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mercredi 4 mai 2016

Tango au bar d'Hortense


Deux personnages , Tardy et Dalban flics lyonnais.
Cette nouvelle n'est pas la première écrite, mais je l'ai choisie quand même ...
Tardy raconte ses histoires et ses enquêtes au lecteur, qu'il appelle "Georges"
Bien sur, les paroles de la chanson  "c'était bath le temps du tango" sont de Jean-Roger Caussimon.

Rue Juiverie
Peut- être as-tu souvenir, mon vieux Georges, de cette soirée mémorable dans cette espèce de bouge du quartier Saint Paul, près de la rue de la Juiverie ? Ce bar à putes et à macs où s’était produite ce jour là cette sublime blonde en lamé noir et aux yeux gris chantant un jazz d’un autre monde. Tu vois, depuis cette nuit passée à errer sur les trottoirs sombres et à ruminer ce sacré blues qui fait si mal, je n’ai jamais pu me sortir de la tête cette souris à la voix chaude. Alors j’ai décidé de retourner là bas. Dalban m’a traité de romantique en pensant « pauvre vieux, tu sais pas où tu t’embarques ». Le problème avec Dalban c’est qu’il pense trop fort. Ou que j’ai l’ouie trop fine. Le pire c’est que je sais qu’il a raison, et qu’il sait que je sais. Mais va arrêter un cheval assoiffé qui sent la rivière. Plus tu tires sur le mors, plus il s’appuie et plus il accélère. Les hommes c’est pareil. Plus tu interdis et plus ils foncent. C’est animal, tu vois Georges, c’est ça … animal. Et là contre, on peut pas lutter.

En poussant la porte, j’ai tout retrouvé. La faune, les odeurs, les voix, la fumée. Tout, plus Hortense, un peu plus imposante, un peu plus colorée, un peu plus vorace.
- tiens revoilà mon poulet, qu’elle m’a dit.
- salut mignonne.
- t’as pas perdu tes mauvaises habitudes, poulet. Allez, viens que je te fasse péter la miaille

Une bise d’Hortense c’est quelque chose, tu peux me croire. Un truc incertain entre la ventouse et le velours côtelé. C’est chaud, rouge et collant. Et puis tu prends aussi une bonne dose de patchouli-sueur-tabac-alcool et deux mamelles agressives qui viennent s’écraser sur ton plastron. Et ben crois moi Georges : c’est bon !
- tu bois toujours du whisky ?
- t’as toujours pas du pur malt pas trop tourbé ?
- on est pas au bar du Lutétia, poulet. Ce sera le scotch maison, mais pas un verre de gonzesse … enfin comme pour moi quoi !
- elle est là, miss Ella ?
- la blonde au René les beaux costars ? T’es revenu pour çà ? T’es foutu, poulet ; elle était pas pour toi. Parole. Trop blonde, trop belle et surtout trop maquée. Non, non, y’a belle lurette qu’elle est barrée aux States.
- aux States ? Fis-je dans un soupir …
- avec le René à ce qu’il paraît. De toute façon ce soir c’est un peu spécial …

Cette révélation assortie d’un clin d’œil aussi lourd qu’un semi remorque me faisait craindre le pire. Alors quand Hortense a crié à Julot d’éteindre la salle et d’éclairer la piste, imposant du même coup le silence, j’étais sur mes gardes. Venue de l’arrière salle une voix un peu cassée a commencé à chanter :

Moi je suis du temps du tango
Où mêm' les durs étaient dingos
De cett' fleur du guinche exotique
Ils y paumaient leur énergie
Car abuser d'la nostalgie
C'est comm' l'opium, ça intoxique


Puis le piano vint souligner les accords et elle est apparue dans le rond de lumière. D’abord une ombre puis une silhouette longue et elle fut là. La Femme. Elle était de celles dont un seul regard vous emprisonne à jamais. Une beauté insurpassable de statuaire antique. Des yeux clairs et une chevelure de jais maintenue par un simple ruban de velours noir. Une robe rouge, des jambes de feu que la couture des bas allongeait encore. Le monde s’était tout à coup réduit à la passion mélancolique du tango, au mouvement ensorceleur de ses hanches, au rythme de ses pas claquant sur le plancher. Le chanteur dissimulé par un rideau douteux continuait :

Costume clair et chemis' blanche
Dans le sous-sol du Mikado
J'en ai passé des beaux dimanches
Des bell's venaient en avalanche
Et vous offraient comme un cadeau
Rondeurs du sein et de la hanche
Pour qu'on leur fass' danser l'tango !


