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jeudi 5 janvier 2017

Une habitude verrière

Les verres sont descendus du buffet, puis ils ont défilé en rang sur le plancher. Leur chef, un magnifique verre alsacien de Saint Louis, marchait devant. A l’arrière garde, une cohorte de flutes et de coupes de champagne se racontaient quelques aventures guerrières, à voix basse. Quelques rires clairs brisaient le silence de la troupe.
L’armée se divisa en deux ; une partie investit le salon, l’autre la salle à manger. Quelques autres, faisant partie d’une unité d’élite, glissèrent silencieusement dans la cuisine. Puis le cortège s’arrêta obéissant à l’ordre de Saint Louis.

Nous, nous attendions calmement, amis et famille en grand apparat autour des petites tables du salon. On ressentit une certaine tension, puis les verres se tendirent et sautèrent sur les plateaux et sur la table du repas. Nous nous sommes tous levés et nous avons applaudi l’armée de cristal. Ils nous ont salué et Saint Louis a demandé qu’ils soient tous remplis. Ce qui fut fait : Gewürtztraminer, Saint Joseph, Condrieu, Chianti classico, Pouilly Fuissé, Dom Perignon … et même les verres sans pied qui avaient roulé, puis bondi sur les tables ont goûté un whisky japonais de grande réserve.

Cette aventure se répète depuis toujours dans la famille, pour Noël et le réveillon du jour de l’an. La nuit est surprenante et je suppose que lorsque tout le monde est parti et que nous allons nous coucher, les verres à pied racontent des anecdotes que les humains ne peuvent pas comprendre

Le Général


lundi 10 octobre 2016

On voit de drôles de choses dans un train.


Train de nuit bourré de militaires couchés en travers des banquettes et des couloirs moites. Il faut les enjamber pour passer. Au mieux, un grognement ou un vague juron auquel répondent des rires pâteux. Au pire, une canette voltigeuse accompagnée d’un chiffre hurlé, péremptoire, sensé asseoir l’autorité du libérable sur le "bleu-bitte" transgresseur et irrespectueux …

Hommes, femmes, enfants entassés dans des wagons plombés. Lécher la tôle pour recueillir un peu d’eau de condensation. Arrêts interminables. On se hisse sur la pointe des pieds, quand on peut encore, le faire pour entrevoir des noms de gares qui effarent. Pleurs, cris. Ceux qui se taisent ont compris. Demain, le quai, les habits entassés, les files froides et nues, et la lourde porte de fer qui se referme sur l’effroyable mise en scène de la mort bureaucratisée …

Dimanche fin d’après-midi. Un dernier regard vers le quai et la main agitée qui s’éloigne. Demain, la première rentrée au pensionnat de la grande ville. Ne pas montrer les larmes. Cette nuit, quand le dortoir se sera endormi, après le dernier passage du surveillant, quelques lits renifleront discrètement. Ne pas montrer de faiblesse, Julien l’a déjà compris. Pourtant il tiendra contre lui le petit ours en peluche qu’il a caché dans son sac, comme un morceau d’enfance préservé dans le monde des grands.

Six heures du matin, TGV. Sur le quai glacé, gants, écharpes, tailleurs noirs ou costumes stricts sous doudounes ou manteaux gris, attachés-cases, portables déjà rivés aux oreilles ou consultés pour les premiers mails. On se presse pour trouver la chaleur de la voiture. A peine assis, on abaisse les tablettes, et les ordinateurs s’ouvrent. En face de moi, deux hommes. Un, la quarantaine carnassière, gestes larges, charismatiques, lunettes griffées posées sur une chevelure épaisse. Homme de pouvoir. L’autre vingt ans de plus, soigné à l’extrême, onctueux, lunettes fines en sautoir. Eminence grise archétypique. Il s’exprime dans un français cultivé et donne à son jeune compagnon du "monsieur le Président" à tous les coins de phrase … on voit de drôles de choses dans un train.

Un parfum léger s’est propagé dans l’allée. Sillage épicé d’un carré court au dessus d’un chemisier blanc laissé libre sur un jean serré. La jeune fille rejoint sa place proche de la mienne mais lui faisant face, décalée d’un rang. Sur le siège à côté d’elle un couffin avec une couverture bleue. Elle prend son portable et parle d’une voix claire avec un très léger accent britannique.
- voilà, je reviens avec lui … oui il va bien … il est tout petit mais déjà très éveillé … les yeux ? Non, on ne peut pas encore dire (elle rit) … oui dans une heure trente environ à peu près … moi aussi … elle raccroche.

