samedi 26 mars 2016

Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée


D’abord, j’avais eu peur de ne pas retrouver la boutique nichée sur les pentes de la Croix Rousse. Depuis la rue René Leynaud, il fallait prendre une traboule courant jusqu’à la rue Saint Polycarpe. Elle était bien là pourtant, au fond d’une courée malodorante peuplée de chats et de poubelles débordantes. Je poussais la porte rouge vif, courbais un peu la tête et descendais les quelques marches creuses, noires et luisantes de crasse. La pièce était sombre, les murs recouverts de photos et, au sol, s’entassait tout un fatras d’objets hétéroclites qu’il fallait enjamber. Le heavy metal pénétrait de ses vibrations frénétiques jusque dans mes tripes. Une puissante odeur d’encens m’avait saisi dès l’entrée.

Il était assis devant sa table de travail, un peu plus gras, un peu plus chauve, un peu plus tassé. La lampe de bureau dessinait une lame de lumière tranchante comme un poignard. Il leva la tête et resta un moment interdit, le regard fixe au dessus de ses petites lunettes rondes. Je remarquais sa barbiche et son percing à l‘arcade droite. Il arrêta la musique. Le silence s’installa soudain, lourd, épais. Je perçus alors seulement, derrière l’odeur de l’encens, celle de l’encre et plus loin encore, celle un peu plus fade du sang.
- Je pensais jamais te revoir.
- Moi, si.
- Quèsse tu veux ? Ni crainte, ni haine dans sa voix ; juste une sorte d’incrédulité.
- Ta diabolique habileté.
- T’as appris à jacter ?

Je fis oui de la tête.
- Pose ton cul ici.
Je contemplais un moment un vieux fauteuil en moleskine rouge.
- C’était à mon dabe : il était merlan au Terreaux.
Je m’installai, tranquille.
- Tu veux où ?

Je lui indiquai d’un signe. Il alluma le Scialytique, en dirigea le faisceau sur mon bras gauche et remonta la manche.
- ‘tain, t’as encore pris du muscle.
- Quinze ans à soulever la fonte, ça aide.
- Tu veux quoi, un dessin, un symbole ?
- Non, un texte.

Il me tendit une feuille et un crayon : écris-le, comme ça y aura pas d’gaffe.
J’écrivis : « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » et lui rendit le bloc.
- Je veux que tu fasses le tour du biceps, et que le dernier « e » se lie au « i » de « il ».
- Pas de problème. Quelle couleur, bleue, noire, verte … ?
- Rouge.
- Quelle écriture ?
- La tienne.

Il prépara les aiguilles, pris quelques repères et commença le travail. La douleur, rien à côté de ce que j’avais subi. Le sang qui perle, le tampon de coton, l’aiguille et sa main d’artiste.
- t’es pas causant, mec.
- Non.
Qu’est ce que je pouvais bien lui dire. Que j’avais longtemps hésité entre Rimbaud et Musset, entre la phrase qu’il était en train de me tatouer sur le bras et « Je est un autre » ? Qu’aurait-il compris ? Pourquoi lui dire que je venais de passer quinze ans à Saint Paul pour un crime que je n’avais pas commis. Que j’avais encore la tête pleine du claquement des serrures, du glissement des judas, du grincement des grilles. Quinze années passées à regarder une porte close, à attendre qu’elle s’ouvre. Que si j’avais entretenu mon corps, j’avais aussi lu toute la « bibliothèque » de la prison, lui qui n’a jamais lu que les résultats du tiercé ?

- T’as revu Maggie ?
- Ouais. Elle passe parfois entre deux shoots se faire rajouter un trou ou un dragon. Tu sais qu’elle a virée gouine ?

Je savais tout, ou presque.
- Ah bon !
- Ouais. Elle vit avec José, tu sais, la grande brune. Maintenant elle tapine vers le marché gare depuis que son mec est claqué d’une overdose. Elle crèche toujours pareil, dans la montée de la Grand’côte.
- Ah bon. J’m’en fous un peu finalement.