J’étais déjà presque mort et je mourus tout à fait quand elle sortit de la lumière et me prit par la main pour m’attirer au centre de la piste. J’ai du bredouiller quelque chose d’inintelligible. Elle posa le doigt sur mes lèvres et murmura
- laisse-toi juste guider …
Je l’aurai suivi au fin fond de l’Argentine. Moi, danseur moyen, j’étais pris dans son sillage. Elle m’emmenait subtilement là où il fallait, me laisser frôler ses formes inouies embrasant mon corps et mon désir, jouant avec mon trouble, la musique et la voix éraillée :

Des tangos, y'en avait des tas
Mais moi j'préférais " Violetta "
C'est si joli quand on le chante
Surtout quand la boul' de cristal
Balance aux quatre coins du bal
Tout un manèg' d'étoil's filantes
Alors, c'était plus Valentine
C'était plus Loulou, ni Margot
Dont je serrais la taille fine
C'était la rein' de l'Argentine
Et moi j'étais son hidalgo
Oeil de velours et main câline
Ah ! c'que j'aimais danser l'tango !


Je n’étais plus un pauvre flic de province, mais un hidalgo ombrageux serrant contre lui la déesse brune de l’amour. Puis elle cambra ses reins me couchant presque sur elle, tendu comme un arc sur son ventre de soie. Ses lèvres effleurèrent ma bouche. La musique s’arrêta, la lumière s’éteignit. Le silence suspendit encore un moment ce miracle puis la foule applaudit à tout rompre. Julot ralluma la salle et je vis que j’étais seul au milieu de la piste. Je restais là un moment croisant des regards d’homme légèrement envieux ou de femmes gourmandes et regagnais mon tabouret, au bar.
- tu sais, poulet, je crois qu’il ne faut pas revenir de sitôt, fit Hortense avec un rire de gorge.

Je sifflais d’un seul trait le reste de whisky et sortit un peu gris. Oubliée la blonde jazzy. Balayée. Toute la place était prise désormais par cette ombre rouge au corps de rêve que j’avais serré quelques minutes sur la piste enfumée d’un cabaret louche. La fraîcheur du matin me gifla le visage. Il fallait que je marche un peu le long des quais. Dalban allait bien se marrer … je me surpris à chantonner :

Le cœur, ça se dit : corazon
En espagnol dans les tangos
Et dans mon cœur, ce mot résonne
Et sur le boul'vard, en automne
En passant près du Mikado
Je n'm'arrêt' plus, mais je fredonne
C'était bath, le temps du tango !

Putain de tango …


Gare Saint Paul



mercredi 6 avril 2016

Un infime espoir

Il suivait l’avenue Foch. Quelques gouttes commençaient à tomber se muant peu à peu en averse d’été. S’abriter en passant d’un arbre à l’autre, d’un auvent à l’autre devenait une espèce de jeu. Un jeu machinal dans lequel l’idée même d’amusement était absente. Augustin pensait à Cécile qu’il avait cru morte dans cette ville où il revenait pour la première fois depuis la guerre. Rendu à sa dernière adresse connue, la concierge l’avait regardé avec circonspection. Le reconnaissait-elle ? C’était peu probable, mais, au fond possible.
- Cécile Augagneur ? Certes non. Elle est partie au début des années cinquante.
- Elle a quitté la ville ?
- Pensez donc. Elle vit dans le sixième. Elle est du côté des bourgeois maintenant.
Un haussement d’épaules et elle était retournée dans sa loge trier le courrier sans lui prêter plus d’attention.

On était fin juillet. Lyon somnolait dans la chaleur moite d’un été somptueux, rompu quelquefois par des orages brefs et violents. Augustin avait décidé d’aller à pied, vers le « quartier des bourgeois ». Depuis le plateau, il était passé par la rue Dumenge, la rue du Chariot d’or, puis la rue Thévenet. Il avait emprunté les escaliers longeant la rue Eugène Pons jusqu’à l’église Saint Eucher. C’est là que ses parents s’étaient mariés. Il ne s’attarda pas d’avantage et descendit jusqu’au pont de la Boucle. Il se sentit heureux de revoir les arches de fer aériennes, symboliques à ses yeux de l’ingéniosité et du labeur des hommes. Au bout, de l’autre côté du Rhône, était le parc de la Tête d’or. Il y flânât longtemps, pensant retrouver ses bonheurs d’enfants. « J’ai trop vieilli désormais » pensa-t-il et il reprit son errance dans les rues rectilignes et huppées du sixième arrondissement.