Mon imagination court : enfant adopté ? Retour de maternité ? … Non elle ne serait pas seule et puis elle paraît si jeune … Un petit frère ? Un enlèvement ? … Bizarre …
Elle a posé son téléphone et se tourne vers le couffin. Avec infiniment de précaution elle sort un petit corps emmitouflé qu’elle assied délicatement sur ses genoux. Sous le petit bonnet blanc, un adorable bébé … singe.

On voit de drôles de choses dans un train ... ta, tac, tatoum, ta, tac tatoum, ta, tac, tatoum ...


Edward Hopper 1938

vendredi 23 septembre 2016

Silence


J’avais dans le cœur les forêts primaires où s’ensommeillent les nuages, les pluies torrentielles, et les éclairs métalliques des orages barrant les horizons lointains.
Tu avais sur la peau les langueurs des îles poudrées d’or, les ailes fragiles des grands oiseaux qui se posent et les parfums des alizés poètes.
La nuit souveraine refermait peu à peu sa main gantée d’ombre sur le monde, et le monde s’évanouissait.
Seuls comptaient sur mes lèvres, tes lèvres et sur mon corps, ton corps.
Il n’existait plus rien alentour.
La fenêtre grande ouverte sur un ciel bleu noir se piquetant d’étoiles, laissait passer le soupir léger du soir finissant. Les rideaux de lin devenaient voiles et je voyageais éternel sur ta carte du tendre. Notre désir était vaisseau ayant brisé les amarres du temps. Nous voguions avec lui, ivres de liberté, ivres l’un de l’autre.
Après longtemps, nous sommes allés voir l’obscurité des collines et les silhouettes brunes et mouvantes des grands arbres des lisières.
Au contrejour d’un pinceau de lune tu parus, déesse antique appuyée au rebord de l’infini.
Une effraie traversa l’espace qu’elle lacéra d’un cri bref.
L’air ouaté referma sa blessure et nous avons goûté la chaude douceur de notre première nuit d’amour.

lundi 19 septembre 2016

Si l'on m'avait dit

Si on m’avait dit qu’elle serait là, comme une ombre assise sur le banc de pierre.

Plus de dix années s’étaient écoulées. Dix années pendant lesquelles je vivais dans la mémoire d’elle sans jamais pouvoir m’en évader. On tente de construire des murs pour se séparer des douleurs du passé. Mais toujours une fissure apparaît d’où s’échappe un rai de lumière diffuse, comme un regard croisé, un parfum respiré, un mot ou un rire entendus au détours d'une rue, qui nous font tourner la tête en pensant que c’est elle.
On trébuche sans cesse sur nos souvenirs. Ils se saisissent de nous, nous triturent et nous laissent exsangues des larmes pleins les yeux, et une amertume douce dans la bouche.

Souvent mes pas me ramènent vers le cimetière où elle repose depuis dix ans. Il est adossé contre une colline ronde. De là-haut on domine la vallée où s’accrochent souvent des écharpes de brumes grises. Mais les matins de printemps le soleil baigne la campagne d’une lumière bleutée.

Hier elle était là, dans cette lumière, silhouette légère. Elle m’a regardé en souriant, pâle, presque transparente. « Arrête de venir ainsi pleurer sur ma tombe ; je n’y suis plus depuis que l’on m’a couchée dedans. Ne te complais pas dans cette tristesse qui t’empêche de renaître et d'aimer encore. Regarde comme la nature est belle et comme le monde a changé. Toi tu demeures drapé dans ton lourd manteau d’hier ». Elle est restée comme flottant devant moi, a déposé une forme de baiser sur mes lèvres et s’est évanouie dans la tiédeur de l’air.

