robotisés, obéissant toujours à leur maître.
… diapo suivante … merci …
Ici la photo de ces puces. Vous les verrez tout à l’heure « en vrai » dans le musée de l’hôpital.
- Mais il n’étaient pas encore au bout de leur surprise.

Voyez-vous, mesdames et messieurs, Victor Romburg était un monstre mais ne voulait pas de sang sur ses mains. Le choix pour son personnel portant sur des gens intellectuellement limités avait un intérêt primordial : grâce à son talent de persuasion, il les convainquait d’accepter l’implant.
Cependant le discours des recruteurs était séduisant et prometteur. Aussi ratissait-il un peu trop large, et il se présentait parfois des personnes plus perspicaces et qui voyaient vite clair dans ce qui se jouait. Il leur était impossible de faire marche arrière. Bien entendu, ils refusaient catégoriquement cette espèce de lobotomie. Alors, ils étaient conduits dans le tristement célèbre Parc des Fous, installés face à une mer houleuse, et où ils étaient surveillés et assujettis à des tâches domestiques nécessaires au bon fonctionnement de l’organisation.

Et oui, mesdames et messieurs, les seuls gens doués de raison étaient devenus les fous de Holly Island.

- Vous allez maintenant prendre place dans le petit train qui vous emmènera dans tous les lieux que nous venons d’évoquer, la fin du circuit se situant au mémorial du Parc des Fous. Vous aurez à descendre de temps à autre pour poursuivre la visite à pied. Je vous remercie par avance de ne jamais dépasser les limites repérées par le balisage rouge et blanc. Par prudence mais aussi par respect. De toute façon, je vous accompagne et je reste prêt à répondre à toutes vos questions.

Le guide allait se diriger vers la sortie du salon d’accueil pour touristes, lorsqu’il se ravisa.
- Mesdames et messieurs. Vous avez sans doute vu mes cheveux blanc, et mon visage ridé. Le temps ne m’a pas épargné. Je l’ai devancé toujours, mais il m’a finalement rattrapé : c’est aujourd’hui mon dernier voyage dans ce petit train. Alors je vais vous demandez une chose, une seule, comme une grâce accordée à un vieil homme qui marche sur son dernier chemin.
Il eut une ombre de sourire.

- Oubliez le nom ridicule que vous avez entendu hélas bien trop souvent, ce nom de « Whitehorseman ». Cet homme exceptionnel qui s’est sacrifié pour tous les autres, se nommait Lubin Chaborier. La dernière fois que je l’ai vu, il glissait doucement dans la mer, sur sa planche de bois.
J’avais quinze ans. C’était mon père.

Haïti

Tahiti

samedi 23 avril 2016

Le mariage de ma cousine


1 - La surprise

- Tiens, Chéri, tu as un message de ta cousine.
C’est la voix de Joséphine, depuis le couloir qu’elle est en train de repeindre pour la troisième fois. Je rentre du boulot à l’instant.
- Sur la Hbox ?
- Oui, oui ; un HM. Je la reconnaissais à peine dis donc. Tu vas être surpris
- Surpris par Juju ? C’est pas gagné !
- C’est à dire qu’elle nous invite à son mariage !
- Non !
- Ben si ! Regarde le HM tu verras. Je crois que c’est pour le 12 Mars.
Il y a du rire dans sa voix et j’adore ça.

Je me dirige vers le salon et m’installe confortablement dans le grand canapé rouge.
Bon alors. Qu’est ce qu’on a aujourd’hui ? Je pose la main sur la Hbox qui devient lumineuse. Un instant plus tard, le premier hologramme stocké marche sur la table basse.
Marrant de voir mon boss ainsi. A peine un mètre de haut (nous avons choisi un appareil de classe B). Il souhaite que nous aboutissions impérativement avant la fin du mois sur un dossier … déjà bouclé depuis une semaine. Il précise aussi que les prototypes reçus de Pluton sont parfaits. Manquerais plus qu’avec douze mains et huit paires d’yeux les plutoniens bossent mal. Aussi aimable que d’habitude mais toujours un peu à la rue, le boss. Tiens, il faudra que quelqu’un ose lui expliquer que la communication par hologramme est assez différente de celle avec les anciens téléphones, car on vous voit tel qu’on est quand on envoie le message. Soit, il s’est réveillé dans la nuit en pensant à moi, ce qui me flatte, soit il va au bureau en pyjama.

Bon. Ma cousine Juju. Ah, la voilà.
Une petite Juju sur la table du salon, ça c’est amusant. Toujours aussi splendide, la rousse incendiaire. On a le même âge, ou presque et on a été assez proches à l’adolescence. Maintenant c’est de l’histoire ancienne … Je regarde et j’écoute sidéré ma belle cousine. Plusieurs fois, car la communication n‘est pas terrible. Je finis par éteindre la box et retourne vers une Joséphine appliquée.
- Alors ?
- C’est dingue tout de même. Elle se marie. J’en reviens pas. Par contre ma chérie, tu n’as pas très bien saisi la teneur du message.
- Ah ? Et en quoi s’il te plaît ?
- En cela que ce n’est pas le 12 Mars que nous sommes invités. Mais sur Cars 12. !

Joséphine en lâche le pinceau, ce qui n’a aucune espèce d’importance car, connaissant sa distraction légendaire elle active toujours le champ antigravitationnel autour d’elle quand elle fait du bricolage. Le pinceau flotte paisiblement devant ses longs doigts d’artiste.
- Sur Cars 12 ? C’est la planète 278, si je ne m’abuse. C’est au diable. Il faut au moins deux jours de voyage pour l’atteindre. C’est même pas dans la galaxie …
- Une journée à peine, bébé. C’est loin, certes, mais situé sur le couloir spatio-temporel le plus rapide qui soit.
- Tu crois qu’elle se marie avec un carstien ?
- Pourquoi pas. Elle est capable de tout.
- C’est vrai qu’à notre propre mariage elle est arrivée avec un poulpe de la plus haute société.
- Et l’aristocratie poulpienne n’a pas la même notion de l’élégance que nous.
- C’est le moins que l’on puisse dire. La chanson dont il nous avait gratifié était … gratinée, non ?
- C’est sûr que « Viens que je te tentacule » chanté en poulpe ancien ne pouvait faire marrer que l’oncle Emile. Sinon, tu en connais, toi des dodécarstiens ?
- On en eu un en stage l’année dernière, dans la boîte …
- Et … ?
- Il mesurait trois mètres vingt et était tout rouge.
- Et bien parfait. Ce sera raccord avec sa chevelure, alors
Joséphine éclate de rire, puis se penche vers moi : « embrasse-moi »

Je me mets sur la pointe des pieds puisqu’elle est toujours perchée sur son escabeau. Ceci a pour effet de décentrer le champ antigravitationnel, libérant le pinceau qui chute sur le parquet laissant une belle empreinte couleur taupe.
- Pas grave. Ce sont des couleurs virtuelles. Je faisais juste des essais.