José, la brune ! Que non que je m’en fous pas. Le casse minable avait été exécuté par son Jules et ça s’était terminé dans un bain de sang. Moi, j’étais là où il fallait pas. Lui, il s’est tiré et José m’a formellement reconnu comme le tueur. Quinze ans de tôle à cause de cette garce …
- C’est fini, mec.

Je me levais et pris un billet de cinquante que je posais sur le bureau. Je sortis sans me retourner.

Ce soir, j’irai Montée de la Grand’côte, voir José. Je vais l’étrangler, les yeux dans les yeux, sans un seul mot.
Ce soir, je serai vraiment un assassin.

Le jardin et l'Esplanade de la Grande Côte

Montée de la Grande Côte / Lyon

A la manière d'un conte oriental


Un prince très puissant nommé Nirpesh-Pushan, décida un jour de délimiter l’immensité du territoire sur lequel il exerçait un pouvoir absolu.

Il envoya des ambassadeurs aux confins des quatre points cardinaux afin qu’ils déterminent exactement où finissaient ses terres.

Après longtemps, les trois premiers revinrent et lui tinrent pareil langage :
- Seigneur vos terres sont sans limite, sinon les plus hautes montagnes ou l’infini des mers. Tout vous appartient. Le soleil ne se couche jamais sur votre empire. Les étoiles sont moins nombreuses que la foule de vos dévoués sujets.
- Bien, fit le prince. Mais où est donc mon quatrième ambassadeur ?
- Il ne saurait tarder Seigneur : il a dû traverser les déserts les plus arides et le chemin fut pour lui plus long encore que pour nous.

En effet, quelques jours après, le quatrième messager du prince arriva enfin au palais.
Tous attendaient son rapport et la foule des courtisans était au complet pour entendre l’homme :
- Seigneur, vos terres sont sans limites, il est vrai, sinon les plus hautes montagnes ou l’infini des océans. Cependant …
- Cependant quoi ? Gronda Nirpesh-Pushan.
- Cependant, Seigneur, il est dans le désert le plus reculé de votre royaume un homme, un sage ermite aux dires des gens de ce lointain pays, qui a disposé d’une parcelle de désert à sa guise. Il y cultive quelques herbes rares, médite à longueur de temps et ne cesse de répéter que ce misérable lopin est sien. Il a même poussé l’outrecuidance jusqu’à le fermer d’une porte de fer et de quelques clôtures rudimentaires. Il dit que ce jardin est à lui seul et que nul ne peut lui contester le droit d’y vivre comme bon lui semble. Et comme de mémoire d’homme, on le vit toujours en ce lieu, on murmure qu’il détient le secret de l’éternité

Le prince entra dans une colère épouvantable :
- L’éternité ? … Baliverne ! Je veux que cet homme fasse allégeance à ma grandeur et reconnaisse mon pouvoir sur toute chose. Il frappait de ses poings fermés la table d’ivoire et d’or et les accoudoirs d’albâtre de son trône colossal.
- Je veux connaître son secret, disait-il en martelant chaque mot d'un coup rageur.

L’ambassadeur continua alors :
- Seigneur, cet ermite que l’on dit philosophe est prêt à reconnaître en vous son unique maître. Mais à une condition.
- Une condition ? L’impudent personnage ! Quelle est-elle ? Parle enfin, parle ou je te jette aux crocodiles.
- Allez là bas avec votre armée entière. Si il arrive à la mettre en déroute à lui tout seul, il lèvera les barrières et vous livrera son mystère.

Nirpesh-Pushan éclata d’un rire énorme :
- Seul ? Faire fuir mes hommes aguerris et braves ? Cet homme est un dément. Que l’on arme les soldats. Que l’on prépare les montures. Que l’on entasse les provisions dans les chariots. Nous partons châtier ce vieux fou. Bientôt, le monde en sa totalité sera mien.