Si on m’avait dit qu’un jour la mort me redonnerait la vie.

jeudi 30 juin 2016

Dans ma valise

J’ai dans ma valise des vallées bleues où s’endort le soir, des brousses d’or hérissées de maigres arbres tors, des immensités désertes, des oasis au fraicheur verte accueillant les targuis sur la route du nord, des ports étranges et des odeurs d’épices, des métisses parfumées vendant leurs corps aux marins en partance, des palais vénitiens, colombines, arlequins et mes mains gantées de velours noir, la vision du fantôme au long bec d’un vieux Casanova, les plaines embrumées des matins d’automne, des aubes orangées tournant les moulins à prière aux murs des lamaseries, les jonques alignées dans la douceur marine, la chaussée des géants aux confins de l’espace, les îles vierges envolées sur l’océan des nuages, une reine d’ébène nue avançant dans les nuits africaines, les plages de ton corps, tes hanches mouvantes, les orbes somptueux de tes seins d’odalisque orientale, la voix d’Ella Fitzgerald, le piano d’Ellington, le velours de Nat King Cole, des clairières au creux de forêts sombres où dansent les sorcières, la colère des volcans, l’infini reflet de la lune sur la mer étale, les elfes ailés volant vers Brocéliande, Pink Floyd et Tangerine et Moody blues et mon adolescence, les ombres blanches et diaphanes de ceux que j’ai aimés et qui sont partis vers d’autres mondes … mes rêves d’avenir et ton regard en point de mire.

Mais je n’ai jamais su plier une chemise !



jeudi 24 mars 2016

La tentation de Sarah (juillet 42)

Sarah, douze ans, est serrée dans le manteau noir de l’hiver. Avec son drôle de béret sur la tête, elle regarde de l’autre côté de la rue. Jacques lui fait des grands signes, met ses mains en porte voix et crie :
- Viens avec nous, on rentre à la maison. Elle voit la buée qui s’échappe de sa bouche quand il lui parle.
- Mes parents ne seront pas d’accord répond Sarah sur le même mode, en essayant de couvrir le brouhaha de la fin d’après midi. On va bientôt partir, tu sais.
- Oui, oui, insiste Jacques. Je sais, mais il faut que tu viennes ; mon père dit que tu dois venir !

Sarah hésite. Elle l’aime bien, Jacques, le fils de leur voisin. Ce grand garçon châtain aux yeux verts un peu plus âgé qu’elle, lui fait battre le cœur. Elle a vraiment envie de le rejoindre, mais il lui faudrait traverser l’avenue et pas très loin elle a aperçu des gendarmes qui surveillent. Elle a un peu peur des gendarmes avec leurs grandes capelines. Une course de quelques mètres, pourtant, c’est si peu de chose.

Derrière elle, du bruit : des moteurs tournent et une odeur âcre lui pique un peu les yeux. Elle sent qu’on la pousse fermement.

Elle se retourne. Ses parents la regardent avec insistance. Elle ne comprend pas bien le signe de tête de sa mère. Ils ont la petite valise à la main et sont déjà dans la queue pour prendre le bus.
Elle les suit. Presque à regret. Elle se retourne encore : Jacques est toujours là qui lui fait des gestes bizarres ; elle serait bien allé l’embrasser « son » Jacques, lui dire qu’elle l’aime bien quand même.
Elle monte dans le bus et se faufile jusqu’à une fenêtre.

Elle voit Jacques les bras ballants et croit lire « au revoir » sur ses lèvres. Il lui fait une grimace qui la fait sourire, un petit signe de la main, et disparaît derrière un camion gris.
Une larme coule sur sa joue. Le bus s’est mis en branle.
Elle regarde le vel-d’hiv qui s’efface au détour du boulevard. Ce soir ils seront à Drancy avec tous les autres. Mais ça, elle ne le sait pas encore.



jeudi 11 février 2016

Portrait d'automne : Wilma

Je l’appelais  simplement Wil.
Wilma résonnait en moi comme Wilhelmine. Alors suivait le cortège des légendes teutonnes. Le mugissement du vent dans les forêts, les cris des hordes barbares, le chant des walkyries.
Elle disait : j’ai un prénom d’automne. Un prénom de chemin creux où craquent les bogues sous les pas des promeneurs ; un prénom de feu de bois et de châtaignes brûlantes.
Dans le miroir de ses yeux passaient des ciels d’or, des oiseaux blancs et des aurores boréales.

Je l’appelais simplement Wil.
Elle disait : j’ai un prénom en blouse paysanne et en robe du soir.
Je goûtais à froisser l’une ou l’autre.
Elle aimait à tournoyer aux bals des places en fête dans le sanglot clinquant des accordéons campagnards. Nous partions au petit matin, ivres de vin frais et de nos baisers sous les platanes. Elle faisait l’amour en fille de ferme ou en femme du monde, mais sérieusement, avec la conscience aigu de l’instant présent.