2 - La cérémonie

Le mariage eut lieu dans la deuxième moitié de la période prétubérienne de Cars 12. Cela correspond sensiblement au milieu du mois d’avril terrien. Toute la famille était présente. Nous avions loué une immense bulle opaque* pouvant transporter au moins trois cent personnes. Le voyage passa rapidement tant nous étions excités à l’idée de la fête. L’arrivée sur Luxcity, capitale de 278, fut grandiose. Je ne pourrai pas mieux la décrire que L’Arpenteur le fait dans les aventures de Yaddo. Tout comme lui, nous sommes restés sur la plateforme du spatioport à contempler le coucher du premier soleil. Puis nous avons eu l’autorisation de descendre au cœur même de la cité avant que celle-ci ne s’enfonce dans le sol de la planète, pour une nuit inoubliable.

Juju et son carstien de fiancé nous attendaient. Elle était incroyablement somptueuse dans une robe en résine ambrée, moulée à même son corps de déesse. Le casrtien mesurait au moins deux mètres quatre vingt. Le poulpe aristocrate était son témoin. Juju se précipita sur moi dès mon arrivée :
- mon cousin préféré, je veux que tu sois mon témoin. Voix implorante, presque baignée de larmes, mais œil frisant. J’acceptais.

La cérémonie fut grandiose. La salle des vœux aux murs entièrement recouverts de tulle blanc et rouge, tradition carstienne, avait été envahie par une nuée d’invités venus des quatre horizons du cosmos. Androïdes mauves de XJ29, Poulpes en grande tenue, Anthroporeptilis, Cyclopes puissants de Circéa, petits martiens jaunes … Tous faisaient partie de l’élite de leurs sociétés respectives. Nous, pauvres humains, tenions notre rang au mieux, nos combinaisons d’apparat restant d’une élégance ultra raffinée.

L’officiant était un immense carstien aux yeux multicolores. Il parlait d’une voix forte, et dans la langue universelle. Le moment le plus surprenant fut lorsque tous les carstiens présents, décidèrent ensemble d’adopter une taille moyenne. Progressivement, ils se réduisirent aux environs d’un mètre quatre-vingt dix, simplement par politesse pour leurs hôtes. Cette action spectaculaire était rarissime dans l’histoire de leur civilisation. Ils faisaient en même temps preuve de leurs incroyables capacités. Ma chérie me murmura à l’oreille, qu’ils auraient pu aussi changer de couleur …

Après le consentement des deux époux applaudis à tout rompre, excepté par les poulpes qui levèrent leurs tentacules au dessus de l’assemblée en signe de liesse, nous formèrent un cortège jusqu’aux pièces de réception. Des dizaines d’orchestres de tous styles et de toutes origines étaient disséminés dans des alcôves adjacentes aux grandes salles. Partout, des buffets monstrueux regorgeaient de mets étonnants. Une brigade de serveuses et serveurs nous attendaient. A peine les portes ouvertes, ils exécutèrent un ballet parfaitement réglé et bientôt tous avions en main une flute de champagne de France. Le reste de la nuit se passa en danses, chants, discours divers, jeux et il faut bien l’avouer colossales beuveries. De nombreux couples s’éclipsèrent même dans les chambres avant de réintégrer discrètement la soirée. Je dois reconnaître que nous fûmes l’un d’eux.

Au matin, nous assistèrent médusés à la remontée de la ville vers la surface de la planète déjà éclairée par le premier soleil. Le second faisait son apparition à l’horizon vert. La bulle opaque nous attendait sur le quai de départ. Les embrassades durèrent une éternité et le retour fut paisible. Tous dormaient.

Voilà. Juju ma belle cousine était mariée à l’autre bout du cosmos. Elle avait rejoint les hautes sphères d’une civilisation dotée d’une technologie sans équivalence. Nous ne doutions pas qu’elle serait bientôt une des femmes les plus célèbres de l’univers.
Les jeux et les rires de l’enfance s’estompent avec l’avancée de l’âge, mais je n’oublierais jamais ses lèvres fraîches offertes un soir au bord d’un lac de montagne.

* bulle opaque : moyen de transport destiné à circuler dans les couloirs spatio-temporels. Ces « véhicules » sont capables d’absorber des accélérations de plusieurs centaines de g, et de voyager à des vitesses bien supérieures à celle de la lumière





Uchronie - Le pourquoi du comment



La boîte que son père lui avait offerte pour son anniversaire, était tout à la fois splendide et colossale. Le puzzle de plusieurs milliards de pièces qu’elle contenait lui promettait des heures passionnantes et créatrices. Lui-même n’en revenait pas, tant le cadeau correspondait parfaitement à ses attentes les plus chères et les plus secrètes. Il allait enfin apporter la preuve de son exceptionnelle intelligence, comme de sa capacité à imaginer des systèmes dont la complexité n’égalait que la précision de leur assemblage.

Il était considéré dans sa famille comme un enfant normal. Ses parents regardaient ses nombreuses trouvailles sans admiration excessive et les trouvaient, au fond, assez banales. A chaque fois déçu, il retournait dans sa chambre pour y ranger soigneusement ses précieuses découvertes. Puis allongé sur son lit, il versait quelques larmes de colère et de rage et finissait toujours par s’endormir. Le lendemain, tout était oublié. Son enthousiasme reprenait le dessus et il repartait dans des utopies faramineuses, qui plusieurs jours plus tard, rejoignaient à leur tour leurs devancières dans le grand placard.

Aujourd’hui, il était comblé. Il comprenait que son père lui lançait enfin un véritable défi. La mission était sans commune mesure avec celles qui lui avaient été confiées jusque-là. Missions qu’il avait toujours menées à terme d’ailleurs, mais sans bien y prêter attention. Il est vrai que créer des équilibres dans des espaces vides, pondre des théories philosophiques sur la bien peu probable existence d’une entité supérieure, ou imaginer des limites à l’éternité restaient des occupations somme toute plutôt anodines. A la première excitation passée, la suite devenait routine et l’ennui s’installait bien vite.

Et surtout, il venait de découvrir en manipulant la boite pour l’observer sous tous les angles possibles, qu’elle portait une mention accréditant de façon définitive son hypothèse sur le challenge paternel. Il était écrit en lettres minuscules, sur un côté de l’emballage : made by Daddy ! En l’apercevant, il eut une bouffée d’orgueil car cela corroborait l’idée que, finalement, ses parents avaient tout à fait confiance en son immense talent. Le soir même il se mettait au travail.

Ils avaient ensemble conclu un simple marché. Prends le temps qu’il te faut ; nous n’interviendrons jamais au cours de ton ouvrage ; nous ne le découvrirons que lorsque tu le jugeras achevé ; tu ne nous poseras aucune question et trouveras en toi-même les solutions aux différents problèmes qui éventuellement adviendront. Il lui fallut six jours pleins pour aboutir. Il ne sortit pas une seule seconde de sa chambre, au demeurant équipée de tout le nécessaire. Ses parents avaient en plus reçu consigne de sa part de ne le déranger sous aucun prétexte. On posait les repas devant sa porte et on venait reprendre le plateau un peu plus tard, souvent à peine entamé.

