mercredi 20 juillet 2016

Le jardin de mon enfance


C’était les soirs d’été, pleins des bruits lointains montant de la vallée ou d’autres plus proches descendant des collines. Les aboiements des chiens ramenant de maigres troupeaux aux étables. Les cris des martinets traversant le ciel en arabesques désordonnées. Les voix glissant sur la douceur de la brise, de quelques-uns appuyés aux murs de pierre bordant les fermes cachées dans les ourlets de la terre. Des lambeaux de nuit, écharpes d’ombre mauves piquetées des premières étoiles se couchaient sur les contours.

J’avais atteint le petit col de Chavanol. Debout à côté de mon vélo, j’écoutais les histoires murmurées par les grands sapins dont les cimes battaient le rythme lent et sauvage de la nature. L’air sentait les blés et les vaches et les bruyères. En bas, dans l’autre monde, la ville environnée de coteaux insensibles s’ensevelissait et je la regardais mourir dans le clignotement pâle et minuscule des réverbères.

Les journées brûlantes me gardaient derrière les persiennes, accroché à mes livres, étonné souvent par la poussière dorée dansant dans les rais de soleil. Les soirs, après le repas, je montais toujours vers la houle échevelée des montagnes rondes. Au fond, le Pic des trois dents et le Crêt de l’Oeillon brillaient encore des derniers feux du couchant, droits et raides dans l’échancrure du col ; j’étais déjà dans la nuit d’un ciel tremblant.
Le clocher de Saint-Martin égrenait les dix heures du soir. Il me fallait quitter le cloître des collines dont j’aimais plus que tout la paix austère et bruissante des échos de la nature et des hommes. Je redescendais tranquille, voyageur presque immobile tant le temps se fissurait dans le poème de cette route étroite et sinueuse me ramenant vers la maison. J’allais rassurer ma mère qui attendait que je sois rentré pour aller se coucher.
Puis, assis longtemps sur le perron de pierre, j’écoutais encore le silence s’installer dans mon cœur et regardais les fenêtres des maisons d’en face fermer une à une leurs paupières de tulle.

mercredi 13 juillet 2016

Jeanine, la Catherinette

Quelques mots.
De ceux qu’on entend dans les rues au hasard d'un angle où gémit le vent d'hiver, ou sous une porte cochère, murmurés par deux ombres enlacées. Elle est morte il y a deux ou trois jours, au bout d'un âge sans âge.

- Elle n'a pas souffert, à ce qui paraît.
Qui peut le dire ça « elle n'a pas souffert » ? L'épicier d'en bas où elle allait chercher ses œufs pour le gâteau du dimanche, le quatre-quarts qu'elle partageait avec une amie, ou avec elle-même, et qu'elle gardait pour le café du lendemain matin, et puis celui du surlendemain. Il est un peu sec, qu'elle disait, mais trempé dans le café ça va bien, elle disait. Qu'est-ce qu'il en sait l'épicier avec son froc froissé et pas très clean ? Lui, il comptait sou par sou pour rendre la monnaie alors qu'il voyait bien qu'elle n'en avait pas beaucoup des sous, avec sa botte de poireaux qui dépassait de son cabas sans forme et son manteau en ratine beige, sale de trop porter. Mais l'épicier il a sa mentalité d'épicier. Il sait pas faire autrement, l'épicier. Sinon comment voulez-vous qu'on s'en sorte, hein ?
Alors elle lui en voulait pas au fond. Ni aux autres qui la regardaient pas, ou alors par le judas de leur porte palière quand elle montait un truc trop lourd et qu'elle s'arrêtait à chaque étage pour souffler. Ils lorgnaient pour voir qui c'était qui soufflait dans l'escalier. Et puis quand ils avaient vu que c'était elle, alors ils retournaient à leur télé en haussant les épaules, ou à leurs haricots à effiler, ou à utiliser le vide pomme pour la tatin du dimanche. "C'est la catherinette", qu'ils disaient à leur femme ou à leur mari en regagnant leur cuisine. Et ils échangeaient un regard torve et un mauvais sourire. Ils sont comme ça les gens. Pas méchants, mais pas bons non plus. Ordinaires. Humains comme la vie, pleins de ressentiments, de jalousie, de petites mesquineries et de temps en temps d’un peu de lumière comme le rire d’un enfant qui n’a pas encore découvert les malveillances et les rancunes de la franche camaraderie.