Après plusieurs semaines de marche, l’armée entière arriva devant la porte de fer, au milieu du désert. L’ermite sortit de sa méditation et leva les yeux vers le prince monté sur son plus bel éléphant.
- Je suis là dit le prince d’un voix forte. Crois-tu maintenant que tu peux défaire mon armée. Tu n’es qu’un vieux fou ridicule et couvert de vermines. Tu vas devoir ouvrir ta porte rouillée, t'incliner devant ma personne et me confier ton secret.
- Tu es venu Nirpesh-Pushan. C’est bien. Cela prouve ton immense courage de venir affronter ainsi un ermite tel que moi.
Il considéra l'imposante armée lui faisant face :
- Je mesure devant tant de puissance et de magnificence que toute résistance de ma part serait vaine. Mais avant d’ouvrir pour la première fois la porte de mon domaine, je vais te faire un cadeau.

L’homme alla chercher dans sa tanière une boîte confectionnée de bois et de paille, sans doute apportés jusqu’à lui par les vents du désert, et retenue par un lien en cuir.
- Prends-la et ouvre-la délicatement : une partie de mon secret y est celé.

Le prince amusé prit la boîte et l’ouvrit. Il en tomba deux petites souris. Son éléphant lança un barrissement de terreur et fit un écart qui le jeta à terre. L’animal bouscula la garde rapprochée désemparée et s’enfuit, chargeant tout ce qui se trouvait sur sa route. Les autres éléphants ayant aussi flairé l’odeur des souris en firent tout autant. Les hommes ne sachant ce qui se passait furent pris de panique et en quelques instants toute l’armée disparut à l’horizon, laissant le désert jonché de piques et d'épées, de provisions et d’outres éventrées, perdant l’eau sur la terre avide.

L’ermite considéra à ses pieds Nirpesh-Pushan abasourdi.
- Je crois que je vais conserver mon jardin et mon secret pour une bonne éternité encore, dit-il.

Il récupéra les deux souris et, sans plus adresser un regard au maître du monde, retourna méditer sur la cupidité et la bêtise des hommes.


jeudi 24 mars 2016

La tentation de Sarah (juillet 42)

Sarah, douze ans, est serrée dans le manteau noir de l’hiver. Avec son drôle de béret sur la tête, elle regarde de l’autre côté de la rue. Jacques lui fait des grands signes, met ses mains en porte voix et crie :
- Viens avec nous, on rentre à la maison. Elle voit la buée qui s’échappe de sa bouche quand il lui parle.
- Mes parents ne seront pas d’accord répond Sarah sur le même mode, en essayant de couvrir le brouhaha de la fin d’après midi. On va bientôt partir, tu sais.
- Oui, oui, insiste Jacques. Je sais, mais il faut que tu viennes ; mon père dit que tu dois venir !

Sarah hésite. Elle l’aime bien, Jacques, le fils de leur voisin. Ce grand garçon châtain aux yeux verts un peu plus âgé qu’elle, lui fait battre le cœur. Elle a vraiment envie de le rejoindre, mais il lui faudrait traverser l’avenue et pas très loin elle a aperçu des gendarmes qui surveillent. Elle a un peu peur des gendarmes avec leurs grandes capelines. Une course de quelques mètres, pourtant, c’est si peu de chose.

Derrière elle, du bruit : des moteurs tournent et une odeur âcre lui pique un peu les yeux. Elle sent qu’on la pousse fermement.

Elle se retourne. Ses parents la regardent avec insistance. Elle ne comprend pas bien le signe de tête de sa mère. Ils ont la petite valise à la main et sont déjà dans la queue pour prendre le bus.
Elle les suit. Presque à regret. Elle se retourne encore : Jacques est toujours là qui lui fait des gestes bizarres ; elle serait bien allé l’embrasser « son » Jacques, lui dire qu’elle l’aime bien quand même.
Elle monte dans le bus et se faufile jusqu’à une fenêtre.