Au matin du septième jour, il les appela. Après de multiples recommandations il les fit entrer dans ce qui était devenu un véritable atelier. Il était cependant rangé avec soin et ils ne virent rien. Un peu décontenancés, ils se tournèrent vers lui, qui souriait doucement.
- Restez là. Ne bougez pas. Regardez juste devant vous.
- Mais il n’y a rien à voir, tenta son père.
- Patience, patience Daddy.

Dans un bruit métallique il ouvrit le grand rideau. Devant eux, un infini de galaxies, de planètes, d’étoiles était suspendu dans un univers sans limite.

En riant à moitié derrière des larmes claires, sa mère bredouilla :
- Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau.
Elle serrait la main de son fils d’un côté et de son homme de l’autre.
Celui-ci scrutait avec attention le moindre recoin de cet univers dont il percevait la prodigieuse ingéniosité. Puis en se retournant vers son fils :
- Mais, Petit, n’as-tu pas trouvé autre chose dans la boite ?

Le jeune homme sourit à nouveau.
- Je me doutais bien que tu allais m’en faire la remarque … et que tu m’as bel et bien tendu une sorte de piège …
Son père le coupa fièrement :
- Le coup imparable de : la pièce en trop !

Il sortit du fond de sa poche une bille d’un bleu profond. Il la tint un moment comme en lévitation au-dessus de la paume de sa main, la laissant au regard de ses parents.
- Tu vois Dad, cette pièce n’est pas en trop ; elle est en plus. Et c’est bien différent. En effet, c’est elle qui est la clef de mon œuvre.
- Mais où vas-tu la poser ? Demanda son père éberlué.
- Je ne vais pas la poser puisqu’elle n’a pas de lieu dédié. Je vais la lancer au hasard, et lui laisser trouver seule sa place, unique, absolue. Regardez comme elle prend encore plus d’éclat, comme elle semble s’animer. Elle tourne déjà sur elle-même. Ecartez-vous.

Il ramena son bras derrière lui et d’un geste ample, projeta la sphère dans l’espace. Ils la suivirent des yeux jusqu’à ce qu’elle s’arrête près d’une superbe étoile. Une autre bille plus petite la rejoignit. Tout se suspendit immobile, comme des acteurs en attente du premier lever de rideau.

- Et maintenant regardez bien :
Il frappa dans ses mains.
En un fragment de temps, l’univers neuf se mit en mouvement. Galaxies, étoiles, planètes entamèrent leurs rotations infinies. Une musique issue même de leur danse les enroba comme une chaude caresse.

Là-bas, dans un coin de cet univers qui semblait s’étirer sans cesse, une petite planète bleue commençait sa course autour d’un soleil brûlant.

Et si, il avait raté le lancer.
Et si, il avait pu décupler sa force et envoyer la planète bleue tout au bout de l’univers.
Et si, il n’avait pas trouvé « la pièce en trop ».
Et si, il l’avait gardée dans sa chambre pour jouer avec elle le soir, dans son lit, comme avec un bilboquet …

Où serions-nous, nous ?


jeudi 7 avril 2016

Libre pavane

C’était au solstice. A la lisière ténue où la nuit frôle le jour. Elle était belle comme un maléfice. Des yeux charbons noirs et un corps de souveraine. Une reine des peuplades des bords du monde. Ses lèvres étaient un philtre doux amer, ses hanches un creuset d’incandescence sauvage. Ecoutez, peuples soumis voués à la médiocrité, écoutez le souffle majestueux des temps sans dieu. Voyez s’avancer celle qui vient à pas lents, marcher sur vos maigres destinées. Regardez sa morgue, son ironie, son infini mépris pour ce que vous êtes. Inexorable, elle est la vie. Vous qui croyez vivre, vous restez immobiles et pantelants, aveugles à la vérité des choses.

Ecoutez si vous le pouvez encore,
Le rythme lent de la faux. Ecoutez
Le lourd frou-frou du noir manteau.

Et moi, j’étais là aussi, intensément près d’elle. Et j’ai vécu. Et nous avons fait l’amour, entourés du silence bruyant des ombres de la nuit. J’ai vécu ses orages, ses soleils, ses éclairs, ses éternités. J’ai cloué son ventre aux nuages, j’ai bu sa liqueur jusqu’à l’ivresse. Elle m’a englouti, m’a absorbé. Je l’ai écartelée, elle m’a déchiré, m’a écorché. Je suis mort tant de fois, mais à chaque fois je vivais d’avantage. Et puis le matin a blanchi le coin du ciel. Et je suis resté là, solitaire, exsangue.
Ecoutez les chœurs, écoutez ces voix pures mêlées aux timbres graves et la voluptueuse envolée des cordes.

Ecoutez si vous le pouvez encore,
Le rythme lent de la faux, écoutez
Le lourd frou-frou du noir manteau

Et regardez-moi.
Repaissez-vous de ma peine. Réjouissez-vous de ma douleur. Je vois que vous souriez. Ce veule sur la mollesse de vos visages est ma revanche. Vous êtes des morts vivants. Je suis un vivant mort et je triomphe de vous. Je suis à jamais de ceux qui savent ; vous, vous ignorez même de ne pas savoir. Ce qu’est l’amour, ce qu’est la vie. A la fin du spectacle, quand vous aurez éteint vos postes nourriciers, vous irez baiser vos femmes et vous endormir sur leurs corps adipeux et insatisfaits, dans la cruelle désillusion d’un plaisir vulgaire .

Ecoutez si vous le pouvez encore,
Le rythme lent de la faux. Ecoutez
Le lourd frou-frou du noir manteau.

Dans ce petit jour où le chanvre de la corde me caresse, où la lame tranche mes veines, où le poison va incurver mon corps tendu, me dévoilant enfin l’obscure lumière, je ne vous hais pas car vous ne méritez pas la haine.
Quand à votre tour, vous serez chancelants au bord de la fosse commune, quand vous verrez le creux de la terre où il vous faudra pourrir, peut-être aurez vous une vague réminiscence de ce que je fus. Un vagabond des limbes, un rêveur immortel, un diseur de mots, un poète insatiable.
Mais je ne vous montrerai pas le chemin.

Ecoutez
Le lourd frou-frou du noir manteau,
Le rythme lent de la f…

mercredi 6 avril 2016

De l'autre côté de la porte


Victor Hugo sur le rocher dit "des proscrits"
J’ai la main sur la poignée de la porte. Je dois à la vérité de dire que ce n’est pas vraiment ma main. Néanmoins j’attends là, derrière ce battant en bois usé, battu par les vents océaniques. La petite maison est au bout du monde, face à la mer, entre des rochers énormes et des arbres en fleurs. Elle semble avoir emprunté sa mélancolie à la veille chapelle et au cimetière proches.

J’attends le second appel. Je dois à la vérité de dire également que ce n’est pas vraiment moi qui attend. Je veux dire « moi » tel qu’on l'entend dans l'usage.