Quelques mots qu’on ne lui a pas dits à elle, la catherinette, qui s’appelait Jeanine.

Mais personne ne savait son prénom, dans cet immeuble de rapport qui donnait sur la voie ferrée, par l’arrière-cour. Jeanine aimait bien regarder passer les trains depuis ses deux fenêtres. Il y avait deux voies. Une allant vers l’est, elle disait vers l’Allemagne, l’autre vers l’ouest, vers la Bretagne. La première lui avait pris son père à cause du STO. La seconde lui avait pris sa vie, à cause de rien, à cause de la vie.

Quarante ans auparavant, elle était partie avec Monique, sa sœur, pour ses premières vacances d'après la guerre. Dans une petite ville du bord de l’océan d’où l’on pouvait voir la statue de la liberté en se penchant un peu et par temps clair. C’était ce que leur avait dit le fils du patron de l’hôtel qui les avait accueillies derrière son comptoir, avec son beau sourire et ses cheveux bruns. Le soir il les avait accompagnées sur la plage, les pieds nus sur le sable. Il avait pris sa guitare et avait chanté pour elles, avec le pinceau du phare qui venait régulièrement lécher leur visage et les flonflons que la brise de terre apportait par à-coups depuis le bar ouvert sur le quai derrière. C’était l’année de ses vingt-cinq ans. Sa sœur en comptait trois de moins. Elle l’aimait bien Yves, le fils du patron de l’hôtel. Il était gentil et doux et pas trop bête. A la vérité elle l’aimait tout court. Lui regardait plus sa sœur, plus délurée avec ses yeux verts et son fichu qu’elle laissait glisser sur ses épaules rondes. Il rêvait d’être amiral ou vice-amiral dans la marine nationale, ou de partir aux Etats Unis. Avec un vieux bidon, Yves avait fait un brasero et grillé quelques saucisses et merguez, qu’elles n’avaient jamais goûtées auparavant

Durant leur séjour, le comité des fêtes avait organisé le concours des « catherinettes de l’été » pour animer un peu la station. Il fallait juste avoir vingt-cinq ans dans l’année et oser monter sur une scène de fortune pour dire qui on est et comment on imagine son futur mari. Yves et sa sœur l’avait poussée à se présenter. Elle avait cédé, comme d’habitude. Elle avait confectionné un chapeau vert et jaune avec des fleurs en papier et des cerises bien rouges, avait écrit un poème qui parlait d’amour, de fleurs et aussi de chrysanthème, ses fleurs préférées. Elle avait mis sa jolie robe vichy rose serrée à la taille.
C’est elle qui avait été élue. Elle avait gagné le tour des îles en bateau et des matriochkas entrant les unes dans les autres. Elle y était allée avec Yves, parce que sa sœur est malade sur l’eau. Il lui avait dit que son brai rêve était de partir en Amérique pour faire fortune. Il lui avait dit encore qu’il était amoureux de Monique et qu'elle était aussi amoureuse de lui.
Il lui avait dit qu’elle était si jolie et qu’elle allait trouver chaussure à son pied. Jeanine avait dit oui en regardant l’horizon et en laissant le vent sécher ses larmes. A la fin du séjour, elle était rentrée seule, sans les mots qu’elle attendait.

Quand elle emménagea dans l’immeuble de la voie ferrée, elle avait plein de cartons, de valises et de bidules entassés sur le trottoir. Le jeune homme qui habitait tout en haut dans une chambre de bonne et qui était professeur de piano avait été le seul à l’aider. Les autres regardaient par leurs fenêtres. Le chapeau de catherinette était tombé d’un sac et était resté un peu sur le bord de la rue. Ça les avait amusés de voir agiter ses rubans jaunes quand une voiture passait un peu trop près. C'est ainsi qu'elle était devenue "la catherinette". Un jour le jeune homme l’avait invitée à un petit concert et lui avait présenté son ami, un beau garçon un peu plus âgé que lui.