Elle voit Jacques les bras ballants et croit lire « au revoir » sur ses lèvres. Il lui fait une grimace qui la fait sourire, un petit signe de la main, et disparaît derrière un camion gris.
Une larme coule sur sa joue. Le bus s’est mis en branle.
Elle regarde le vel-d’hiv qui s’efface au détour du boulevard. Ce soir ils seront à Drancy avec tous les autres. Mais ça, elle ne le sait pas encore.



lundi 21 mars 2016

Je me souviens du berger

Il dessinait des maisons.
Souvent, les jeudis pluvieux. Avec Odette la petite voisine. Brune, jolie, espiègle. Ils devaient avoir tout juste quatorze ans à eux deux. De belles maisons avec des toits de tuiles rouges, de l’herbe bien verte autour, et le chemin incurvé respectant la perspective que son père lui avait apprise.

Ils les peignaient aussi. A la gouache. Sur la table de la salle à manger, recouverte par prudence d’une toile cirée fleurie. Parfois, ils découpaient de petits carrés peints en vert, qu’ils collaient sur le côté des fenêtres, afin de faire comme des volets qui pouvaient s’ouvrir et se fermer. Il fallait bien plier le bord du carré pour que celui-ci ne se déchire pas, et le coller juste avant la pliure. Mais le résultat était bien, vraiment bien. Entre eux ils disaient « vachement bien » en pouffant et en rosissant un peu.

Odette peignait des fleurs, plein de fleurs. Lui, il mettait la cheminée sur le toit, avec la fumée qui en sortait. Il rajoutait toujours des oiseaux, plein d’oiseaux. Ou des avions qui laissaient derrière eux des lignes blanches et cotonneuses. En tout cas, c’est ainsi qu’il les voyait.

Un jour il a dessiné un bonhomme un peu bizarre. Avec un grand chapeau et un bâton à la main, qui tournait le dos à la maison, comme pour en partir. On sentait bien que c’était définitif ce départ. Que le bonhomme étrange n’allait jamais se retourner.

A Odette qui lui demanda "c’est qui ?" il répondit d’instinct : "le berger".
Ses parents ont vu le berger et son père intrigué lui a expliqué que dans le temps, il y a longtemps, son ancêtre, son arrière arrière grand-père, était parti, très jeune, de sa maison. Tout comme le bonhomme de son dessin. Mais pas une maison aussi jolie que la sienne. Non, non. Une vieille ferme cachée dans un ourlet de la montagne. Loin, dans les Hautes Alpes.

Lui il savait déjà ce qu’était les Alpes. Mais les « hautes » Alpes, ça devait être quelque chose d’encore plus immense. Plus grand que le Mont Blanc qu’il avait déjà vu depuis le balcon du chalet de madame Taboury, à Chamonix. Et depuis Chamonix, le Mont Blanc, il est vachement grand.
- Et comment qu’il s’appelait l’arrière arrière grand-père, alors ?
- Vincent.

Il mit tout ça au fond de sa mémoire et n’y pensa plus. Un jour ils se rendirent là bas, dans les Hautes Alpes. Il avait bien grandi. Il ne dessinait plus de maisons avec des volets verts. Odette était partie dans une autre région. Ils ont retrouvé la vallée étroite, le village, puis le hameau de l’ancêtre, ont vu le registre de la paroisse, puis le cimetière où sont enterrés les parents du berger.

Il comprit d’où venait Vincent et, partant, d’où lui-même venait. Un pays très rude, austère mais d’une beauté sauvage et où la lumière est d’une pureté inouïe.

Longtemps, très longtemps après, il était un homme mur à la mémoire remplie à ras bord. Un dimanche matin son père l’appela pour lui dire "ma femme est morte", puis aussitôt après, "la Maman est morte". Les vrais enterrements avaient commencé depuis celui de sa grand-mère, plus de vingt cinq auparavant.