Je pourrai tout aussi bien traverser la porte sans l’ouvrir. Cependant j’accomplirai le geste de le faire. Je tournerai la poignée avec cette main qui n’en est pas vraiment une et je ferai mine de pousser la porte. Je dois aussi à la vérité de préciser que je ne tournerai pas vraiment la poignée. Je n’ai à présent aucune possibilité d’exercer une quelconque pression sur le loquet, pas plus que sur l’huis lui-même. Je dis cela avec un certain sourire, cette dernière formulation aurait plu à mon père qui aime tant les allitérations. Certes les siennes sont infiniment plus subtiles, mais il sourirait par amour complice. Comme moi en ce moment. Je dois encore une fois à la vérité de dire que je ne peux non plus tout à fait sourire. Mon sourire est tout intérieur, si tant est que cette notion d’intérieur puisse se rapporter à ce que je suis.

Ah. Voici. C'est maintenant. J’entre. Je ne dois pas me laisser envahir par l’émotion. La sensation est assez grisante et angoissante à la fois. Personne ne me devine encore, mais je les vois tous. Là encore je dis « voir » pour la compréhension de la lecture.
C’est Charles mon frère qui officie. C’est bien sa voix qui m’a appelée. Ma mère est là, et cette madame de Girardin que je connais pas mais qui a, ma foi, fort belle tournure. Juliette est là aussi, forcément. Ce n’est pas que je ne l’aime point, mais elle a en quelque sorte précipité mon départ. Départ prématuré s’il en fut.

Ils sont assis autour d'un petit guéridon, presque un jouet d'enfant. Les mains reposent à plat sur le plateau.

Pas lui. Il est rencogné dans un coin de la pièce. Bougon, tout en colères rentrées. Mais je le sens attentif.

On me parle ; je dois répondre. La table sera mon médium. Juliette ou Charles notent mes réponses. J’ai compris le code. Un coup pour « oui ». Deux pour « non ». Pour les mots, un nombre de coups équivalents à la place de la lettre dans l’alphabet.

- Qui es-tu ?
- Fille.
- A qui est-ce que je pense ?
- Morte.

Il a tressailli.
- Qui est-tu ?
- Ame soror.
- Ton pays ?
- France.
- Où es-tu ?
- Lumière.
- Que faut-il pour aller à toi ?
- Aimer.
- Qui t’envoie ?
- Bon Dieu.

Il se lève. Il tremble presque. C’est lui qui pose la question.
- Vois-tu la souffrance de ceux qui t’aiment ?
- Oui.
- Souffriront ils longtemps ?
- Non.

Qu’est ce que je pouvais bien répondre à ça …
- Reviendras-tu ?
- Oui.
- Bientôt ?
- Oui.

Mais là, je dois partir. Nos permissions sont si courtes et c’est dur de soulever cette table si légère soit-elle. Je verserai bien des larmes, mais je ne le puis plus.

Tiens, c’est drôle la porte s’est ouverte toute seule …

... / ...

Je dois à la vérité de donner quelques explications :
Ce sont les séances de spiritisme que menaient sans cesse Victor Hugo et ses proches dans la maison de Jersey. Alors en exil, il avait été visité par madame de Girardin adepte de ces tehniques très en vogue à Paris. Au début ça ne marchait pas fort et puis Charles le fils de Victor s'est révélé un médium de qualité. L'un des premiers esprits à visiter la famille Hugo fut sa fille Léopoldine morte depuis dix ans. Elle s'est manifestée à la date anniversaire de sa mort.

Toutes les séances ont été consignées dans "les cahiers de la table", véritable procès verbaux au nombre de 4 (je crois que certains ont été perdus) qui conservent également des dessins assez incroyables faits par les esprits eux-mêmes.

Le dialogue que je rapporte ici est le "vrai" dialogue de la première séance pendant laquelle Victor Hugo jusqu'alors totalement sceptique est entré en contact avec l'esprit de sa fille adorée et avec toute l'émotion que l'on peut imaginer.

Après il a parlé avec Homère, Shakespeare, l'ange de la mort (le dialogue avec celui-ci est sidérant) et même Jésus. Infiniment croyant lui même, il a conçu de ses expériences une véritable religion personnelle

Léopoldine dessinée par son père


dimanche 3 avril 2016

Télé réalité : chercher des forces neuves

Il y a six mois j’ai répondu à une annonce sibylline : cherche humain capable de dépasser sa condition pour expérience unique. Sibylline certes mais attirante. Enfin pour quelqu’un comme moi. Quelqu’un qui ne risque plus rien puisqu’il a déjà tout perdu. Quinze jours plus tard j’avais un mail : rendez-vous jeudi à New York. Venez accompagné. Accompagné, tu parles si j’avais le choix. Heureusement, Alice était là. Alice est toujours là.

Immeuble de luxe avec concierge galonné qui vous emmène au dernier étage. Tapis épais, baies vitrées sur l’Hudson, vue imprenable. Au prix où c’est, pas près d’être prise, en effet. J’ai été reçu par la RH puis par le grand patron. Je leur ai raconté comment j’ai perdu mes deux jambes et l’usage partiel de ma main gauche dans un accident de surf. Les requins sont joueurs. Puis j’ai rencontré le psy. Je lui ai dit ma vie d’avant.

« Dissolue » a-t-il conclu dans un sourire. J’étais beau, élancé, sportif de haut niveau. J’ai un QI de 158 et je parle cinq langues. Alors bien sûr, les nanas, j’en ai eu à la pelle. Des blacks épicées, des slaves translucides, des japonaises coincées, enfin au début, des latines volcaniques et quelques françaises raffinées. Je passe les américaines évaporées, botoxées, hystériques et moralisatrices.
« Donjuanisme » a-t-il rajouté avant de clore l’entretien. Faut pas exagérer. J’en ai eu, mais pas mille et trois, loin de là. Et Alice, je l’ai même pas embrassée, alors que c’est sans doute la seule qui me plaisait vraiment. Et qui me plait encore.

Six mois de test, d’examens en tout genre et d’entraînement intensif. Je suis baraqué du haut comme jamais. Ils m’ont fabriqué un fauteuil High Tech du tonnerre, bourré d’électronique, d’intelligence artificielle. Il obéit à ma simple pensée. Il se plie dans tous les sens possibles sans que j’en sois perturbé d’aucune façon. J’ai l’impression d’être né avec. Qu’on a grandi ensemble. Je peux tout faire. Même l’amour. J’ai essayé avec l’épouse du boss. Elle croyait qu’elle me faisait la charité ou qu’elle faisait avancer la science. Il se murmure que depuis elle a des langueurs. Moi, je pensais à Alice.

Là, elle doit être dans la grande salle des commandes, matée par les ingénieurs et des techniciens bavant. Longues jambes, poitrine affolante, peau veloutée et regard mauve. Je suis pas sûr qu’ils soient tous aussi attentifs aux cadrans et aux écrans qu’ils le devraient. A vrai dire, je m’en fous un peu.

Elle était sur le bateau qui m’a ramené sur la plage. En kit, mais c’était déjà pas si mal. Depuis on ne se quitte plus. Elle pousse mon fauteuil et on se marre du regard des autres. On est comme les deux doigts de la main. La droite bien entendu.