Un soir, depuis la Croix Rousse, ils étaient venus jusque là. Un soir d’été embaumé par les aromes épanouis de la roseraie toute proche. Cécile avait ri en jetant du pain aux canards du lac, avait ri en regardant les singes grimaçant et quémandant des cacahuètes. Elle avait été attristée aux larmes par l’exiguïté de la cage des ours et la désolation de leur démarche lasse et circulaire. Ils étaient allés dîner au chalet du parc, bien au dessus de leurs moyens. Mais ils s’aimaient et tout semblaient possible alors. Cette nuit là ils avaient fait l’amour dans son meublé vétuste, tout en haut d’un vieil immeuble de canuts. Par la fenêtre ouverte les lumières de la ville s’offraient à leurs yeux, comme s’offrait à eux un avenir qu’ils imaginaient merveilleux.

Pourquoi avait-il eu le besoin de remonter le cours du temps ? Quelle mystérieuse motivation l’avait poussé jusqu’ici ? Il ne l’avait pas encore découvert, ou tout au moins pas formalisé. La pluie avait cessé aussi brutalement qu’elle était apparue. Le soleil luisait déjà, fabriquant des miroirs argentés de la moindre flaque. Augustin regardait pigeons, merles et moineaux qui profitaient de l’aubaine. C’est en relevant les yeux qu’il la vit devant une allée cossue au porche flanqué de deux atlantes de pierre. Elle portait une robe vichy rose serrée à la taille par une ceinture blanche. Elle était comme avant, belle, mince et rieuse. Il allait s’approcher lorsque la portière d’une voiture rangée en face de l’entrée s’ouvrit. Un petit garçon courut vers elle criant « maman, maman, on est allé voir Guignol, on est allé voir Guignol ! J’ai même pas eu peur du gendarme ». Un homme sortit à son tour de l’auto, en pantalon clair et chemise blanche ouverte et se dirigea vers elle, sourire aux lèvres.

Il était pétrifié. Il ne pouvait bouger, à peine respirer, grand corps vide aux bras ballants et aux pieds dans une flaque. Les oiseaux se disputaient autour de lui la baignoire improvisée par la pluie dans un creux de trottoir. Ils devaient le prendre pour une statue. L’homme à la chemise blanche entra dans l’immeuble.
« Maman, c’est qui le monsieur qui nous regarde ? »
Cécile le découvrit. Elle plissa les yeux dans ce geste qu’il connaissait si bien. Elle parut pâlir.
« Je sais pas chéri. Peut-être quelqu’un qui cherche une adresse. Allez, viens on va rejoindre papa. Il a promis de nous emmener au cinéma ce soir. » Elle parlait très vite.
« Oh ! Chouette ! »
« Monte. J’arrive » Elle le poussa à l’intérieur.

Au moment de refermer le lourd battant, elle lui lança un regard indéfinissable et esquissa comme un signe de la main. Il demeura encore un instant en hochant doucement la tête. Un infime espoir venait de se poser sur le fond douloureux de son cœur.

Entrée du Parc de la tête d'or

Lyon 6ième

Le pont de la Boucle

samedi 26 mars 2016

Le Gone

- Depuis le gros caillou, vous allez jusqu’à la rue Diderot, puis vous prenez par la traboule de la Cour des Voraces jusqu’aux Tables Claudiennes. A la sortie, je suis là, juste à droite.
J’avais suivi scrupuleusement les indications et frappais à une porte en bois marron à l’aide d’un vieux heurtoir en fer rouillé. Une plaque en cuivre vert de grisé indiquait sobrement "Atelier G.Cochard". Des pas traînants, puis le battant qui s’entrouvre. Une forme s’efface dans l’ombre fraîche de l’allée.
- Montez les degrés devant vous fit la voix frêle ; je vous suis à mon rythme, va ! C’est au troisième. La porte de l’atelier est restée ouverte.

Je pénétrais dans un grand local éclairé par deux immenses fenêtres sans volet. Un impossible fatras de rouleaux de papier, de cartons perforés, d’outils de toute sorte la remplissait jusqu’à la gorge. Une vieille banque en bois occupait le centre et deux gros meubles à multiples tiroirs, le fond. Les murs étaient couverts de dessins dûment numérotés. Je respirais une odeur de cire et de graisse, mêlée à celle très spéciale de la soie. Peu après la voix entrait à son tour. Je me retournais pour découvrir un vieux bonhomme petit et maigre, flottant dans un bleu de travail élimé et comme ciré par l’usage, un béret noir vissé sur la tête. Des lunettes rondes aux branches tordues lui donnait un air un peu fou, mais les yeux pétillaient de malice. Il me regardait par en dessous, le visage légèrement incliné de côté, en mâchonnant une gitane maïs maintes fois éteintes et rallumées.

