mercredi 6 avril 2016

Un infime espoir

Il suivait l’avenue Foch. Quelques gouttes commençaient à tomber se muant peu à peu en averse d’été. S’abriter en passant d’un arbre à l’autre, d’un auvent à l’autre devenait une espèce de jeu. Un jeu machinal dans lequel l’idée même d’amusement était absente. Augustin pensait à Cécile qu’il avait cru morte dans cette ville où il revenait pour la première fois depuis la guerre. Rendu à sa dernière adresse connue, la concierge l’avait regardé avec circonspection. Le reconnaissait-elle ? C’était peu probable, mais, au fond possible.
- Cécile Augagneur ? Certes non. Elle est partie au début des années cinquante.
- Elle a quitté la ville ?
- Pensez donc. Elle vit dans le sixième. Elle est du côté des bourgeois maintenant.
Un haussement d’épaules et elle était retournée dans sa loge trier le courrier sans lui prêter plus d’attention.

On était fin juillet. Lyon somnolait dans la chaleur moite d’un été somptueux, rompu quelquefois par des orages brefs et violents. Augustin avait décidé d’aller à pied, vers le « quartier des bourgeois ». Depuis le plateau, il était passé par la rue Dumenge, la rue du Chariot d’or, puis la rue Thévenet. Il avait emprunté les escaliers longeant la rue Eugène Pons jusqu’à l’église Saint Eucher. C’est là que ses parents s’étaient mariés. Il ne s’attarda pas d’avantage et descendit jusqu’au pont de la Boucle. Il se sentit heureux de revoir les arches de fer aériennes, symboliques à ses yeux de l’ingéniosité et du labeur des hommes. Au bout, de l’autre côté du Rhône, était le parc de la Tête d’or. Il y flânât longtemps, pensant retrouver ses bonheurs d’enfants. « J’ai trop vieilli désormais » pensa-t-il et il reprit son errance dans les rues rectilignes et huppées du sixième arrondissement.

Un soir, depuis la Croix Rousse, ils étaient venus jusque là. Un soir d’été embaumé par les aromes épanouis de la roseraie toute proche. Cécile avait ri en jetant du pain aux canards du lac, avait ri en regardant les singes grimaçant et quémandant des cacahuètes. Elle avait été attristée aux larmes par l’exiguïté de la cage des ours et la désolation de leur démarche lasse et circulaire. Ils étaient allés dîner au chalet du parc, bien au dessus de leurs moyens. Mais ils s’aimaient et tout semblaient possible alors. Cette nuit là ils avaient fait l’amour dans son meublé vétuste, tout en haut d’un vieil immeuble de canuts. Par la fenêtre ouverte les lumières de la ville s’offraient à leurs yeux, comme s’offrait à eux un avenir qu’ils imaginaient merveilleux.

Pourquoi avait-il eu le besoin de remonter le cours du temps ? Quelle mystérieuse motivation l’avait poussé jusqu’ici ? Il ne l’avait pas encore découvert, ou tout au moins pas formalisé. La pluie avait cessé aussi brutalement qu’elle était apparue. Le soleil luisait déjà, fabriquant des miroirs argentés de la moindre flaque. Augustin regardait pigeons, merles et moineaux qui profitaient de l’aubaine. C’est en relevant les yeux qu’il la vit devant une allée cossue au porche flanqué de deux atlantes de pierre. Elle portait une robe vichy rose serrée à la taille par une ceinture blanche. Elle était comme avant, belle, mince et rieuse. Il allait s’approcher lorsque la portière d’une voiture rangée en face de l’entrée s’ouvrit. Un petit garçon courut vers elle criant « maman, maman, on est allé voir Guignol, on est allé voir Guignol ! J’ai même pas eu peur du gendarme ». Un homme sortit à son tour de l’auto, en pantalon clair et chemise blanche ouverte et se dirigea vers elle, sourire aux lèvres.

Il était pétrifié. Il ne pouvait bouger, à peine respirer, grand corps vide aux bras ballants et aux pieds dans une flaque. Les oiseaux se disputaient autour de lui la baignoire improvisée par la pluie dans un creux de trottoir. Ils devaient le prendre pour une statue. L’homme à la chemise blanche entra dans l’immeuble.
« Maman, c’est qui le monsieur qui nous regarde ? »
Cécile le découvrit. Elle plissa les yeux dans ce geste qu’il connaissait si bien. Elle parut pâlir.
« Je sais pas chéri. Peut-être quelqu’un qui cherche une adresse. Allez, viens on va rejoindre papa. Il a promis de nous emmener au cinéma ce soir. » Elle parlait très vite.
« Oh ! Chouette ! »
« Monte. J’arrive » Elle le poussa à l’intérieur.

Au moment de refermer le lourd battant, elle lui lança un regard indéfinissable et esquissa comme un signe de la main. Il demeura encore un instant en hochant doucement la tête. Un infime espoir venait de se poser sur le fond douloureux de son cœur.