Depuis, elle regardait passer les trains et écoutait les arpèges qui s’envolaient dans la cage d’escalier ou par le vasistas ouvert des soirs d’été. Elle rêvait encore d’amour et de prince charmant. Mais dans le bureau de poste où elle travaillait, il n’y avait ni amour ni prince. Il y avait la vie qui se traîne, les vacheries quotidiennes, les clients râleurs et les pots de départ.
Pour le sien, elle avait eu un gros bouquet de fleurs, un bon d’achat à la Samaritaine, un cadre avec la photo de ses collègues et une espèce de diplôme de bonne employée, encadré lui aussi. Avec le bon, elle avait acheté un robot ménager qui lui faisait penser à son bureau à chaque fois qu’elle l’utilisait. Du coup elle s’en servait de moins en moins. Les cadres avaient fini dans la cave et les fleurs avaient séché sur le coin de l’armoire de sa chambre.

Au début Yves et Monique venaient de temps en temps avec leurs mioches qui courraient en criant dans les escaliers, ou dans la cour. Ils lui racontaient l’hôtel, les clients bizarres, et leurs problèmes de personnel si difficile à trouver. Puis ils ont espacé leurs visites. "Tu comprends, on a fait une extension, il y a plus de chambres et puis on a fait un restaurant, alors tu comprends, c’est du boulot tout ça. Toi t’es fonctionnaire, mais pas nous, tu comprends. On peut pas laisser l’établissement seul trop longtemps" … Et puis ils sont plus venus.

Un matin on a sonné en bas, à l’interphone tout neuf, même qu’elle savait plus comment ça marchait et qu’il a fallu qu’elle descende ouvrir. C’était Monique. Seule. Yves avait tout plaqué pour partir en Amérique. Mais ça allait quand même. De toute façon ils s’aimaient plus. "Tu connais pas les hommes, toi. T’as bien de la chance" ... Leur ainé avait fini ses études en commerce et avait des projets avec un espace thalasso. "Tu sais, thalasso ?" Elle avait fait oui bien sûr, et quand Monique était partie elle était allée chercher dans les magazines de voyages auxquels elle était abonnée, ce que c’était que thalasso, parce qu’elle se souvenait avoir vu ce mot là quelque part.

Elle est morte il y a deux ou trois jours sans doute, a dit le policier. La porte de son appartement était restée entrouverte. Un voisin a finalement été voir, intrigué. Il l’a trouvée, couchée dans son lit, en habit du dimanche, avec le chapeau de catherinette à ses pieds et une croix en bois entre les doigts. La main devant le nez, il a ouvert la fenêtre juste quand le train de Brest passait, et puis il a appelé les pompiers. Posée sur son cœur il y avait une lettre venue des Etats Unis.
Quelques mots. "Chère Jeanine. J’ai quitté ta sœur. Je n’en pouvais plus. Je vais essayer de réaliser un peu de mon rêve d’Amérique. Tu sais, je te l’ai jamais dit, mais quand vous êtes arrivées dans l’hôtel de mon père, il y a bien longtemps, c’est toi que j’ai vue la première. Mais Monique a bien su s’y prendre et moi, je l’ai laissée faire. Jeanine, en réalité je crois bien que c’est toi que j’aimais vraiment et que j'aime encore. Yves" ...

Jeanine a lu la lettre. Puis elle s’est habillée le mieux possible, a avalé un tube entier de barbiturique et s’est allongée sur son lit.

Je t’aime. Quelques mots. Ceux qu’elle avait attendus toute sa vie.

Elle avait laissé des instructions pour ses funérailles. Elle voulait être enterrée avec la lettre. C’est sa sœur qui s’est chargée de tout. Quand elle l’a lue, elle l’a déchirée et jetée à la poubelle.


mardi 5 juillet 2016

Il a dévalé la colline ...

Il a dévalé la colline. Ses pieds faisaient rouler des pierres.
Il s’arrêta, légèrement essoufflé et commença à réfléchir à haute voix :

- Il est gentil l’autre là avec ses cornes. Il me balance sur une montagne, me montre des trucs pas croyables que j’en suis encore tout rouge de confusion et puis il se barre, cool, tranquille comme Baptiste … enfin, c’est une façon de parler.
En vérité je vous le dis,  il m'a vraiment tenter, mais j'ai su résister ... Yesss !!