Onze années plus tard, l’hôpital lui annonçait que le père à son tour venait de partir. En rangeant les affaires, en triant les meubles et les souvenirs du vieux grenier de la maison de son enfance, il retrouva quelques pages à l’encre passée. Un long poème en alexandrins, écrit par le petit berger alors devenu instituteur dans la vallée industrielle où il était arrivé à pied, depuis ses montagnes. Le récit du voyage d'un jeune homme audacieux porté par sa foi en l'avenir et dans la providence. Juste en dessous des feuillets jaunis, se cachait un dessin d’une maison aux volets verts d’où un bonhomme bizarre paraissait s'en aller.

Il pensa "la boucle est bouclée". Le jour même, il fermait la maison qu’il allait vendre.
Il n’y reviendrait jamais.
Il pensa "je suis le berger, le gardien de la mémoire de ceux qui m'ont précédé".
Il verrouilla une dernière fois la porte et partit sans se retourner.

La Chapelle en Valgaudemar

My english teachers

La première s’appelait mademoiselle Mouton ; cela ne s’invente pas. Apparence de jeune bourgeoise plutôt coincée, chignon blond sur une nuque un peu raide et, bien entendu, jupe plissée bleu marine. Elle était Miss Sheep ce qui ne faisait pas beaucoup avancer les choses Elle aurait du se nommer plus justement Miss big horse. Nous apprenions les (bonnes) mœurs de la famille Wilson dont les enfants Betty et John s’ingéniaient à se trouver in the kitchen, ou in the bedroom pendant les heures de cours. Le livre avait un cache en plastique que nous apposions sur la page de droite pour masquer le texte que nous tentions de deviner à l’aide des images visibles sur la page opposée.

Miss Mouton a failli me dégoûter à tout jamais de la langue anglaise.

Dans la sixième moins « littéraire » que la nôtre, sévissait un autre prof répondant au nom de sir Wilson (juste retour des choses). On comprenait assez rapidement qu’il venait d’outre manche (from the other side of the Chanel) Il expliquait le mot « shoe » en mettant la sienne sur le bureau, son pluriel en posant la paire, ce qui était paraît-il fort spectaculaire. Je n’ai jamais su si le reste de son accoutrement (il passait parfois dans les couloirs, grande ombre squelettique et dégingandée, et donc j’affirme utiliser ici le terme à bon escient) suivait le même chemin au cours des autres leçons.

Puis vint en cinquième mademoiselle Sénéclauze. Nous aurions été djeun’s aujourd’hui, nous aurions dit d’elle : « c’t’une bombe c’te meuf !», « elle doit être grave bonne !» ou « ‘tain j’la kiffe à donf. Clair !». Son décolleté profond, ses mini jupes, sa taille de guêpe et sa façon d’arranger sa coiffure d’un mouvement léger d’une rare féminité ne m’ont cependant aidé à réaliser que de très infimes progrès, trop occupé que j’étais à ramasser inlassablement mon crayon qui s’ingéniait à tomber sous mon bureau, placé bien sur juste devant le sien.

Ensuite se succédèrent toute une série de jeunes filles à l’aspect varié mais non avarié. Une certaine mademoiselle Maillard frôlait l’hystérie lorsque des cafards tombaient de l’épaisse tenture en velours rouge, qui servit un temps de porte à la salle de classe. Nous continuions, quant à nous, à récupérer consciencieusement nos gommes, taille-crayons ou stylos plumes baladeurs, histoire d’affiner nos connaissances des dessous féminins.

En première vint une autre bombe assez ahurissante. Soixante huit était visiblement passé par là. Je crois qu’elle s’appelait mademoiselle Cresson. Elle piqua une vraie crise de nerf lorsque mon ami Frédéric à qui elle avait intimé l’ordre de prendre la porte, lui demanda « what can I do with the door miss, please ? », après l’avoir posément dégondée. En cela, il avait obéi à la lettre à la demande de notre professeur.