Entrée du Parc de la tête d'or

Lyon 6ième

Le pont de la Boucle

De l'autre côté de la porte


Victor Hugo sur le rocher dit "des proscrits"
J’ai la main sur la poignée de la porte. Je dois à la vérité de dire que ce n’est pas vraiment ma main. Néanmoins j’attends là, derrière ce battant en bois usé, battu par les vents océaniques. La petite maison est au bout du monde, face à la mer, entre des rochers énormes et des arbres en fleurs. Elle semble avoir emprunté sa mélancolie à la veille chapelle et au cimetière proches.

J’attends le second appel. Je dois à la vérité de dire également que ce n’est pas vraiment moi qui attend. Je veux dire « moi » tel qu’on l'entend dans l'usage.

Je pourrai tout aussi bien traverser la porte sans l’ouvrir. Cependant j’accomplirai le geste de le faire. Je tournerai la poignée avec cette main qui n’en est pas vraiment une et je ferai mine de pousser la porte. Je dois aussi à la vérité de préciser que je ne tournerai pas vraiment la poignée. Je n’ai à présent aucune possibilité d’exercer une quelconque pression sur le loquet, pas plus que sur l’huis lui-même. Je dis cela avec un certain sourire, cette dernière formulation aurait plu à mon père qui aime tant les allitérations. Certes les siennes sont infiniment plus subtiles, mais il sourirait par amour complice. Comme moi en ce moment. Je dois encore une fois à la vérité de dire que je ne peux non plus tout à fait sourire. Mon sourire est tout intérieur, si tant est que cette notion d’intérieur puisse se rapporter à ce que je suis.

Ah. Voici. C'est maintenant. J’entre. Je ne dois pas me laisser envahir par l’émotion. La sensation est assez grisante et angoissante à la fois. Personne ne me devine encore, mais je les vois tous. Là encore je dis « voir » pour la compréhension de la lecture.
C’est Charles mon frère qui officie. C’est bien sa voix qui m’a appelée. Ma mère est là, et cette madame de Girardin que je connais pas mais qui a, ma foi, fort belle tournure. Juliette est là aussi, forcément. Ce n’est pas que je ne l’aime point, mais elle a en quelque sorte précipité mon départ. Départ prématuré s’il en fut.

Ils sont assis autour d'un petit guéridon, presque un jouet d'enfant. Les mains reposent à plat sur le plateau.

Pas lui. Il est rencogné dans un coin de la pièce. Bougon, tout en colères rentrées. Mais je le sens attentif.

On me parle ; je dois répondre. La table sera mon médium. Juliette ou Charles notent mes réponses. J’ai compris le code. Un coup pour « oui ». Deux pour « non ». Pour les mots, un nombre de coups équivalents à la place de la lettre dans l’alphabet.

- Qui es-tu ?
- Fille.
- A qui est-ce que je pense ?
- Morte.

Il a tressailli.
- Qui est-tu ?
- Ame soror.
- Ton pays ?
- France.
- Où es-tu ?
- Lumière.
- Que faut-il pour aller à toi ?
- Aimer.
- Qui t’envoie ?
- Bon Dieu.

Il se lève. Il tremble presque. C’est lui qui pose la question.
- Vois-tu la souffrance de ceux qui t’aiment ?
- Oui.
- Souffriront ils longtemps ?
- Non.

Qu’est ce que je pouvais bien répondre à ça …
- Reviendras-tu ?
- Oui.
- Bientôt ?
- Oui.

Mais là, je dois partir. Nos permissions sont si courtes et c’est dur de soulever cette table si légère soit-elle. Je verserai bien des larmes, mais je ne le puis plus.

Tiens, c’est drôle la porte s’est ouverte toute seule …

... / ...

Je dois à la vérité de donner quelques explications :
Ce sont les séances de spiritisme que menaient sans cesse Victor Hugo et ses proches dans la maison de Jersey. Alors en exil, il avait été visité par madame de Girardin adepte de ces tehniques très en vogue à Paris. Au début ça ne marchait pas fort et puis Charles le fils de Victor s'est révélé un médium de qualité. L'un des premiers esprits à visiter la famille Hugo fut sa fille Léopoldine morte depuis dix ans. Elle s'est manifestée à la date anniversaire de sa mort.

Toutes les séances ont été consignées dans "les cahiers de la table", véritable procès verbaux au nombre de 4 (je crois que certains ont été perdus) qui conservent également des dessins assez incroyables faits par les esprits eux-mêmes.

Le dialogue que je rapporte ici est le "vrai" dialogue de la première séance pendant laquelle Victor Hugo jusqu'alors totalement sceptique est entré en contact avec l'esprit de sa fille adorée et avec toute l'émotion que l'on peut imaginer.