Bon je dois résumer la situation : je suis en plein désert, pas un chameau à l’horizon. Mon Père, faut pas en parler, à cette heure là il doit être à l’apéro avec les membres du club des créateurs dépressifs … va falloir que je me débrouille tout seul … encore une fois !!!

J’avais bien fait un peu de trigo à la Star’Ac … c’est le nom de l’école sup’ là-haut … ça fait une paye mais j’ai une bonne mémoire paraît-il … Donc, une sérieuse triangulation, une étoile qui tient la route, je trace les vecteurs … c’est facile dans le sable, je vous dis pas … le nord géographique il doit être par là … je vérifie les azimuts … Tiens ça me fait penser à l’autre cornu : bien azimuté le gonze ! Enfin, je peux rien dire, c’est un ex pote au dabe !

Logiquement, là, en bas de cette fichue montagne, un poil à gauche, je devrais retrouver la route des caravaniers. Je vais y aller à pied, tiens, ça me videra la tête. Avant, on sait jamais, je vais jeter un coup d’œil sur mon programme au cas où il y ait une vague indication. De toute façon j’ai largement le temps … La vache, il m’a pas raté le très haut, surtout sur la fin … Et puis, toujours pas un mot, que dalle ; il le sait pourtant que je suis paumé. Hé ho, Eli, Eli lama sabachthani, c’est pas pour maintenant, mais on peut rêver, non ? … De toute façon, répondra pas, alors …
… / …
Et zut, encore raté … mais c’est par où la sortie nom de Lui … Ah ben tiens la mer. C’est pas Tibériade, je reconnaîtrai, le Jourdain non plus c’est trop large. Ce doit être la Mer rouge … Il m’a vraiment emmené au diable, l’autre …

Ben va falloir que j’en fasse le tour. Je vais pas marcher sur l’eau tout de même, hein …
Quoique … ce sera ma meilleure façon de prendre le temps de vivre.


jeudi 30 juin 2016

Dans ma valise

J’ai dans ma valise des vallées bleues où s’endort le soir, des brousses d’or hérissées de maigres arbres tors, des immensités désertes, des oasis au fraicheur verte accueillant les targuis sur la route du nord, des ports étranges et des odeurs d’épices, des métisses parfumées vendant leurs corps aux marins en partance, des palais vénitiens, colombines, arlequins et mes mains gantées de velours noir, la vision du fantôme au long bec d’un vieux Casanova, les plaines embrumées des matins d’automne, des aubes orangées tournant les moulins à prière aux murs des lamaseries, les jonques alignées dans la douceur marine, la chaussée des géants aux confins de l’espace, les îles vierges envolées sur l’océan des nuages, une reine d’ébène nue avançant dans les nuits africaines, les plages de ton corps, tes hanches mouvantes, les orbes somptueux de tes seins d’odalisque orientale, la voix d’Ella Fitzgerald, le piano d’Ellington, le velours de Nat King Cole, des clairières au creux de forêts sombres où dansent les sorcières, la colère des volcans, l’infini reflet de la lune sur la mer étale, les elfes ailés volant vers Brocéliande, Pink Floyd et Tangerine et Moody blues et mon adolescence, les ombres blanches et diaphanes de ceux que j’ai aimés et qui sont partis vers d’autres mondes … mes rêves d’avenir et ton regard en point de mire.

Mais je n’ai jamais su plier une chemise !



dimanche 19 juin 2016

Elodie et l'histoire des hommes artistes

Il avait posé son chevalet, là juste au bord.
De ses yeux océan il caressa l’horizon
Sur la toile bise il traça une ligne droite
Blanche aux reflets bleutés
Les bleus infinis des mers et le blanc pâle du ciel
Puis il resta longtemps, le geste suspendu
Attendant
Un sourire sous la fine barbe blanche
Et le regard acéré
Il était là depuis l’aube de son temps
De son temps à lui
Il en arrivait au crépuscule et il savait
Qu’il allait enfin saisir le moment ultime
Qu’il allait enfin toucher l’instant ténu, subtil
Celui où la mer commence juste à se retirer
Au bout de sa course inexorable sur la langue de sable
L’instant de la limite du monde.

Elodie relut son poème. Elle rendait hommage à son grand-père artiste peintre qui avait disparu quelques semaines auparavant. Endormi pour l’éternité sur une plage sauvage d’une crique bretonne, le pinceau à la main, le front appuyé sur la toile à peine colorée.