De mes english teachers lors des études supérieures je n’ai à vrai dire que peu de souvenirs. Si ce n’est en cinquième année, où une femme d’âge mur vraisemblablement très heureuse d’enseigner aux jeunes adultes que nous étions, me marqua d’avantage que les autres. Grande, elle était de ces femmes qui allient à la perfection une véritable élégance et une étonnante vulgarité, capable de dire avec le sourire les pires horreurs. Certains matins sa bouche charnue se faisait plus carnassière et ses paupières lourdes et bleutées ne laissaient planer que peu de doute sur ses activités de la nuit précédente. Nous avions désormais des idées tout à fait précises sur ce que les filles pouvaient porter sous leurs jupes, robes ou jeans, mais la vue fugace de son porte-jarretelles quand elle croisait et décroisait les jambes, nous tenait malgré tout assez en haleine.

J’ai dû reprendre il y a quelques années des cours de perfectionnement de cette sacré langue anglaise ; financés par ma société, mais par téléphone. Une bonne familiarisation avec les accents écossais, irlandais, africaner ou américain. J’ai pu me rendre compte que toutes celles que j’ai citées plus haut m’avaient malgré tout donné des bases pas si friables que cela. En tout cas ces sessions m’ont permis d’être moins mutique lors des world meetings of my business unit. Quoiqu’il en soit, les seuls participants avec lesquels j’ai le plus de mal à communiquer sont les anglais et les américains. Le reste du monde pratique un anglais « arrafatien » et fait de réels efforts pour écouter et chercher à comprendre ce que les autres tentent d’exprimer. D’ailleurs, lors de la première intervention que j’ai dû assurer lors d’une de ces fichues réunions, le premier à poser une question fut mon collègue californien. Il souffrait d’un jet-lag d’enfer, avait dormi quasiment pendant la totalité de mon exposé et s’est réveillé juste pour demander la parole. Je n’ai pas compris un mot de ce qu’il a dit ! J’ai alors suggéré à notre responsable marketing, qui elle, parle cinq langues, de répondre à ma place, ce qu’elle fit avec une grande gentillesse et un petit sourire limite énervant.

Juste pour clore ce long monologue. La société dans laquelle je travaille fabrique une mousse très fine et très spécifique, pour l’industrie que l’on appelle le « bra », c’est à dire celle des soutien-gorges (d’où le nom de « wondrebra »).

Ce n’est pas moi qui s’occupe de cette activité … allez comprendre !


L'Ombre des Shadows

Nous sommes au milieu des années soixante. J’ai l'âge de l’apogée de l’enfance. Dans la plénitude de l’expérience acquise, juste avant les tourments existentiels et hormonaux de l’adolescence.

La petite Odette dont j’ai parlé la semaine dernière a un frère aîné. Nous sommes voisins et amis comme on peut l’être à cet âge. Sans concession, sans calcul non plus. Ce garçon s’appelle Yves. Il est brillant, ingénieux, habile et drôle. Nous jouons sans cesse ensemble. Il imagine des scènes, nous distribue les rôles. Toi tu serais paysan, toi infirmière, moi chanteur. Un jour je fus « agent de maîtrise » en ignorant fichtrement de quoi il s’agissait. Mais j’étais assez fier de ce titre dont je sentais confusément qu’il put représenter une certaine autorité, ou pour le moins une vague compétence. On bâtit des constructions audacieuses en Mécano. On joue avec nos Dinky toys et Norev, avec des soldats en quantité. Aussi des cyclistes qui avancent à coups de dés sur le carrelage, ou à coups de billes dans le jardin. Je me souviens aussi d’un jeu d’échec géant en carton et papier.

Yves a une chambre bien à lui. Les murs sont couverts de photos de ceux que l’on commence à appeler les « Idoles » et d’une collection ahurissante de porte-clefs. Il lit Salut les Copains et un magazine extraordinaire : Top. J’ai conservé, je crois les avoir encore, bon nombre de numéros de cet opuscule hebdomadaire (ou mensuel, je ne sais plus) de petit format. Il regorgeait d’informations sur les vedettes et les sportifs de l’époque (Hervé d’Encausse avait atteint la hauteur fabuleuse de quatre mètres vingt cinq en saut à la perche !), mais aussi sur l’actualité au sens plus large. Pour ma part, j’étais abonné à Record, émanation de Bayard ô combien catholique. C’est pourtant là que parurent les premières bandes d’Iznogoud, du professeur Rosbif de Gotlib et les premiers dessins de Dubouillon.