Après il a parlé avec Homère, Shakespeare, l'ange de la mort (le dialogue avec celui-ci est sidérant) et même Jésus. Infiniment croyant lui même, il a conçu de ses expériences une véritable religion personnelle

Léopoldine dessinée par son père


Une parenthèse

- Vous semblez bien rêveur professeur Forster ;
Assis sur un banc face à la mer baltique, il détourna un instant le regard pour contempler la fine silhouette qui s’approchait.
- Ah, Matilda, de tels couchers de soleil sont si rares dans notre froide Poméranie.
Il resta un instant silencieux, puis :
- C’est comme un symbole du déclin de notre cher pays. Le jour se noie dans le sang mêlé des cieux et des eaux. La nuit nous enveloppera bientôt.
Il lui prit la main pour y déposer un léger baiser. Elle eut un petit rire bref.
- Vous êtes poète Edmund, mais bien pessimiste. Ce sont vos patients qui vous troublent ainsi l’âme ?
Elle s’assit près de lui, ramenant sa veste sur ses épaules. Ils regardaient la bascule du jour. Peu à peu la pénombre allait les envahir. Il reprit, les yeux perdus dans l’ultime embrasement de l’horizon :
- Je songe à Pasewalk … la dernière destination pour nombre d’hommes que nous recueillons là-bas.

Elle fronça le sourcil, et lui caressa tendrement la joue. Elle se fit plus pressante.
- Nous sommes à Rügen, autant dire au bout du monde. Oubliez un peu ces hommes tellement meurtris par la guerre. Nous ne saurons peut-être jamais ce qu’ils ont vécu. Nous ne pouvons que leur apporter un peu de soulagement en les écoutant … juste en les écoutant.
- Bien sûr. Vous avez raison. Mais je pense tout particulièrement à l’un d’entre eux. Lors des dernières consultations, il s’est montré exalté, comme investi d’une mission. Il dit avoir eu une révélation. Je crains qu’il souffre d’une espèce de psychose paranoïaque qui pourrait causer sa perte.
- Allez, Edmund, il n’est sans doute pas le seul dans ce cas, et puis ce genre de malade passe rarement à l'acte. Profitons plutôt de cette courte parenthèse pour imaginer demain … et notre avenir.
- Vous avez raison chère Matilda. J’ai réservé la meilleure table pour ce soir. Venez.

Ils se levèrent, regardèrent une dernière fois le ciel orangé, tirant désormais sur le noir et se dirigèrent vers les lumières de l’hôtel où ils résidaient. Tout en marchant elle lui demanda avec un ton de reproche amusé.
- Et comment se nomme cet homme qui a pris ma place dans votre esprit, ce soir ? Je l’ai peut-être croisé, après tout.

- Heu … Hitler … oui c’est bien ça … Adolphe, il me semble.
Elle s’arrêta, sembla réfléchir un instant :
- Ah ! Non, ça ne me dit rien.

Hitler lors de sa convalescence à Pasewalk : dernier rang, deuxième à droite


dimanche 3 avril 2016

Télé réalité : chercher des forces neuves

Il y a six mois j’ai répondu à une annonce sibylline : cherche humain capable de dépasser sa condition pour expérience unique. Sibylline certes mais attirante. Enfin pour quelqu’un comme moi. Quelqu’un qui ne risque plus rien puisqu’il a déjà tout perdu. Quinze jours plus tard j’avais un mail : rendez-vous jeudi à New York. Venez accompagné. Accompagné, tu parles si j’avais le choix. Heureusement, Alice était là. Alice est toujours là.

Immeuble de luxe avec concierge galonné qui vous emmène au dernier étage. Tapis épais, baies vitrées sur l’Hudson, vue imprenable. Au prix où c’est, pas près d’être prise, en effet. J’ai été reçu par la RH puis par le grand patron. Je leur ai raconté comment j’ai perdu mes deux jambes et l’usage partiel de ma main gauche dans un accident de surf. Les requins sont joueurs. Puis j’ai rencontré le psy. Je lui ai dit ma vie d’avant.

« Dissolue » a-t-il conclu dans un sourire. J’étais beau, élancé, sportif de haut niveau. J’ai un QI de 158 et je parle cinq langues. Alors bien sûr, les nanas, j’en ai eu à la pelle. Des blacks épicées, des slaves translucides, des japonaises coincées, enfin au début, des latines volcaniques et quelques françaises raffinées. Je passe les américaines évaporées, botoxées, hystériques et moralisatrices.
« Donjuanisme » a-t-il rajouté avant de clore l’entretien. Faut pas exagérer. J’en ai eu, mais pas mille et trois, loin de là. Et Alice, je l’ai même pas embrassée, alors que c’est sans doute la seule qui me plaisait vraiment. Et qui me plait encore.

Six mois de test, d’examens en tout genre et d’entraînement intensif. Je suis baraqué du haut comme jamais. Ils m’ont fabriqué un fauteuil High Tech du tonnerre, bourré d’électronique, d’intelligence artificielle. Il obéit à ma simple pensée. Il se plie dans tous les sens possibles sans que j’en sois perturbé d’aucune façon. J’ai l’impression d’être né avec. Qu’on a grandi ensemble. Je peux tout faire. Même l’amour. J’ai essayé avec l’épouse du boss. Elle croyait qu’elle me faisait la charité ou qu’elle faisait avancer la science. Il se murmure que depuis elle a des langueurs. Moi, je pensais à Alice.