La nuit parfumée entrait par la fenêtre ouverte. Une nuit d’été tiède et piquetée d’étoiles. Elodie regardait les grands marronniers au fond du parc balançant doucement leurs branches sombres. Elle resta quelques minutes à rêver puis décida d’aller dormir. Elle se retourna et resta figée, immobile : une femme petite, pâle, voutée se dressait devant elle, calme, un léger sourire aux lèvres. D’une voix grave elle murmura
- N’ai pas peur, je ne te veux aucun mal. Je veux juste te raconter une très, très vieille histoire ».

Elodie n’eut pas peur. Elle s’assit sur son lit et observa cette ombre, ce fantôme charnel et diaphane.
- Qui es-tu donc ?
- Je suis une de tes ancêtres, mais très, très anciennes. Je suis née il y près de dix-huit mille ans. L’humanité était déjà ancrée sur la terre. Nous étions peu nombreux, mais nous vivions en groupe et en famille. Je m’appelle Avanoa. Nous habitions dans une région magnifique qui ne s’appelait évidemment pas encore la France. Nous avions déjà des outils pratiques de toutes formes et de toutes finesses, issus de la pierre. Mais surtout nous avions aussi des espèces de peintures, de couleurs et nous décorions aussi nos lieux de vie. Mon compagnon était le plus extraordinaire des artistes. Il se nommait Dalen. Je suis venue ce soir pour te raconter une anecdote qui se lie quelque part avec le départ de ton grand-père.

Elodie, bouche entr’ouverte et yeux écarquillés, buvait les paroles de cette surprenante apparition. Avanoa reprit son récit :
- Dalen avait un talent incroyable. Durant longtemps il broya des pierres de couleurs, recherchant le minéral le plus adapté. Il prépara également du charbon de bois et des pierres taillées pour graver la roche. Puis un soir il pénétra à l’intérieur de la colline avec tout son attirail, de la nourriture, de l’eau et des torches. Il demanda à ses frères de refermer l’entrée par un tas de pierres. Il demeura fort longtemps à l’intérieur. J’étais inquiète et malheureuse de ne plus le sentir près de moi ; mais j’avais une confiance absolue dans son art. Et puis un soir, nous l’avons entendu nous appeler derrière l’amas de cailloux fermant la grotte. Tous se ruèrent pour enlever les pierres. Dalen était là, amaigri, couvert de poussières et de poudre d’ocre. Je me suis précipitée contre lui. Ma vie recommençait enfin.

La famille et la tribu n’osait pas entrer. Il insista et nous guida longtemps jusqu’à une sorte de galerie éclairée par des dizaines de torches qu’il avait allumées. Alors nous sommes tous restés sans voix devant l’œuvre extraordinaire de Dalen. Des taureaux, des bisons, des aurochs, des félins, des chevaux, ces cerfs couvraient la pierre. Il avait aussi dessiné des rhinocéros et des ours. Sous les lumières des flammes, ils semblaient se mouvoir, courir, marcher. La vie était là. Dalen était le magicien de la couleur et des formes.

Voilà, Elodie. Je suis venue ce soir, simplement pour faire le passage entre les hommes des cavernes, artistes exceptionnels et les hommes modernes. Mon compagnon et moi, tes ancêtres immémoriaux, nous avons sans le savoir créer une lignée d’artistes durant des milliers d’années. Ton grand-père est un maillon de cette chaîne infinie. Et toi aussi, poète et rêveuse, dont le destin est tracé dans le cosmos, comme celui de Dalen.

Avanoa, se dressa, sembla toucher la main d’Elodie et disparut dans une vapeur bleutée. Bleutée comme la ligne droite du dernier tableau de son grand-père.



vendredi 10 juin 2016

Loïs et Clark (synopsis)