Le compte à rebours est commencé. Dans quelques minutes je serai propulsé par plus de huit méga newtons. Direction l’espace interstellaire. C’est joli comme mot, « interstellaire ». Ça cache une réalité moins glamour. Le premier handicapé dans l’espace. Un coup de pub colossal. Les plus grosses sociétés mondiales se sont précipitées pour sponsoriser à des hauteurs faramineuses. Les parois de ma cabine sont couvertes de logos. Je serai filmé vingt-quatre heures sur vingt-quatre et vu dans le monde entier sur des canaux réservés et payants. Il paraît qu’il y a déjà plus de neuf cent millions d’abonnés. Une télé réalité jamais vue jusqu’alors, qu’ils disent. Tu m’étonnes.

Nous ne sommes que quelques-uns à savoir que le voyage est sans retour. Le nom officiel de l’opération est "chercher les forces neuves". Le vrai nom est "opération Laïka II". Le reste n‘est que littérature. Vague poésie. Nébuleuses, planètes, comètes : des trucs de roman de gare pour émouvoir la ménagère de moins de cinquante ans. Rien de plus. En tout cas je n’en reviens pas qu’ils aient cru à mes motivations. Genre un petit pas pour l’homme … etc … Un petit tour de roue pour l’homme, d’ailleurs. Une preuve supplémentaire que le monde est gouverné par des naïfs dangereux.

Allez. Ça va bientôt pousser fort. J’espère que mon fauteuil est bien calé. Alice a glissé dans ma poche les petites pilules bleues. Je vais bousiller leur projet et ça, ça m’éclate. En même temps je me dis que le suicide en direct va faire grimper l’audience à des niveaux ahurissants. Tant pis. Dans deux minutes je les croque et adieu ce monde étrange. J’aurai à peine quitté la terre mais j’aurai déjà fait une partie du chemin pour le ciel : Alice est un ange.

Tiens je la vois sur mon écran. On se fait notre signe indien à nous. L’amour est plus fort que tout.

Ciao Bella.


jeudi 31 mars 2016

Jeannette, ou la sublimation

Mitigeur. Manette à cent dix degrés à gauche pour température idéale. Appuyer sur le bec du distributeur de savon liquide avec le coude droit en mettant la main gauche en réceptacle. Recueillir le savon. Paume contre paume. Pouce droit, index gauche, pouce gauche, index droit puis dans l’ordre impératif majeur, auriculaire, annulaire droits, annulaire, auriculaire, majeur gauches. Une fois, deux fois, trois fois. Savon, eau, savon, eau. Serviette propre, blanche, pliée en quatre, bord aligné sur le bord droit du lavabo. Dépliée, utilisée, jetée dans le bac à linge sale. Mains en l’air pour finir le séchage. Pas regarder dans le miroir avant. Jamais avant que les mains ne soient sèches. Là, je peux. Ça va.

Non, ça va pas. Mèche rebelle à plaquer et à aligner sur la pointe de l’oreille gauche. Ouvrir la porte du meuble blanc, prendre le bac en osier, prendre le gel, ouvrir le tube, prendre une noisette dosée sur la dimension de la moitié de l’ongle de l’auriculaire gauche replié dans la main. Paume gauche, index droit. Appliquer. Ça va. Non, ça va pas. Se relaver les mains. Une seconde serviette est toujours pliée sous la première. Refermer le tube, le remettre dans le bac en osier, refermer la porte du meuble blanc et miroir après séchage. Jamais avant. Ça va. Non, ça va pas. Le distributeur de savon est désaxé par rapport au bord gauche du miroir. Prendre un mouchoir en papier dans la boîte. Replacer le distributeur. Jeter le mouchoir en papier en ouvrant la poubelle avec le pied. Ça va. Eteindre la lumière de la salle de bains, rallumer pour vérifier qu’elle est bien éteinte. Eteindre à nouveau et rallumer. Cinq fois.

Douze pas pour atteindre la porte de la cuisine. Quatre pour arriver contre la partie du plan de travail où se trouve la cafetière. Faire le café : ouvrir la cafetière, ouvrir le paquet de filtres toujours posé sur le plan de travail, prendre un filtre, le mettre dans la cafetière, refermer le paquet et le reposer à cinq centimètres de la boîte à café. Saisir la boîte à café, l’ouvrir, prendre la dosette laissée en permanence dans la boîte, mettre le café dans le filtre en comptant une, deux, trois, quatre, cinq doses. Remettre la dosette, refermer la boîte à café, la ranger à cinq centimètres de la cafetière. Prendre la verseuse de la main droite. Ouvrir l’eau côté froid. Remplir la cafetière jusqu’au trait « quatre tasses ». Fermer l’eau. Verser l’eau dans la partie adéquate de la cafetière. Torchon couleur bleue. Essuyer l’eau qui a coulé le long du verre. Essuyer le plan de travail. Ranger le torchon sur la barre prévue à cet effet. Faire pivoter le filtre chargé en café. Glisser la verseuse en dessous. Appuyer sur le bouton. Attendre quarante-cinq secondes avant le premier bruit indiquant que l’eau montée température commence à goutter sur le café. Voilà. Ça va. Non, ça va pas. Se laver les mains. À côté de l’évier le savon liquide identique à celui de la salle de bains et une serviette blanche pliée en quatre alignée sur le bord droit de l’évier. Ça va. Pas de miroir. Ça va. La journée commence. Je me suis levée deux heures et quarante-trois minutes avant l’heure à laquelle je dois partir pour aller travailler.

Vous avez compris : j’ai des tocs. Chez moi, tout est compté, calculé, millimétré. Chaque geste, chaque pas est réfléchi, intégré, ingéré, digéré. Sortir de chez moi est une gageure quotidienne car il me faut dix-sept minutes et trente-trois secondes pour fermer la porte et vérifier qu’elle l’est effectivement. Je vis seule. Je n’ai jamais pu établir une relation durable avec quiconque, ne serait-ce même qu’en amitié. Je ne parle pas du reste. Imaginez-vous un instant faire l’amour en décomposant chaque mouvement de vous et de votre partenaire, et en éprouvant toutes les sept minutes le besoin irrépressible d’aller vous laver les mains !

Et bien malgré tout cela, ma fierté est d’avoir su faire un atout de cette maladie obsessionnelle compulsive et infernale. J’ai réussi à sublimer ce qui aurait pu être une infirmité rédhibitoire à tout emploi. Je suis devenue hôtesse de toilettes dans un grand, très grand restaurant. Ou plus prosaïquement parlant « dame pipi ». Vous n’imaginez pas à quel point l’endroit que je tiens sous ma responsabilité est propre, nickel, brillant, désinfecté, parfumé, musical et accueillant. Je suis la reine absolue et incontestée des hôtesses de toilettes de France. Je suis connue et reconnue. Les patrons des autres établissements de luxe me courtisent, professionnellement parlant bien entendu, pour que je rejoigne leurs brigades, leurs équipes, voire même leurs staffs. Je refuse poliment et décline toutes les propositions. Là où je suis, je suis bien. C’est un royaume sur lequel je règne en monarque et j’ai la chance insigne que ce royaume se trouve à six cent vingt-huit pas de mon domicile.