Là, elle doit être dans la grande salle des commandes, matée par les ingénieurs et des techniciens bavant. Longues jambes, poitrine affolante, peau veloutée et regard mauve. Je suis pas sûr qu’ils soient tous aussi attentifs aux cadrans et aux écrans qu’ils le devraient. A vrai dire, je m’en fous un peu.

Elle était sur le bateau qui m’a ramené sur la plage. En kit, mais c’était déjà pas si mal. Depuis on ne se quitte plus. Elle pousse mon fauteuil et on se marre du regard des autres. On est comme les deux doigts de la main. La droite bien entendu.

Le compte à rebours est commencé. Dans quelques minutes je serai propulsé par plus de huit méga newtons. Direction l’espace interstellaire. C’est joli comme mot, « interstellaire ». Ça cache une réalité moins glamour. Le premier handicapé dans l’espace. Un coup de pub colossal. Les plus grosses sociétés mondiales se sont précipitées pour sponsoriser à des hauteurs faramineuses. Les parois de ma cabine sont couvertes de logos. Je serai filmé vingt-quatre heures sur vingt-quatre et vu dans le monde entier sur des canaux réservés et payants. Il paraît qu’il y a déjà plus de neuf cent millions d’abonnés. Une télé réalité jamais vue jusqu’alors, qu’ils disent. Tu m’étonnes.

Nous ne sommes que quelques-uns à savoir que le voyage est sans retour. Le nom officiel de l’opération est "chercher les forces neuves". Le vrai nom est "opération Laïka II". Le reste n‘est que littérature. Vague poésie. Nébuleuses, planètes, comètes : des trucs de roman de gare pour émouvoir la ménagère de moins de cinquante ans. Rien de plus. En tout cas je n’en reviens pas qu’ils aient cru à mes motivations. Genre un petit pas pour l’homme … etc … Un petit tour de roue pour l’homme, d’ailleurs. Une preuve supplémentaire que le monde est gouverné par des naïfs dangereux.

Allez. Ça va bientôt pousser fort. J’espère que mon fauteuil est bien calé. Alice a glissé dans ma poche les petites pilules bleues. Je vais bousiller leur projet et ça, ça m’éclate. En même temps je me dis que le suicide en direct va faire grimper l’audience à des niveaux ahurissants. Tant pis. Dans deux minutes je les croque et adieu ce monde étrange. J’aurai à peine quitté la terre mais j’aurai déjà fait une partie du chemin pour le ciel : Alice est un ange.

Tiens je la vois sur mon écran. On se fait notre signe indien à nous. L’amour est plus fort que tout.

Ciao Bella.


jeudi 31 mars 2016

Jeannette, ou la sublimation

Mitigeur. Manette à cent dix degrés à gauche pour température idéale. Appuyer sur le bec du distributeur de savon liquide avec le coude droit en mettant la main gauche en réceptacle. Recueillir le savon. Paume contre paume. Pouce droit, index gauche, pouce gauche, index droit puis dans l’ordre impératif majeur, auriculaire, annulaire droits, annulaire, auriculaire, majeur gauches. Une fois, deux fois, trois fois. Savon, eau, savon, eau. Serviette propre, blanche, pliée en quatre, bord aligné sur le bord droit du lavabo. Dépliée, utilisée, jetée dans le bac à linge sale. Mains en l’air pour finir le séchage. Pas regarder dans le miroir avant. Jamais avant que les mains ne soient sèches. Là, je peux. Ça va.

Non, ça va pas. Mèche rebelle à plaquer et à aligner sur la pointe de l’oreille gauche. Ouvrir la porte du meuble blanc, prendre le bac en osier, prendre le gel, ouvrir le tube, prendre une noisette dosée sur la dimension de la moitié de l’ongle de l’auriculaire gauche replié dans la main. Paume gauche, index droit. Appliquer. Ça va. Non, ça va pas. Se relaver les mains. Une seconde serviette est toujours pliée sous la première. Refermer le tube, le remettre dans le bac en osier, refermer la porte du meuble blanc et miroir après séchage. Jamais avant. Ça va. Non, ça va pas. Le distributeur de savon est désaxé par rapport au bord gauche du miroir. Prendre un mouchoir en papier dans la boîte. Replacer le distributeur. Jeter le mouchoir en papier en ouvrant la poubelle avec le pied. Ça va. Eteindre la lumière de la salle de bains, rallumer pour vérifier qu’elle est bien éteinte. Eteindre à nouveau et rallumer. Cinq fois.