Bref. Le propos n’est pas là.
Dans la chambre d’Yves il y a un Teppaz et plein de quarante cinq tours. Il y a aussi un transistor rouge et beige, avec sa grosse roue en plastique permettant la recherche des stations. On écoute SLC passionnément, jamais d’accord sur les qualités comparées de Sylvie et de France Gall, de Françoise et de Sheila., d’Adamo et de Richard Anthony. On mange des Regalad et on boit du Pschitt citron. Yves lui, est fou d’un groupe devenu mythique : les Shadows. A longueur de jeudi, on écoute Apache, Kon Tiki, Shadoogie … Ils accompagnent un autre mythe de la variété britannique : Cliff Richard. C’est du rock bien propre sur lui, plus Beatles que Stones. Mais, ce qui fascine Yves, ce sont les guitares. Une Fender « Stratocaster » et une basse « Precision Bass » (comme si c’était hier). On dirait aujourd’hui, « des trucs de ouf », ou « qu’ils déchirent leurs races », ou encore « de la zik qui le fait grave ». Nous on disait qu’ils étaient vachement bath …

Profitant de l’atelier de son père au sous-sol de la maison, Yves décida de se fabriquer une guitare électrique. Ce qu’il fit en quelques semaines. Elle était jaune, brillante. Il avait bricolé un micro placé sous les cordes, un vibrato, une pédale oua-oua et une espèce d’ampli nasillard mais qui remplissait sa fonction première : faire du bruit. Avec un ami de son âge, Robert (comme quoi on peut être yé-yé et avoir un prénom à béret basque) il se mit à jouer les tubes de ses idoles. Pas si mal. Pas très bien non plus, mais tout le monde était content. Ils étaient les rois incontestés du mediator. Ecoutes, répétitions, écoutes, répétitions … Puis un jour : concert. Ou plutôt ultime répétition, juste pour la grand mère … et nous bien sur.

La grand mère, c’est une petite dame à mise en plis qu’elle recouvre prudemment d’une caroline en plastique transparent les jours de pluie. Manteau en ratine beige et cabas pour le marché. Des lunettes toujours perdues quelque part, mais un œil frisant et bien souvent un gâteau au four. Bref c’est Mémé Schmidt et puis c’est tout. Elle se plie à peu près à tout ce que ses petits enfants veulent, compris devenir une fan de roquanrol qui fait bien du bruit mais j’ai aussi été jeune à leur âge, alors pensez donc. Elle serait plus Jean Lumière ou Luis Mariano si on lui demandait son avis, mais on lui demande pas et la voilà devant l’ampli et les deux godelureaux concentrés quoiqu’un brin hilares. Ca fait un mois quelle les écoute essayer de jouer et qu’elle entend, malgré elle, les disques des vrais musiciens (les chats d’Oze, mais c’est où Oze ?).

Première mesure et pas une fausse note, pas un dérapage, pas une erreur de rythme. C’est carré, propre, presque joli. A la fin du morceau, elle se lève, applaudit et félicite les musiciens. Mais Mémé Schmidt elle a plus d’un tour dans son sac.
- Tiens, c’était pas mal, jouez encore, mais une autre chanson, celle qui a un nom bizarre, un truc avec nougat » … Malaise dans le groupe. On tente un repli
- Heu, on l’a pas répétée celle-là, on peut refaire Apache, si tu veux, Mémé ..
- Non, non, la chanson du nougat. Mémé insiste.

Bon ! On se concerte dans le groupe (ils sont deux, je le rappelle) et on tente l’intro de Chattanooga choo choo. Cacophonie, outrage, déception et petit sourire du public.