Et puis, compte tenu de la notoriété de l’établissement qui m’emploie, je rencontre chaque jour les plus grands artistes, les hommes et les femmes politiques les plus influents, les sportifs les plus cotés, les vedettes les plus adulées. Nombre d’entre eux me connaissent, m’appellent par mon prénom – Jeannette - et souvent me gratifient d’un mot gentil, ou d’un pourboire, ou d’un autographe. Le comptoir rutilant derrière lequel je règne est à la fois un lieu de convivialité et quelquefois de confidences que je recueille sous le sceau du secret.

Défilent aussi dans mon domaine privé, ceux que les médias font et défont en une soirée télé. Ceux-là même qui tomberont dans l’oubli aussi vite qu’ils sont montés au sommet illusoire de la célébrité. Ils affichent un sourire béat et une assurance maladroite comme si ils brandissaient devant eux l’oriflamme de leur vanité. Au fond, je leur en veux pas. Ils sont à la fois le miroir, l’instrument et les enfants d’une société sans repère.

Cependant, ce qu’ils ignorent tous, c’est que je note tout ce que l’on me dit, tout ce que l’on me confie et tout ce qui se murmure et que j’entends malgré moi. Vous n’avez pas idée de ce qui peut s’exprimer là, dans les toilettes des hommes autant que dans celles des femmes. Jalousie, propos amers, déballage sans vergogne de vie privée, coups fourrés politiques, vacheries distillées à mi-voix ou même cris d’amour à peine étouffés. Et j’en oublie. Je note tout. Pas par réel calcul, mais par nécessité impérieuse de le faire.

Le mois dernier, une éditrice avisée et passablement énervée est venue se re-pomponner dans mon royaume. On a échangé quelques mots, puis un peu plus. Elle s’est montrée intéressée, puis passionnée, puis insistante. Mon livre sort pour Noël, accompagné d'une campagne de pub orchestrée autour du concept du cadeau idéal. Son titre ? « Les confidences de la huitième cabine ». Ce sera, parait-il, plus vendeur que « La France par la lunette arrière » que j’avais d’abord proposé. C’est elle la professionnelle, après tout !

Blanche et Colombe ... comme un conte

Armand, s’acagnarda un peu plus dans la grande chaise et entreprit de bourrer sa pipe.
- tiens, petite, sert moi donc un autre café. Et puis toi là, le grand avec les bras qui pendent, remets donc une ou deux buches dans la cheminée.
Sur la table derrière, restaient quelques biscuits et des fruits secs. Le café arriva aussitôt.
Imposant de stature comme de tour de taille, vêtu de son éternelle veste en velours, favoris et moustache blancs, œil frisant, Armand était le conteur de la vallée. Il arpentait la région et animait les veillées avec ses légendes et ses contes peuplés de sorciers, de bêtes malfaisantes et autres étrangetés.

Ce soir, c’était dans la plus grosse ferme du hameau des Esparrons, appuyé contre l’épaule de la montagne, qu’il s’était arrêté. On avait rangé sa carriole, et dételé le grand cheval roux qui reposait paisible dans l’étable. On l’aimait bien Armand, et même certaines femmes disaient encore de lui qu’il « portait beau ». Lui, il laissait dire.
Il dégusta son café pendant qu’on s’affairait à tisonner et à resserrer le cercle autour du feu. Enfin, il posa son bol avec un grand « ah » de satisfaction, tira une première bouffée et appuya ses coudes sur ses genoux.

- Mes amis, aujourd’hui, je ne vous parlerai pas de fantômes, de diables ou de bûcheron sans tête comme la dernière fois. Je vais vous raconter une histoire toute simple, belle comme notre vallée et lumineuse comme les matins de printemps. Une belle histoire d’homme et de bête. Une véritable histoire d’amour ...
On s’ébroua autour, certains peut-être un peu soulagés. Les jeunes filles croisèrent leur regard en rosissant.

- Il y a bien longtemps, dans un petit village de la montagne de Lure, vivait la famille Monestier. Elle n’avait rien de bien particulier par rapport aux autres si ce n’est qu’il y était né deux jumeaux, deux garçons prénommés Frédéri et Augustin. Hélas, leur mère aussi jolie que frêle, mourut épuisée par le labeur avant leurs cinq ans. Le père inconsolable sombra bien vite dans l’alcool les accusant même d’avoir apporté le mauvais œil et d’être responsable de la mort de leur mère. Quelques mois après il disparut à son tour. On trouva son corps noyé dans le Lauzon du côté de Sigonce. L’instituteur et sa femme qui n’avaient pas eu d’enfant, prirent alors en charge les deux gamins en pensant « advienne que pourra » et, bon an mal an, ils réussirent à leur donner l’amour et l’éducation qui leur avaient manqués jusque-là. Cependant, vers dix-huit ans Frédéri et Augustin, devenus deux solides gaillards, partirent au service militaire. Quand ils retournèrent dans leur village, leurs parents adoptifs avaient économisé un peu d’argent. Ils purent acquérir une vieille ferme en ruine et quelques arpents de terre. Leur travail acharné en fit une exploitation reconnue dans toute la vallée.

- Mais, durant ces temps de jeunesse et d’armée, ils s’étaient liés d’amitié avec un jeune homme qui leur ressemblait un peu. Un colosse de roc et de genêts, venus d’un pays de causse battu par la burle, entre Aubrac et Gévaudan, Joseph Cayrel. Ils avaient juré de s’écrire tous les ans, sachant qu’ils ne se reverraient sans doute jamais. Ils tinrent parole durant vingt ans. Une lettre à la saint Jean, une à la Noël auxquelles ils répondaient toujours. Mais une année, il n’y eu pas la lettre de la saint Jean. Ils n’eurent pas non plus de réponse à la leur. Le Noël suivant, en arriva une, mais pas de la main de Joseph, de celle de sa femme, Marie-église. On l’avait baptisée ainsi car elle avait été trouvée enveloppée dans des langes, sous le porche de l’église de Marvejols. Elle disait que Joseph était mort écrasé par un tombereau au début de l’été. Marie-église avait dû vendre une partie de ses bêtes, et louer un peu de terre pour survivre. Elle leur souhaitait un joyeux Noël malgré tout et leur envoyait une fleur séchée prise sur la tombe où reposait son homme.

- Augustin et Frédéri se sont regardés, se sont levés de leurs chaises comme un seul homme et on dit ensemble : « on y va ». Et puis ils ont réfléchi. Augustin rompit le silence :
- Ecoute, frère, je suis célibataire, tu es marié. Tu as une famille et des enfants et c’est toi qui connait le mieux les affaires. Alors il vaut mieux que j’y aille seul.
- Tu as raison, répondit Frédéri. Mais prend mon Baptiste avec toi. Il a dix-huit ans et est plus fort et plus réfléchi que nous deux réunis l’étions à son âge.
Ils écrivirent une réponse à Marie-Eglise et préparèrent le voyage

Quelques jours plus tard, l’oncle et le neveu prenait la route de Forcalquier. A pied, en chemin de fer, en char à bancs, il leur fallut cinq jours pour rejoindre Marvejols, puis le Buisson. Quand ils ont frappé à la porte de la ferme Cayrel, c’est Marie qui vint leur ouvrir, accompagnée d’une jeune fille qui lui ressemblait en tout point. « C’est Blanche ma fille. Enfin notre fille ». Elle les fit asseoir et leur servit un grand bol de soupe. Sur la table en bois luisant, il y avait leur lettre en réponse à la sienne. Juste quelques mots : vous inquiétez pas, on arrive.