Douze pas pour atteindre la porte de la cuisine. Quatre pour arriver contre la partie du plan de travail où se trouve la cafetière. Faire le café : ouvrir la cafetière, ouvrir le paquet de filtres toujours posé sur le plan de travail, prendre un filtre, le mettre dans la cafetière, refermer le paquet et le reposer à cinq centimètres de la boîte à café. Saisir la boîte à café, l’ouvrir, prendre la dosette laissée en permanence dans la boîte, mettre le café dans le filtre en comptant une, deux, trois, quatre, cinq doses. Remettre la dosette, refermer la boîte à café, la ranger à cinq centimètres de la cafetière. Prendre la verseuse de la main droite. Ouvrir l’eau côté froid. Remplir la cafetière jusqu’au trait « quatre tasses ». Fermer l’eau. Verser l’eau dans la partie adéquate de la cafetière. Torchon couleur bleue. Essuyer l’eau qui a coulé le long du verre. Essuyer le plan de travail. Ranger le torchon sur la barre prévue à cet effet. Faire pivoter le filtre chargé en café. Glisser la verseuse en dessous. Appuyer sur le bouton. Attendre quarante-cinq secondes avant le premier bruit indiquant que l’eau montée température commence à goutter sur le café. Voilà. Ça va. Non, ça va pas. Se laver les mains. À côté de l’évier le savon liquide identique à celui de la salle de bains et une serviette blanche pliée en quatre alignée sur le bord droit de l’évier. Ça va. Pas de miroir. Ça va. La journée commence. Je me suis levée deux heures et quarante-trois minutes avant l’heure à laquelle je dois partir pour aller travailler.

Vous avez compris : j’ai des tocs. Chez moi, tout est compté, calculé, millimétré. Chaque geste, chaque pas est réfléchi, intégré, ingéré, digéré. Sortir de chez moi est une gageure quotidienne car il me faut dix-sept minutes et trente-trois secondes pour fermer la porte et vérifier qu’elle l’est effectivement. Je vis seule. Je n’ai jamais pu établir une relation durable avec quiconque, ne serait-ce même qu’en amitié. Je ne parle pas du reste. Imaginez-vous un instant faire l’amour en décomposant chaque mouvement de vous et de votre partenaire, et en éprouvant toutes les sept minutes le besoin irrépressible d’aller vous laver les mains !

Et bien malgré tout cela, ma fierté est d’avoir su faire un atout de cette maladie obsessionnelle compulsive et infernale. J’ai réussi à sublimer ce qui aurait pu être une infirmité rédhibitoire à tout emploi. Je suis devenue hôtesse de toilettes dans un grand, très grand restaurant. Ou plus prosaïquement parlant « dame pipi ». Vous n’imaginez pas à quel point l’endroit que je tiens sous ma responsabilité est propre, nickel, brillant, désinfecté, parfumé, musical et accueillant. Je suis la reine absolue et incontestée des hôtesses de toilettes de France. Je suis connue et reconnue. Les patrons des autres établissements de luxe me courtisent, professionnellement parlant bien entendu, pour que je rejoigne leurs brigades, leurs équipes, voire même leurs staffs. Je refuse poliment et décline toutes les propositions. Là où je suis, je suis bien. C’est un royaume sur lequel je règne en monarque et j’ai la chance insigne que ce royaume se trouve à six cent vingt-huit pas de mon domicile.

Et puis, compte tenu de la notoriété de l’établissement qui m’emploie, je rencontre chaque jour les plus grands artistes, les hommes et les femmes politiques les plus influents, les sportifs les plus cotés, les vedettes les plus adulées. Nombre d’entre eux me connaissent, m’appellent par mon prénom – Jeannette - et souvent me gratifient d’un mot gentil, ou d’un pourboire, ou d’un autographe. Le comptoir rutilant derrière lequel je règne est à la fois un lieu de convivialité et quelquefois de confidences que je recueille sous le sceau du secret.

Défilent aussi dans mon domaine privé, ceux que les médias font et défont en une soirée télé. Ceux-là même qui tomberont dans l’oubli aussi vite qu’ils sont montés au sommet illusoire de la célébrité. Ils affichent un sourire béat et une assurance maladroite comme si ils brandissaient devant eux l’oriflamme de leur vanité. Au fond, je leur en veux pas. Ils sont à la fois le miroir, l’instrument et les enfants d’une société sans repère.

Cependant, ce qu’ils ignorent tous, c’est que je note tout ce que l’on me dit, tout ce que l’on me confie et tout ce qui se murmure et que j’entends malgré moi. Vous n’avez pas idée de ce qui peut s’exprimer là, dans les toilettes des hommes autant que dans celles des femmes. Jalousie, propos amers, déballage sans vergogne de vie privée, coups fourrés politiques, vacheries distillées à mi-voix ou même cris d’amour à peine étouffés. Et j’en oublie. Je note tout. Pas par réel calcul, mais par nécessité impérieuse de le faire.

Le mois dernier, une éditrice avisée et passablement énervée est venue se re-pomponner dans mon royaume. On a échangé quelques mots, puis un peu plus. Elle s’est montrée intéressée, puis passionnée, puis insistante. Mon livre sort pour Noël, accompagné d'une campagne de pub orchestrée autour du concept du cadeau idéal. Son titre ? « Les confidences de la huitième cabine ». Ce sera, parait-il, plus vendeur que « La France par la lunette arrière » que j’avais d’abord proposé. C’est elle la professionnelle, après tout !