- Scène 1 -

- Ah, non, peste, cela est impossible, pas aujourd’hui, pas maintenant !
(L’homme apparaît voûté devant son ordinateur. Sur l’écran, on voit clignoter « connexion impossible ». Son immense cape semble désespérée. Il se retourne et se lève péniblement. Son corps se déplie et laisse apparaître une musculature impressionnante)
- Ah mon Dieu, que vais-je devenir ? (Il se lamente en se tordant les mains)
(La porte de son bureau s’entrouvre et une silhouette s’inscrit dans l’embrasure)
- Eh bien chéri, que se passe-t-il ?
- Mon ordinateur dysfonctionne, mon amour. Je suis fort embarrassé !
- Oh mon pauvre chéri. En quoi puis-je t’aider ?
(La silhouette est désormais en pleine lumière. Elle est très belle et tient un saladier dans la main gauche et un fouet de cuisine dans la main droite. Elle s’avance, pose les ustensiles et s’approche de l’homme. Elle pose sa main sur le torse puissant)
- Ne sois pas si stressé, mon Clark chéri. Tu as vécu tant d’autres situations bien plus délicates.
- Tu as raison, mon ange. Je dois me ressaisir (il se tient droit, de profil, la lumière sculpte sa plastique parfaite et semble irradier son visage)
- Mais, dis-moi, Loïs, que dois-je faire maintenant ?
- Eh bien, prendre ton petit déjeuner. J’étais en train de préparer des œufs brouillés. (Elle reprend le saladier, le fouet, et sort de la pièce vers la cuisine. Il lui emboîte le pas dans un bruit un froissement de tissu)

- Scène 2 -

(Ils sont assis à une table de plastique rouge vif. Devant eux, bols, assiettes, couverts, pains toastés, mugs de couleur, jus de fruit)
- Tu te sens mieux, mon chéri ?
- Oui, merci mon amour, mais aide moi à mettre de l’ordre dans mes idées. (Il se tape sur les tempes avec les deux mains)
- Bien : quel était ton programme du jour ?
- Tu as raison. Rationalisons l’événement. Que ferai-je sans toi qui vins à ma rencontre ? (Il la regarde amoureusement. Elle lui rend son regard et frôle sa main droite)
- Je devais arrêter le déraillement de trois trains dont un TGV en gare du Creusot, éteindre un incendie en forêt équatoriale, empêcher douze attentats djihadistes en Europe, repasser mon deuxième collant et me rendre sur krypton, pour voir maman. (Il est à nouveau bouleversé et se tord les mains)
- Tu avais besoin d’internet pour tout cela, Clark ?
- Oui, bien sur, pour préparer les plans de vol, comprends-tu. ? T’ain, t’es conne ou quoi ? (il prononce cette dernière phrase en hurlant)
- Calme-toi, mon ange (elle s’est levée, se place derrière lui et lui masse les épaules avec dextérité)
- Oh, pardon, je m’en veux d’être aussi soupe au lait, tu sais. Je t’aime ma Loïs.
- Je t’aime aussi, mon Clark. (Ils s’embrassent avec fougue)
- Mais, as-tu essayé de travailler ton imagination et ta mémoire ?
- Doux jésus ! Où avais-je la tête ! Mais bien sur ! (Il se précipite dans son bureau, renverse la cafetière qu’il redresse immédiatement grâce à son regard bionique)
- Oui, oui, mon cerveau fonctionne, je vais pouvoir sauver le monde. Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ? (Il est heureux comme un enfant et rit à gorge déployée. Elle rit aussi comme une folle en se roulant sur le canapé du salon)
- Je m’occupe de ton collant. Va, mon amour et ne rentre pas trop tard. Les Tarzans viennent dîner ce soir.
- Oui, je sais, je m’en souviens aussi. (Il rit encore et s’envole par la fenêtre, le poing tendu vers l’infini galactique. Elle le regarde disparaître dans le soleil, une larme au coin de l’œil)

- Coupez !
- On la garde. Bravo les enfants. Je vais voir les rushes tout de suite.
- Euh … désolé, patron, sans internet, impossible. Les vidéo sont sauvegardées sur le cloud … alors ...
- Mais j'ai conservé mon carnet de notes ! Un truc de vieux !