Ils sont restés plus d’une année en Gévaudan, à remettre en route la ferme. Marie avait pu conserver deux vaches et une jeune génisse qu’elles avaient appelée Colombe. C’était une Aubrac, blonde au regard très doux, que Blanche chérissait par-dessus tout. Baptiste, lui, n’avait d’yeux que pour Blanche.
Son oncle, lui, était tombé amoureux de Marie, malgré le cal de ses mains et les rides au coin de ses yeux où passaient trop souvent les ailes sombres du malheur.

Un jour Blanche avait emmené les bêtes, leurs trois plus celles qu’Augustin avait négociées au grand marché de Mende, un peu plus loin que d’habitude sur le plateau. Baptiste qui l’avait accompagné à distance, était affairé à débroussailler un secteur où il pensait faire un peu de seigle ou d’orge. Soudain il entendit un cri perçant, du côté de la pâture. Il se saisit de son outil et courut comme un fou dans la direction d’où provenaient les cris.

Il s’arrêta net : une espèce de bête entre chien et loup, noir, hérissé, tournait autour de Blanche. Mais entre la jeune fille et l’animal, Colombe s’était interposée, corne en avant, mufle dilaté, faisant fi du coup de dent qui teintait son mollet de rouge sombre. Baptiste hurlant, faucille dans une main et bâton trouvé dans l’autre, fondit sur la bête. Celle-ci, surprise, fit face un instant puis fila en ronflant, abandonnant sa proie. Blanche se jeta dans les bras du jeune homme et s’y blottit toute tremblante. Ils restèrent un moment ainsi serrés contre l’autre. Puis Baptiste dit :
- Il faut s’occuper de Colombe. C’est elle qui t’a sauvée. Moi j’ai juste fini le travail.

Quelques semaines plus tard, Blanche et Baptiste demandèrent à Marie-église et Augustin la permission de se marier. Celle-ci leur fut accordée, sous réserve de l’accord des parents de Baptiste. Et ce d’autant plus aisément qu’Augustin ajouta :
- Tu vois, gamin, je n’ai jamais trouvé femme chez nous, là-bas. Mais je l’ai trouvée ici, dans ce pays aussi beau et aussi rude que le nôtre. Il regarda Marie-église, mit sa main sur son ventre et rajouta :
- Et puis je crois bien qu’il y a un petit en préparation, là ...

Voilà, mes amis, l’histoire est finie, mais pas tout à fait tout de même. Ecoutez encore un peu ... 

Augustin resta en Aubrac. Baptiste et Blanche se marièrent en Haute Alpes. Mais, lorsqu’ils quittèrent la ferme du Buisson, ils emmenèrent Colombe. Le voyage de la pauvre bête n’a pas dû être des plus aisés, mais elle arriva en forme à saint Saturnin. Elle rejoignit le troupeau familial, et fit plusieurs veaux métissés Aubrac et Abondance. Puis ils la laissèrent couler paisiblement ses jours, dans la ferme ou dans les alpages.

Plusieurs années passèrent. Un soir d’été tout embaumés des parfums de la montagne, Baptiste et Blanche étaient tous deux au buron, pour faire les fromages. Le travail achevé, assis sur une pierre encore chaude, ils regardaient, la nuit se coucher doucement sur la terre et le ciel se piqueter d’étoiles. Une bête se détacha du groupe. C’était Colombe, blanchie, un peu boiteuse aussi. Elle s’approcha d’eux, plia les genoux et se coucha contre Blanche, le nez sur ses jambes, poussa un énorme soupir et mourut, simplement.

Ils restèrent interdits. Blanche, les yeux remplis de larme, ferma les paupières de l’animal. Baptiste murmura :
- Elle a rempli sa mission.
- On ne peut pas la laisser ainsi, dit Blanche après un moment, tout en caressant la peau tiède et douce.
- Tu as raison.

Ils s’écartèrent un peu du buron. Baptiste alla chercher une pioche et une pelle et creusa une espèce de tombe, peu profonde tant le rocher affleurait. Ils y tirèrent le corps de Colombe et le recouvrirent de toutes les pierres qu’ils purent trouver. Puis Baptiste bricola une forme de croix qu’il planta sur le dessus.
- Le Jésus me le pardonnera bien, va ...

Armand se redressa un moment pour juger de l’effet de son histoire. On reniflait pas mal, on se mouchait aussi. Il sourit derrière sa moustache et termina :
- Et c’est pour ça que ce petit coin de terre herbue, tout là-haut vers les alpages, s’appelle le plateau de Blanche colombe ...
- Dis donc Francine, il te resterait pas un peu de ton eau de vie de prune ? J’ai un peu soif.

Vache Aubrac

Les Alpages


samedi 26 mars 2016

A la manière d'un conte oriental


Un prince très puissant nommé Nirpesh-Pushan, décida un jour de délimiter l’immensité du territoire sur lequel il exerçait un pouvoir absolu.

Il envoya des ambassadeurs aux confins des quatre points cardinaux afin qu’ils déterminent exactement où finissaient ses terres.

Après longtemps, les trois premiers revinrent et lui tinrent pareil langage :
- Seigneur vos terres sont sans limite, sinon les plus hautes montagnes ou l’infini des mers. Tout vous appartient. Le soleil ne se couche jamais sur votre empire. Les étoiles sont moins nombreuses que la foule de vos dévoués sujets.
- Bien, fit le prince. Mais où est donc mon quatrième ambassadeur ?
- Il ne saurait tarder Seigneur : il a dû traverser les déserts les plus arides et le chemin fut pour lui plus long encore que pour nous.

En effet, quelques jours après, le quatrième messager du prince arriva enfin au palais.
Tous attendaient son rapport et la foule des courtisans était au complet pour entendre l’homme :
- Seigneur, vos terres sont sans limites, il est vrai, sinon les plus hautes montagnes ou l’infini des océans. Cependant …
- Cependant quoi ? Gronda Nirpesh-Pushan.
- Cependant, Seigneur, il est dans le désert le plus reculé de votre royaume un homme, un sage ermite aux dires des gens de ce lointain pays, qui a disposé d’une parcelle de désert à sa guise. Il y cultive quelques herbes rares, médite à longueur de temps et ne cesse de répéter que ce misérable lopin est sien. Il a même poussé l’outrecuidance jusqu’à le fermer d’une porte de fer et de quelques clôtures rudimentaires. Il dit que ce jardin est à lui seul et que nul ne peut lui contester le droit d’y vivre comme bon lui semble. Et comme de mémoire d’homme, on le vit toujours en ce lieu, on murmure qu’il détient le secret de l’éternité

Le prince entra dans une colère épouvantable :
- L’éternité ? … Baliverne ! Je veux que cet homme fasse allégeance à ma grandeur et reconnaisse mon pouvoir sur toute chose. Il frappait de ses poings fermés la table d’ivoire et d’or et les accoudoirs d’albâtre de son trône colossal.
- Je veux connaître son secret, disait-il en martelant chaque mot d'un coup rageur.