Blanche et Colombe ... comme un conte

Armand, s’acagnarda un peu plus dans la grande chaise et entreprit de bourrer sa pipe.
- tiens, petite, sert moi donc un autre café. Et puis toi là, le grand avec les bras qui pendent, remets donc une ou deux buches dans la cheminée.
Sur la table derrière, restaient quelques biscuits et des fruits secs. Le café arriva aussitôt.
Imposant de stature comme de tour de taille, vêtu de son éternelle veste en velours, favoris et moustache blancs, œil frisant, Armand était le conteur de la vallée. Il arpentait la région et animait les veillées avec ses légendes et ses contes peuplés de sorciers, de bêtes malfaisantes et autres étrangetés.

Ce soir, c’était dans la plus grosse ferme du hameau des Esparrons, appuyé contre l’épaule de la montagne, qu’il s’était arrêté. On avait rangé sa carriole, et dételé le grand cheval roux qui reposait paisible dans l’étable. On l’aimait bien Armand, et même certaines femmes disaient encore de lui qu’il « portait beau ». Lui, il laissait dire.
Il dégusta son café pendant qu’on s’affairait à tisonner et à resserrer le cercle autour du feu. Enfin, il posa son bol avec un grand « ah » de satisfaction, tira une première bouffée et appuya ses coudes sur ses genoux.

- Mes amis, aujourd’hui, je ne vous parlerai pas de fantômes, de diables ou de bûcheron sans tête comme la dernière fois. Je vais vous raconter une histoire toute simple, belle comme notre vallée et lumineuse comme les matins de printemps. Une belle histoire d’homme et de bête. Une véritable histoire d’amour ...
On s’ébroua autour, certains peut-être un peu soulagés. Les jeunes filles croisèrent leur regard en rosissant.

- Il y a bien longtemps, dans un petit village de la montagne de Lure, vivait la famille Monestier. Elle n’avait rien de bien particulier par rapport aux autres si ce n’est qu’il y était né deux jumeaux, deux garçons prénommés Frédéri et Augustin. Hélas, leur mère aussi jolie que frêle, mourut épuisée par le labeur avant leurs cinq ans. Le père inconsolable sombra bien vite dans l’alcool les accusant même d’avoir apporté le mauvais œil et d’être responsable de la mort de leur mère. Quelques mois après il disparut à son tour. On trouva son corps noyé dans le Lauzon du côté de Sigonce. L’instituteur et sa femme qui n’avaient pas eu d’enfant, prirent alors en charge les deux gamins en pensant « advienne que pourra » et, bon an mal an, ils réussirent à leur donner l’amour et l’éducation qui leur avaient manqués jusque-là. Cependant, vers dix-huit ans Frédéri et Augustin, devenus deux solides gaillards, partirent au service militaire. Quand ils retournèrent dans leur village, leurs parents adoptifs avaient économisé un peu d’argent. Ils purent acquérir une vieille ferme en ruine et quelques arpents de terre. Leur travail acharné en fit une exploitation reconnue dans toute la vallée.

- Mais, durant ces temps de jeunesse et d’armée, ils s’étaient liés d’amitié avec un jeune homme qui leur ressemblait un peu. Un colosse de roc et de genêts, venus d’un pays de causse battu par la burle, entre Aubrac et Gévaudan, Joseph Cayrel. Ils avaient juré de s’écrire tous les ans, sachant qu’ils ne se reverraient sans doute jamais. Ils tinrent parole durant vingt ans. Une lettre à la saint Jean, une à la Noël auxquelles ils répondaient toujours. Mais une année, il n’y eu pas la lettre de la saint Jean. Ils n’eurent pas non plus de réponse à la leur. Le Noël suivant, en arriva une, mais pas de la main de Joseph, de celle de sa femme, Marie-église. On l’avait baptisée ainsi car elle avait été trouvée enveloppée dans des langes, sous le porche de l’église de Marvejols. Elle disait que Joseph était mort écrasé par un tombereau au début de l’été. Marie-église avait dû vendre une partie de ses bêtes, et louer un peu de terre pour survivre. Elle leur souhaitait un joyeux Noël malgré tout et leur envoyait une fleur séchée prise sur la tombe où reposait son homme.