vendredi 3 juin 2016

Un si dangereux trésor

Il y avait bien longtemps que les rumeurs guerrières s'étaient tues dans la plaine du Grand Affrontement. La victoire sur Aarkham et ses créatures du diable, acquise grâce aux auriculoptères et à l'infini courage des hommes et de leurs alliés, avait été suivie d'une période de paix et de prospérité. Les Arzontax avaient presque tous disparus. Harpidesternen était à présent un homme paisible préférant ses arpens ombragés aux ampourlées tumultueuses du haut commandement. Seuls avec lui restaient de leur célèbre groupe, Bastheta la Douce, son éternelle compagne, et Gorouk, retiré dans la tour gardienne du Ksar de la Porte des terres d'en haut. Hasterin, le babil détenteur du grand secret, était devenu le Grand Elite et régnait sans partage sur le monde connu. Les races s'étaient mêlées, simionigers et hommes d'abord, donnant naissance à des êtres hybrides doués de pouvoirs étranges dont Hasterin avait été le précurseur. Bientôt des métisses de toutes espèces vinrent peupler les terres de l'Avers dans un étonnant brassage. Le monde changeait, mais dans une harmonie foisonnante.

Bastheta s'approcha d'Harpidesternen alors qu'il contemplait une fois encore l'obscurité mauve gagner les collines environnantes.
- Et si nous essayions de retrouver Grandcornu ?

Harpidesternen sursauta. Il y avait des milliers de mirlosques qu'il n'avait entendu le nom de cet hippogriffe si cher à son cœur. Celui qui n'avait jamais faibli, même au pire moment de la grande bataille, quand les nuées de fourcheux obscurcissaient l'horizon. Celui qui n'avait jamais trahi sa confiance.
- Quelle idée farfelue, douce compagne. Nos âges sont avancés et nos forces nous quittent. Et puis les hippogriffes sont partis rejoindre le monde des ombres, leur monde où nous n'avons pas notre place.
- J'ai fait un rêve insista Bastheta. Nous avancions dans une plaine fleurie de fumeuses blanches et d'arabesqueuses pourpres. Nous n'étions que nous. Seuls. Un bruit d'aile survint et il était là. Grancornu, encore plus grand, encore plus beau. Il s'arrêta devant nous et murmura : viens vers moi Harpidesternen. Viens, j'ai quelque chose à te montrer. Puis un bruit dans l'orifeu interrompit mon rêve et je me réveillais.
- Ce n'est qu'un songe, ma Douce, qu'un songe. Même si les hippogriffes ont des vies bien plus longues que les nôtres, Grand cornu doit être déjà vieux à présent. Il n'a plus de raison de faire appel à nous, tu sais.
- Ce n'est pas un appel, Harpi, mais bien plutôt une prière. Et Grandcornu a toujours communiqué par la pensée. Allons, nous sommes les seuls à connaître le chemin de leur vallée perdue et nous avons encore assez de courage et d'énergie pour la rejoindre.

Après longtemps de discussions et d'hésitations, Harpidesternen qui savait les talents prémonitoires de Bastheta, finit par céder. Etait-ce simple curiosité, le désir de lui faire plaisir, ou bien une trace de cette soif d'aventure qui les avait jadis poussés sur les traces du grand éléphant, il ne le savait pas vraiment lui-même. Cet hippogriffe devenu mythique et qui avait sa statue dans nombre de ksars de l'Avers, lui manquait sans qu'il s'en fut rendu compte. Et puis, ce serait certainement leur dernière aventure. Après les préparatifs d'usage, accompagnés d'une poignée d'hommes surs et d'un équipage limité au strict nécessaire, ils prirent bientôt la route vers la vallée perdue. Celle-ci s'ouvrit devant eux après plusieurs lunes de voyage. Le passage de l'étroit défilé qui en gardait l'entrée se fit sans encombre. La vallée qu'ils découvrirent alors les laissa stupéfaits, tant sa beauté dépassait tout ce qu'ils avaient vu jusque-là. Un infini de plaines verdoyantes où ondulaient sous un vent tiède des herbes aux couleurs éclatantes. Des arbres imposants, sentinelles muettes et mouvantes, jalonnaient le paysage et l'on devinait parfois les méandres des cours d'eau, par l'apparition fugace de leurs reflets bleus. Ils restèrent immobiles et silencieux, craignant même que le son de leur voix ne vint briser le parfait équilibre de cette nature sauvage et ignorée.