Et oui, mes petits, je ne me fie plus aux apparences à mon âge, pensez donc ! Je l’ai bien vu le fil du tourne disque derrière vous …

Et voilà toute l’histoire, bien innocente je le confesse.
Je ne suis pas sur d’intéresser un large auditoire avec ces souvenirs, mais quand ils reviennent en vague ils ne sont pas faciles à contenir. Et puis, au fond, en ai-je vraiment envie ?


L'année de mes quatorze ans

Le long des couloirs de l’imposant collège, glissent les ombres des pères en soutanes et les rangs des pensionnaires. J’ai quatorze ans, des copains une vraie raquette de tennis Donnay, un vrai ballon de foot Duarig. Un printemps de cerisier en fleur, immense et bruissant d’abeilles ivres de pollen. Pourtant j’apprivoise doucement celle qui ne me quittera plus, la solitude.

Ma famille c’est d’abord Elle : un doux visage encadré de cheveux blancs, un regard bleu si tendre, un tablier gris toujours en mouvement devant le fourneau à barre de laiton, un parfum de lavande. L’image simple d’un amour simple. Elle, c’est ma grand mère.

C’est la classe de la communion solennelle, selon la tradition de l’institution mariste où je suis depuis six années. Trois jours de retraite dans un couvent perdu dans la nature. La vie en communauté, les cellules monacales, beaucoup de sport, des moments de réflexion, les messes, les prières, la chorale élévatrice et vibratoire. Ensemble on chante les cantiques en latin mais, quand les guitares sortent enfin de leurs housses, on chante également ceci :

Quand tous les affamés
Et tous les opprimés
Entendront tous l’appel
Le cri de liberté
Toutes les chaînes brisées
Tomberont pour l’éternité
.

Je l’ai vécu ainsi, candide et confiant. Au retour, le collège est clos. Tous les établissements scolaires sont fermés. Grève générale dit-on. La cérémonie aura lieu malgré tout. Des dizaines de prêtres, une armée d’enfants de chœur en surplis blanc et nous en aubes avec croix de bois et cierges, et les grandes orgues de la chapelle. Le soleil traverse les somptueux vitraux classés et nous habille d’or et d’azur. Au repas, la famille, mes chers cousins, un ami. Il en reste deux photos pâlies, prises dans le jardin.

Quelque part à Paris on dit « sous les pavés la plage ». On écrit sur les murs « il est interdit d’interdire ». Partout on entend barricades, Sorbonne, Nanterre, cocktails molotov. Un général président et lettré ressuscite la « chienlit » pour l’effarement admiratif des journalistes. J’ai déjà renoncé à comprendre comment va le monde. Je lis Pagnol et Tintin, Sherlock Holmes et Bob Morane. L’oreille collée au transistor rouge et beige, le jeudi après midi, j’écoute Europe numéro un :

Nights in white satin
Never reaching the end
Letter I’ve written
Never meaning the send


Ecoute Frédéric, écoute. Nous avions vingt huit ans à nous deux.
Ecoute depuis le jardin sous lequel tu dors :
Let me take you down, 'cause I'm going to Strawberry Fields.
Nothing is real and nothing to get hungabout.
Strawberry Fields forever …

La révolution est en marche.

Ecoute, Norbert, écoute. Plus tard on sera pilotes de longs courriers.
Ecoute depuis Berlin, ou depuis les Marquises :
Alors chu reparti, sur québecair, transworld, northern
Eastern, western pi pan american
Mais ché pu ou j’chu rendu …


C’est l’année de mes quatorze ans, et la vie s’écoule, remplie de mes rêves d’avenir.
Et puis un samedi après midi. Sortie des cours. Première cigarette.
Mes parents sur le seuil qui semblent m’attendre :

- Qu’est-ce qu’il y a ?
- La grand mère est morte.

Mains pâles sur le drap blanc.
Adieu l’enfance.