- Augustin et Frédéri se sont regardés, se sont levés de leurs chaises comme un seul homme et on dit ensemble : « on y va ». Et puis ils ont réfléchi. Augustin rompit le silence :
- Ecoute, frère, je suis célibataire, tu es marié. Tu as une famille et des enfants et c’est toi qui connait le mieux les affaires. Alors il vaut mieux que j’y aille seul.
- Tu as raison, répondit Frédéri. Mais prend mon Baptiste avec toi. Il a dix-huit ans et est plus fort et plus réfléchi que nous deux réunis l’étions à son âge.
Ils écrivirent une réponse à Marie-Eglise et préparèrent le voyage

Quelques jours plus tard, l’oncle et le neveu prenait la route de Forcalquier. A pied, en chemin de fer, en char à bancs, il leur fallut cinq jours pour rejoindre Marvejols, puis le Buisson. Quand ils ont frappé à la porte de la ferme Cayrel, c’est Marie qui vint leur ouvrir, accompagnée d’une jeune fille qui lui ressemblait en tout point. « C’est Blanche ma fille. Enfin notre fille ». Elle les fit asseoir et leur servit un grand bol de soupe. Sur la table en bois luisant, il y avait leur lettre en réponse à la sienne. Juste quelques mots : vous inquiétez pas, on arrive.

Ils sont restés plus d’une année en Gévaudan, à remettre en route la ferme. Marie avait pu conserver deux vaches et une jeune génisse qu’elles avaient appelée Colombe. C’était une Aubrac, blonde au regard très doux, que Blanche chérissait par-dessus tout. Baptiste, lui, n’avait d’yeux que pour Blanche.
Son oncle, lui, était tombé amoureux de Marie, malgré le cal de ses mains et les rides au coin de ses yeux où passaient trop souvent les ailes sombres du malheur.

Un jour Blanche avait emmené les bêtes, leurs trois plus celles qu’Augustin avait négociées au grand marché de Mende, un peu plus loin que d’habitude sur le plateau. Baptiste qui l’avait accompagné à distance, était affairé à débroussailler un secteur où il pensait faire un peu de seigle ou d’orge. Soudain il entendit un cri perçant, du côté de la pâture. Il se saisit de son outil et courut comme un fou dans la direction d’où provenaient les cris.

Il s’arrêta net : une espèce de bête entre chien et loup, noir, hérissé, tournait autour de Blanche. Mais entre la jeune fille et l’animal, Colombe s’était interposée, corne en avant, mufle dilaté, faisant fi du coup de dent qui teintait son mollet de rouge sombre. Baptiste hurlant, faucille dans une main et bâton trouvé dans l’autre, fondit sur la bête. Celle-ci, surprise, fit face un instant puis fila en ronflant, abandonnant sa proie. Blanche se jeta dans les bras du jeune homme et s’y blottit toute tremblante. Ils restèrent un moment ainsi serrés contre l’autre. Puis Baptiste dit :
- Il faut s’occuper de Colombe. C’est elle qui t’a sauvée. Moi j’ai juste fini le travail.

Quelques semaines plus tard, Blanche et Baptiste demandèrent à Marie-église et Augustin la permission de se marier. Celle-ci leur fut accordée, sous réserve de l’accord des parents de Baptiste. Et ce d’autant plus aisément qu’Augustin ajouta :
- Tu vois, gamin, je n’ai jamais trouvé femme chez nous, là-bas. Mais je l’ai trouvée ici, dans ce pays aussi beau et aussi rude que le nôtre. Il regarda Marie-église, mit sa main sur son ventre et rajouta :
- Et puis je crois bien qu’il y a un petit en préparation, là ...

Voilà, mes amis, l’histoire est finie, mais pas tout à fait tout de même. Ecoutez encore un peu ... 

Augustin resta en Aubrac. Baptiste et Blanche se marièrent en Haute Alpes. Mais, lorsqu’ils quittèrent la ferme du Buisson, ils emmenèrent Colombe. Le voyage de la pauvre bête n’a pas dû être des plus aisés, mais elle arriva en forme à saint Saturnin. Elle rejoignit le troupeau familial, et fit plusieurs veaux métissés Aubrac et Abondance. Puis ils la laissèrent couler paisiblement ses jours, dans la ferme ou dans les alpages.

Plusieurs années passèrent. Un soir d’été tout embaumés des parfums de la montagne, Baptiste et Blanche étaient tous deux au buron, pour faire les fromages. Le travail achevé, assis sur une pierre encore chaude, ils regardaient, la nuit se coucher doucement sur la terre et le ciel se piqueter d’étoiles. Une bête se détacha du groupe. C’était Colombe, blanchie, un peu boiteuse aussi. Elle s’approcha d’eux, plia les genoux et se coucha contre Blanche, le nez sur ses jambes, poussa un énorme soupir et mourut, simplement.

Ils restèrent interdits. Blanche, les yeux remplis de larme, ferma les paupières de l’animal. Baptiste murmura :
- Elle a rempli sa mission.
- On ne peut pas la laisser ainsi, dit Blanche après un moment, tout en caressant la peau tiède et douce.
- Tu as raison.

Ils s’écartèrent un peu du buron. Baptiste alla chercher une pioche et une pelle et creusa une espèce de tombe, peu profonde tant le rocher affleurait. Ils y tirèrent le corps de Colombe et le recouvrirent de toutes les pierres qu’ils purent trouver. Puis Baptiste bricola une forme de croix qu’il planta sur le dessus.
- Le Jésus me le pardonnera bien, va ...