- Je suis content que tu sois venu fit la voix derrière eux. Grandcornu était arrivé sans un bruit malgré sa taille colossale. Je vous attendais depuis le songe de Bastheta.
- Ainsi c'est bien toi qui as envoyé ce message, dit Harpidesternen. Il regardait son vieux compagnon de combats, encore plus grand, plus fort, plus imposant. Comme avant, il posa sa main sur son mufle humide. Je suis heureux de te revoir. Qu'as-tu de si important à nous faire voir ?
- Montez sur mon dos, vous tous. Vous verrez. Laissez là votre matériel, il ne craint rien. Ils escaladèrent le dos de l'animal ailé et, quand il fut certain que tous étaient suffisamment arrimés, Grandcornu décolla. Un léger battement d'aile et ils montèrent vers le ciel clair. Ils filaient à grande allure, laissant en dessous d'eux, plaines, vallons et forêts se succéder jusqu'à ce qu'un massif énorme barre l'horizon. L'hippogriffe leur recommanda de se cramponner d'avantage et entama une montée vertigineuse.

La plaine herbeuse fit place à des vallées profondes surplombées de pics où s'accrochaient les nuages blancs. D'autres hippogriffes se joignirent à eux et ce fut bientôt une véritable escadre qui aborda la dernière paroi. Avec dextérité, ils s'engagèrent dans une anfractuosité du rocher et pénétrèrent au cœur même de la montagne. L'obscurité ne gênait aucunement le vol de leur monture et de son escorte. Harpidesternen et ses compagnons leur faisaient une confiance absolue. Le vol aveugle leur sembla durer une éternité, puis la lumière les surprit brutalement. Ils étaient arrivés sur un haut plateau inondé de soleil. Là les attendaient une foule silencieuse d'hippogriffes, étonnant spectacle d'ailes battantes. Grandcornu descendit vers elle et se posa près d'un orifeu recouvert de mousse et de branchages. Les voyageurs mirent pied à terre, intimidés par les masses sombres de ses semblables, contrastant avec le calme quasi religieux qui régnait.

- Harpidesternen, regarde ce que nous avons découvert il y a peu à la source d'une de nos rivières. Il se pencha sous l'orifeu et resta muet de stupeur. Devant lui, dans une sorte d'écrin de verdure, trois grosses pierres noires et sept autres plus petites, couleurs de ciel.
- Alors ce n'était pas une légende, murmura-t-il. Tous se succédèrent pour admirer avec respect ce qu'ils avaient reconnu comme étant les « dix pierres du grand secret », aussi nommées « clefs des mondes inconnus ». Il était rapporté dans les grands livres que ces happelourdes apportaient le savoir absolu de toute chose et offrait à leur détenteur la possibilité de connaître l'emplacement des portes vers d'autres mondes. Grandcornu parla à nouveau :

- J'ignore pourquoi le sort a voulu que ce soit nous qui découvrions ces pierres. Nous avons beaucoup hésité avant de te faire signe. Mais seul un homme tel que toi pouvait connaître cet événement et prendre les bonnes décisions. Le vieil aventurier consulta un instant Bastheta et ceux qui l'avaient suivi, puis pris à son tour la parole :
- Cher compagnon, je te remercie chaleureusement de nous avoir permis de contempler ce qui jusqu'alors n'était qu'un mythe. Mais je crois que nous n'avons pas le droit de prendre de risque. Nous allons enterrer ces pierres au plus profond de ton territoire, afin que personne ne les retrouve jamais. Je pressens que tout le savoir qu'elles contiennent est aussi porteur de tous les malheurs possibles. Si elles tombaient entre les mains d'un nouvel Aarkham, l'Avers et des autres mondes ne seraient bientôt que flammes et souffrances. Les grands livres affirment qu'on ne peut les détruire. Alors enfermons-les pour l'éternité au sein même de la terre qui les as créées. Les pierres furent emportées dans une grotte ignorée, puis les hippogriffes effondrèrent la montagne sur elles. Après quelques jours de repos, Grandcornu ramena ses invités au confins de la vallée perdue. Puis le groupe repris le chemin de l'Avers et des terres d'en haut. Harpidesternen avait décidé d'aller saluer Gorouk dans sa tour gardienne. Bastheta, heureuse de ce dernier voyage, marchait devant à ses côtés. Son intuition s'était révélée juste.

Cependant, ils ne pouvaient voir l'éclat bleuté couleur de ciel, qui brillait de temps à autre à la ceinture de leur plus jeune compagnon.