L’ambassadeur continua alors :
- Seigneur, cet ermite que l’on dit philosophe est prêt à reconnaître en vous son unique maître. Mais à une condition.
- Une condition ? L’impudent personnage ! Quelle est-elle ? Parle enfin, parle ou je te jette aux crocodiles.
- Allez là bas avec votre armée entière. Si il arrive à la mettre en déroute à lui tout seul, il lèvera les barrières et vous livrera son mystère.

Nirpesh-Pushan éclata d’un rire énorme :
- Seul ? Faire fuir mes hommes aguerris et braves ? Cet homme est un dément. Que l’on arme les soldats. Que l’on prépare les montures. Que l’on entasse les provisions dans les chariots. Nous partons châtier ce vieux fou. Bientôt, le monde en sa totalité sera mien.

Après plusieurs semaines de marche, l’armée entière arriva devant la porte de fer, au milieu du désert. L’ermite sortit de sa méditation et leva les yeux vers le prince monté sur son plus bel éléphant.
- Je suis là dit le prince d’un voix forte. Crois-tu maintenant que tu peux défaire mon armée. Tu n’es qu’un vieux fou ridicule et couvert de vermines. Tu vas devoir ouvrir ta porte rouillée, t'incliner devant ma personne et me confier ton secret.
- Tu es venu Nirpesh-Pushan. C’est bien. Cela prouve ton immense courage de venir affronter ainsi un ermite tel que moi.
Il considéra l'imposante armée lui faisant face :
- Je mesure devant tant de puissance et de magnificence que toute résistance de ma part serait vaine. Mais avant d’ouvrir pour la première fois la porte de mon domaine, je vais te faire un cadeau.

L’homme alla chercher dans sa tanière une boîte confectionnée de bois et de paille, sans doute apportés jusqu’à lui par les vents du désert, et retenue par un lien en cuir.
- Prends-la et ouvre-la délicatement : une partie de mon secret y est celé.

Le prince amusé prit la boîte et l’ouvrit. Il en tomba deux petites souris. Son éléphant lança un barrissement de terreur et fit un écart qui le jeta à terre. L’animal bouscula la garde rapprochée désemparée et s’enfuit, chargeant tout ce qui se trouvait sur sa route. Les autres éléphants ayant aussi flairé l’odeur des souris en firent tout autant. Les hommes ne sachant ce qui se passait furent pris de panique et en quelques instants toute l’armée disparut à l’horizon, laissant le désert jonché de piques et d'épées, de provisions et d’outres éventrées, perdant l’eau sur la terre avide.

L’ermite considéra à ses pieds Nirpesh-Pushan abasourdi.
- Je crois que je vais conserver mon jardin et mon secret pour une bonne éternité encore, dit-il.

Il récupéra les deux souris et, sans plus adresser un regard au maître du monde, retourna méditer sur la cupidité et la bêtise des hommes.


mardi 16 février 2016

Danse et bâteau / musiques et amours

Nous sommes des funambules, entre rêve et réalité, espoir et déception, amour et solitude. Nos certitudes sont dérisoires, nos vérités mensonges. Nous sommes des origamis mal pliés tenant à peine debout. Nous sommes quelquefois au mauvais endroit et la vie nous abandonne. Nous entrons dans les églises pour rechercher notre innocence d'enfant. Nous n'y trouvons que le silence et des images, et des lumières tremblotantes. Certains cherchent rois et maîtres pour une vie éternelle devenue mort éternelle. Nos vies se croisent, nos lignes se croisent, nos fiertés sont semblables mais nous ne sommes pas ensembles. Nous ne voulons plus nous battre. Jamais. Nous sommes feu et vie à l’extérieur. On a besoin que les autres sachent qui nous sommes. On leur ment, on tue sans remords, on est mort en dedans …Et cependant, la musique, la poésie sont d'infinis voyages d'amour.

Deux étranges souvenirs de musique et d'amour


Je revois encore ce boutre rafistolé se faufilant dans le port de Calcutta et d’où était descendu un sari safran. Je l’avais suivi dans la foule mouvante jusqu’à un pauvre théâtre pleurant des larmes de planches grises. Ce fut d’abord une mélodie très pure comme une conversation intime entre flûte et violon, soutenue par le battement d’un tambour. Puis elle avança, concentrée, presque mystique et commença la danse. J’étais fasciné par la grâce, l’élégance, la virtuosité et la force intérieure que dégageaient chacun de ses gestes, chacune de ses poses, chacun de ses pas. J’ai su plus tard que je venais d’assister au Bharata Natyam. Sous la soie orangée et l’extrême rigueur de la discipline ancestrale, un corps souple et musclé. Derrière le regard sombre, une femme passionnée inventive et drôle. Nous faisions l’amour sur des divans violets et buvions du thé cueilli au flanc des montagnes de Darjeeling.

Quelques années plus tard il y eut Chaska-Niña.Callao et ses odeurs d’épices et de poissons. Callao où l’ont croit entendre encore dans les brumes blanchâtres du petit matin, le pas métallique des chevaux espagnols. Callao où j’échouais après des jours et des jours passés à gratter des pierres sur les escarpes de Cuzco.

Deux filles aux confins de ce monde, au bout d’un quai isolé. Deux sœurs. L’une, paupières closes frappe sur le caĵon sur lequel elle s’est assise. L’autre danse, pieds nus, murmurant la mélodie de la Marinera. Elle planta soudain son regard dans le mien ; moi, étranger, inopportun. Une lave rouge coula dans mes veines. Elle m’entraîna sur le bateau Huascar, amarré non loin. Leur troupe de comédiens et danseurs qui hantait les ponts rouillés du vieux bâtiment était partie en représentation quelques jours. C’était alors leur tour de garde. Dans un incroyable fatras de costumes, de tissus et d’instruments de musique on a bu du Pisco sirupeux et fort. Puis nous nous sommes aimés dans des étreintes brutales, sauvages nous laissant pantelants contre l’autre. C’était une liane à la peau fauve. Son plaisir, ongles crochés, était une intense vibration de tout son corps et un feulement rauque presque douloureux.

Juste à côté, sa sœur jouait de la guitare. « Ne t’inquiète pas pour elle. Son amoureux accompagne la troupe et quand il n’est pas là elle reste les yeux fermés sur sa dernière image, et elle n’entend plus que sa musique. Dans ces moments, je la prends par la main jusqu’à son retour »
Alors on recommençait au son de la guitare de cette femme aveuglée d’amour.
Et bientôt : « va-t’en maintenant, notre passion est épuisée et nos corps trop usés ».
J’ai embarqué sur un navire marchand faisant route vers l’Europe.

Comme tout cela me semble loin désormais.
C’est là que se pose la question du retour.
Trop tard. Je suis déjà au-delà. J’ai largué les dernières amarres de ma vie. Je sens la drogue faire son chemin dans mes veines. Je vais partir vers l’autre rive. Mon animal totem est devant moi. Je vois ses yeux qui rassemblent les yeux de toutes mes amantes. Je ne tiens plus debout. Le ciel coule sur mes mains.
Je dois me tenir prêt. Je sais le voyage long et périlleux.