- Alors c’est vous le curieux, l’ingénieur, demanda-t-il en appuyant sur le dernier mot d’un petit rire. Vous voulez voir la bête, c’est ça, hein ? Ah, y en plus beaucoup comme celui là, vous savez. Il a bien plus de cent ans … presque mon âge rajouta-t-il avec un clin d’œil complice.
Je ne savais trop quoi répondre et lui emboîtais le pas vers une autre pièce un peu plus sombre.

- Voilà ! Dit-il ponctuant avec un large mouvement du bras. Voilà le rescapé du temps qui passe.
Dans une quasi pénombre trouée par deux lampes l’éclairant, IL était là, échassier de bois luisant surmonté par une mécanique complexe. Il semblait dormir.
- J’vais vous le montrer au travail.
Le bonhomme s’installa devant la façure, fit jouer deux ou trois fois le peigne, appuya sur la pédale pour libérer les fils, lança la navette et commença à tisser. Les cartons perforés se mirent à tourner. Les fils de chaînes entraînés par la mécanique montaient et descendaient, reliés aux aiguilles tombant dans les trous des cartons. Le claquement sec de la navette, le bruit du peigne venant tasser la dernière trame insérée, le cliquettement des aiguilles, le sifflement sporadique de la courroie et le tissu qui avançait doucement. Malgré son extrême application, je sentais la passion et le bonheur du vieux canut. Il s’arrêta après quelques minutes.

- Viens donc voir, gone ! Je m’approchais timidement.
- Vous tissez … à l’envers ?
- T’as l’œil, gone. C’est bien, ça. Ben oui, tu comprends, pour pas fatiguer la machine en levant des masses de fils trop importantes, j’ai inversé le dessin. Du coup, je lève moins et elle aussi.
- Mais, comment vous faites pour voir si c’est juste ?
- Ben tiens, avec la glace !
Il prit un miroir attaché à une canne en bois et la passa sous le tissu. Et je vis une pure merveille de motif de feuilles d’acanthes d’or et de soie rouge.
- Monsieur Cochard, … vous faites tout ?
- Ca t’en bouche un coin, pas vrai ? Je fais juste ourdir ailleurs et je fais faire aussi les canettes. Mais c’est moi qui fait les cartons pour les dessins, le remettage et le rentrage en peigne. Tiens regarde dans l’armoire derrière toi. Mais fais attention, c’est fragile.

J’ouvrais et restais interdit devant l’incroyable beauté des tissus suspendus. Brocards, damas, façonnés aux nuances subtiles brillaient doucement sous la lueur tamisée des vieilles lampes.
- Et celui-là, il est … authentique, non ?
- J’avais bien vu qu’t’avais l’œil ! C’est un tissu qui ornait les appartements de Marie Antoinette à Versailles. J’en ai refait plusieurs mètres l’année dernière. Et celui d’à côté, il va aux murs d’une des pièces de réception du château de Vaux le Vicomte. Y se mouchait pas du coude le père Fouquet, nom de nom. Alors, y te plait-il mon vieux bistanclaque. ?
- Plutôt, oui. Je jetais un coup d’œil à ma montre.
- Dites, monsieur Cochard, ça vous dirait pas une quenelle chez l’Antoinette.
Il me regarda avec un étonnant sourire.
- Dis, ça t’embêterait pas si on emmène la Nénette ?… Je mets mon tricot au lieu du bleu et on y va. Je la préviens en passant.

La Nénette était une petite femme à blouse grise et chignon bleuté. Elle avait les mêmes yeux rieurs que son Mari.
- Ben alors mon Glaudius, tes habillé sans devant dimanche. Viens que je te remette ce tricot à l’endroit. Vous auriez pu lui dire, monsieur, quand même.
Antoinette nous accueillit avec sa bonhomie coutumière.
- Alors père Cochard, toujours dans le taffetas ?
- Tais-toi donc espèce de bartavelle ! Taffetas, mes soieries façonnées … Mets nous donc plutôt un pot de Macon.