Je l’appelais simplement Wil.
Elle fredonnait des romances, passait les mains dans ses cheveux en riant puis, aussitôt après, parlait gravement du pays de ses pères.
Elle est partie un soir de septembre. Un septembre où l’automne hésitait à emboîter le pas d’un été tardif. Depuis, je suis entré dans un hiver qui dure. Les frimas se sont posés sur mon cœur et le givre étincelant borde mes lèvres closes.


mardi 9 février 2016

Il a plu (marche du sel en Inde 1930)

Une pluie violente et soudaine. Les nuages se sont déchirés en cataractes tièdes. La terre fut si vite pleine de la semence du ciel qu’ils se fondirent dans un même élément, miroir liquide et poussière d'ocre.  Puis tout cessa brutalement. Les odeurs mêlées de girofle et de crasse, de jasmin et de pourriture, dirent à nouveau la danse incessante de la vie et de la mort. 

Derrière la vapeur immense montant du sol, ils devinèrent les casques luisants des cavaliers alignés devant eux. 

Eux, ils étaient nuée infinie. Assis, presque nus, calmes. A peine un murmure d’hommes. 
- Mahatma, fit une jeune voix à sa droite, Mahatma, je n’ai plus peur.  Il se tourna pour lui sourire : -

Demain, nous pourrons enfin recueillir le sel. 
Dans un fracas métallique, les chevaux fumants avancèrent dans leur direction.




Comme un germe d'espoir (Haïti 2010)

Je marche dans les décombres. Du bois, des cendres, du fer tordu. Des cris brisent un air irrespirable. Des cris de dessous qui s’éteignent parfois. Des enfants, des femmes, tentent de soulever des pierres plus lourdes que leurs propres vies, plus lourde que le monde qui les regarde faire. La poussière n’est pas encore retombée. 

Je suis un vieil homme aux yeux pâlis par les années. Mes os se rouillent, ma peau est sèche, mes lèvres aussi de n’avoir pas goûté l’eau depuis si longtemps. Ma famille est en dessous, figée dans le silence de la mort. C’était il y  presque un an. 

Aujourd’hui rien n’a vraiment changé. Les gravats dans les rues. Des enfants sans école jouent en courant dessus. La maladie nous guette désormais. Fulgurante, insidieuse. Des hommes venus de pays riches font ce qu’ils peuvent pour nous aider. D’autres sont rapaces haïssables. D’autres encore se disputent un suffrage douteux auquel personne ne croit vraiment. 

Alors moi, la nuit, je mens. 

Je parle dans la ville, partout. Aux seuils des maisons en planches et en toiles. Sur les places entourées d’ombres noires. Devant les dispensaires mouroirs. Je dis que les temps meilleurs vont venir. Que la ville va resurgir de ses ruines. Que notre peuple est chéri de Dieu. Que les jeunes ont un avenir. Je dis que notre enfer sera un paradis. Qu’Haïti, mon pays de poésie est immortel. 

Je suis fou peut-être, mais de temps à autre, le regard d’un enfant s’allume et l’espoir pousse un peu la porte de son âme.


Hommage à Jean Ferrat

De plaines en forêt, de vallons en colline, on arrivait immanquablement à cette vieille ferme au milieu de nulle part. Des nuits entières à nous regarder chanter, être heureux et vivre nos seize ans. Nous, les guitares, les harmonicas, et puis Brassens, Brel, Alwright et tous les autres. La montagne était belle en ces nuits là, et l’automne si loin. Bien trop bourgeois pour manger cervelles d’évêque et foies de militaire, nous chantions « le déserteur », sérieusement … pauvres petits cons, et pauvre Boris. 

Quand le feu mourait doucement, nous nous pelotonnions dans les duvets, le nez dans les étoiles et nos illusions à fleur de cœur. Les mains se frôlaient, parfois les lèvres aussi. Les filles étaient trop sages encore, mais la sainte Vierge des églises ne souriait pas mieux qu’elles. Un jour nous dormirions ensembles. C’est si peu dire qu’on s’aimait à perdre la raison. 

Que la nature est belle mais que le cœur me fend. Hier, un poète rebelle a été mis en terre avec son rêve modeste et fou, mais son étoile brille haut dans le ciel. Il ne chantait pas pour passer le temps ; nous, si. 

Que serons-nous sans toi ? Ce doit être cela la douleur du partir


Ma France