Le repas se passa comme un rêve. Moi jeune homme frais émoulu de l’école sup’ et les deux vieux racontant leurs souvenirs, leurs soucis et leurs joies. Après la quenelle, il y eut le Saint Marcellin avec un verre de Morgon et un sorbet vigneron de première catégorie. Quand on est sorti du bouchon, un petit groupe attendait devant la porte de l’allée.
- Mon dieu, fit le père Cochard. J’ai failli oublier les japonais de cet après midi !
Moi, je revins le lendemain, puis le surlendemain, puis tous les jours de la semaine.

C’était il y a près de dix ans maintenant. J’ai travaillé d’abord comme assistant, puis on s’est associé. J’ai tout appris du vieux canut, le métier comme la vie. Un matin ou j’arrivais à l’atelier, je le trouvais vide. J’allais frappé chez eux, en face. Sans réponse j’essayais de tourner la poignée et la porte s’ouvrit. J’appelais en vain. Je les ai trouvés tous les deux dans le lit, en habit du dimanche se tenant par la main. Sur la commode une belle enveloppe avec l’écriture du Glaudius «pour le Gone». Je mis longtemps à lire, le regard brouillé par les larmes que je ne pouvais calmer :


« Gone, on a appris hier chez le médecin que la Nénette avait attrapé une saloperie dans le ventre et qu’elle en avait plus que pour quelques semaines à vivre. Alors on a bien réfléchi tous les deux. On s’est dit que le bon Dieu nous avait pas donné de gone à nous, mais qu’il nous en avait fourni un quand même. Toi. Et puis on s’est dit aussi que je pouvais pas rester ici-bas si elle était déjà là haut. Alors on a décidé de partir ensembles. On s’est habillés comme pour aller à la messe, on s’est couchés, on s’est pris la main et puis on a croqué en même temps une pilule de cyanure. Je suis sur que t’en sais largement autant que moi sur le jacquard. Chez le notaire, tout est arrangé et tout est à toi. Alors, bonne chance, Gone. Nous en veux pas et pense qu’on te regarde depuis le paradis des canuts.
Signé Nénette et Glaudius Cochard.
»

Voilà toute l’histoire. J’ai vendu l’atelier de la Croix Rousse pour m’installer de façon un peu plus rationnelle. Pas très loin, vers Caluire. J’ai acheté deux métiers ultramodernes, informatisés et tout et tout, mais j’ai gardé le Bistanclaque du Glaudius. En fouillant dans les papiers, j’ai même appris qu’il avait appartenu à la famille Jacquard.

Je travaille pour les musés et les demeures historiques du monde entier. Il y a même des tissus tellement particuliers que je ne peux les refaire qu’avec la vieille mécanique.


De temps en temps, je vais au cimetière de la Croix Rousse leur raconter un peu comment ça va, et fleurir la pierre grise. En partant je dis immanquablement merci à Glaudius de m’avoir appris le plus beau métier du monde et, en plus, de m’avoir confié le plus beau métier (à tisser) du monde.


Un peu de lyonnais :
La cour des Voraces


Le Gros Caillou : l’un des plus beaux points de vue sur la bonne ville de Lyon, au bout du boulevard de la Croix Rousse.


Une bartavelle : mot du riche et pittoresque parler lyonnais qui signifie une femme bavarde, un peu commère. A rapprocher de la Jarjille stéphanoise qui elle est en plus taquine.


Un peu de tissage :
Le métier Jacquard


Le remettage consiste à mettre les fils dans les œillets qui descendent de la mécanique.
Le rentrage ou piquage en peigne, consiste à passer ces mêmes fils entre les dents du peigne
La façure est la partie de l’étoffe comprise entre la dernière trame (ou duite) tissée et le rouleau de tissu fini.
Les cartons : ce sont les cartes perforées permettant le mouvement de la mécanique Jacquard elle même gouvernant chaque fil (ou groupe de fils) de la chaîne. Le principe est le même que celui du limonaire. Ces cartons troués manuellement à l’emporte pièce sont les ancêtres des cartes perforées des premiers ordinateurs et ont inspiré les concepteurs de ces derniers.
Le Bistanclaque était le nom/onomatopée familier donné par les vieux canuts à leur métier à tisser. Ce nom reproduit bien le bruit du tissage.
La canette est la bobine de fil qui est dans la navette.



Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée


D’abord, j’avais eu peur de ne pas retrouver la boutique nichée sur les pentes de la Croix Rousse. Depuis la rue René Leynaud, il fallait prendre une traboule courant jusqu’à la rue Saint Polycarpe. Elle était bien là pourtant, au fond d’une courée malodorante peuplée de chats et de poubelles débordantes. Je poussais la porte rouge vif, courbais un peu la tête et descendais les quelques marches creuses, noires et luisantes de crasse. La pièce était sombre, les murs recouverts de photos et, au sol, s’entassait tout un fatras d’objets hétéroclites qu’il fallait enjamber. Le heavy metal pénétrait de ses vibrations frénétiques jusque dans mes tripes. Une puissante odeur d’encens m’avait saisi dès l’entrée.

Il était assis devant sa table de travail, un peu plus gras, un peu plus chauve, un peu plus tassé. La lampe de bureau dessinait une lame de lumière tranchante comme un poignard. Il leva la tête et resta un moment interdit, le regard fixe au dessus de ses petites lunettes rondes. Je remarquais sa barbiche et son percing à l‘arcade droite. Il arrêta la musique. Le silence s’installa soudain, lourd, épais. Je perçus alors seulement, derrière l’odeur de l’encens, celle de l’encre et plus loin encore, celle un peu plus fade du sang.
- Je pensais jamais te revoir.
- Moi, si.
- Quèsse tu veux ? Ni crainte, ni haine dans sa voix ; juste une sorte d’incrédulité.
- Ta diabolique habileté.
- T’as appris à jacter ?

Je fis oui de la tête.
- Pose ton cul ici.
Je contemplais un moment un vieux fauteuil en moleskine rouge.
- C’était à mon dabe : il était merlan au Terreaux.
Je m’installai, tranquille.
- Tu veux où ?

Je lui indiquai d’un signe. Il alluma le Scialytique, en dirigea le faisceau sur mon bras gauche et remonta la manche.
- ‘tain, t’as encore pris du muscle.
- Quinze ans à soulever la fonte, ça aide.
- Tu veux quoi, un dessin, un symbole ?
- Non, un texte.

Il me tendit une feuille et un crayon : écris-le, comme ça y aura pas d’gaffe.
J’écrivis : « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » et lui rendit le bloc.
- Je veux que tu fasses le tour du biceps, et que le dernier « e » se lie au « i » de « il ».
- Pas de problème. Quelle couleur, bleue, noire, verte … ?
- Rouge.
- Quelle écriture ?
- La tienne.

Il prépara les aiguilles, pris quelques repères et commença le travail. La douleur, rien à côté de ce que j’avais subi. Le sang qui perle, le tampon de coton, l’aiguille et sa main d’artiste.
- t’es pas causant, mec.
- Non.
Qu’est ce que je pouvais bien lui dire. Que j’avais longtemps hésité entre Rimbaud et Musset, entre la phrase qu’il était en train de me tatouer sur le bras et « Je est un autre » ? Qu’aurait-il compris ? Pourquoi lui dire que je venais de passer quinze ans à Saint Paul pour un crime que je n’avais pas commis. Que j’avais encore la tête pleine du claquement des serrures, du glissement des judas, du grincement des grilles. Quinze années passées à regarder une porte close, à attendre qu’elle s’ouvre. Que si j’avais entretenu mon corps, j’avais aussi lu toute la « bibliothèque » de la prison, lui qui n’a jamais lu que les résultats du tiercé ?

- T’as revu Maggie ?
- Ouais. Elle passe parfois entre deux shoots se faire rajouter un trou ou un dragon. Tu sais qu’elle a virée gouine ?

Je savais tout, ou presque.
- Ah bon !
- Ouais. Elle vit avec José, tu sais, la grande brune. Maintenant elle tapine vers le marché gare depuis que son mec est claqué d’une overdose. Elle crèche toujours pareil, dans la montée de la Grand’côte.
- Ah bon. J’m’en fous un peu finalement.

José, la brune ! Que non que je m’en fous pas. Le casse minable avait été exécuté par son Jules et ça s’était terminé dans un bain de sang. Moi, j’étais là où il fallait pas. Lui, il s’est tiré et José m’a formellement reconnu comme le tueur. Quinze ans de tôle à cause de cette garce …
- C’est fini, mec.

Je me levais et pris un billet de cinquante que je posais sur le bureau. Je sortis sans me retourner.

Ce soir, j’irai Montée de la Grand’côte, voir José. Je vais l’étrangler, les yeux dans les yeux, sans un seul mot.
Ce soir, je serai vraiment un assassin.

Le jardin et l'Esplanade de la Grande Côte

Montée de la Grande Côte / Lyon