Armand se redressa un moment pour juger de l’effet de son histoire. On reniflait pas mal, on se mouchait aussi. Il sourit derrière sa moustache et termina :
- Et c’est pour ça que ce petit coin de terre herbue, tout là-haut vers les alpages, s’appelle le plateau de Blanche colombe ...
- Dis donc Francine, il te resterait pas un peu de ton eau de vie de prune ? J’ai un peu soif.

Vache Aubrac

Les Alpages


samedi 26 mars 2016

Le Gone

- Depuis le gros caillou, vous allez jusqu’à la rue Diderot, puis vous prenez par la traboule de la Cour des Voraces jusqu’aux Tables Claudiennes. A la sortie, je suis là, juste à droite.
J’avais suivi scrupuleusement les indications et frappais à une porte en bois marron à l’aide d’un vieux heurtoir en fer rouillé. Une plaque en cuivre vert de grisé indiquait sobrement "Atelier G.Cochard". Des pas traînants, puis le battant qui s’entrouvre. Une forme s’efface dans l’ombre fraîche de l’allée.
- Montez les degrés devant vous fit la voix frêle ; je vous suis à mon rythme, va ! C’est au troisième. La porte de l’atelier est restée ouverte.

Je pénétrais dans un grand local éclairé par deux immenses fenêtres sans volet. Un impossible fatras de rouleaux de papier, de cartons perforés, d’outils de toute sorte la remplissait jusqu’à la gorge. Une vieille banque en bois occupait le centre et deux gros meubles à multiples tiroirs, le fond. Les murs étaient couverts de dessins dûment numérotés. Je respirais une odeur de cire et de graisse, mêlée à celle très spéciale de la soie. Peu après la voix entrait à son tour. Je me retournais pour découvrir un vieux bonhomme petit et maigre, flottant dans un bleu de travail élimé et comme ciré par l’usage, un béret noir vissé sur la tête. Des lunettes rondes aux branches tordues lui donnait un air un peu fou, mais les yeux pétillaient de malice. Il me regardait par en dessous, le visage légèrement incliné de côté, en mâchonnant une gitane maïs maintes fois éteintes et rallumées.

- Alors c’est vous le curieux, l’ingénieur, demanda-t-il en appuyant sur le dernier mot d’un petit rire. Vous voulez voir la bête, c’est ça, hein ? Ah, y en plus beaucoup comme celui là, vous savez. Il a bien plus de cent ans … presque mon âge rajouta-t-il avec un clin d’œil complice.
Je ne savais trop quoi répondre et lui emboîtais le pas vers une autre pièce un peu plus sombre.

- Voilà ! Dit-il ponctuant avec un large mouvement du bras. Voilà le rescapé du temps qui passe.
Dans une quasi pénombre trouée par deux lampes l’éclairant, IL était là, échassier de bois luisant surmonté par une mécanique complexe. Il semblait dormir.
- J’vais vous le montrer au travail.
Le bonhomme s’installa devant la façure, fit jouer deux ou trois fois le peigne, appuya sur la pédale pour libérer les fils, lança la navette et commença à tisser. Les cartons perforés se mirent à tourner. Les fils de chaînes entraînés par la mécanique montaient et descendaient, reliés aux aiguilles tombant dans les trous des cartons. Le claquement sec de la navette, le bruit du peigne venant tasser la dernière trame insérée, le cliquettement des aiguilles, le sifflement sporadique de la courroie et le tissu qui avançait doucement. Malgré son extrême application, je sentais la passion et le bonheur du vieux canut. Il s’arrêta après quelques minutes.

- Viens donc voir, gone ! Je m’approchais timidement.
- Vous tissez … à l’envers ?
- T’as l’œil, gone. C’est bien, ça. Ben oui, tu comprends, pour pas fatiguer la machine en levant des masses de fils trop importantes, j’ai inversé le dessin. Du coup, je lève moins et elle aussi.
- Mais, comment vous faites pour voir si c’est juste ?
- Ben tiens, avec la glace !
Il prit un miroir attaché à une canne en bois et la passa sous le tissu. Et je vis une pure merveille de motif de feuilles d’acanthes d’or et de soie rouge.
- Monsieur Cochard, … vous faites tout ?
- Ca t’en bouche un coin, pas vrai ? Je fais juste ourdir ailleurs et je fais faire aussi les canettes. Mais c’est moi qui fait les cartons pour les dessins, le remettage et le rentrage en peigne. Tiens regarde dans l’armoire derrière toi. Mais fais attention, c’est fragile.

J’ouvrais et restais interdit devant l’incroyable beauté des tissus suspendus. Brocards, damas, façonnés aux nuances subtiles brillaient doucement sous la lueur tamisée des vieilles lampes.
- Et celui-là, il est … authentique, non ?
- J’avais bien vu qu’t’avais l’œil ! C’est un tissu qui ornait les appartements de Marie Antoinette à Versailles. J’en ai refait plusieurs mètres l’année dernière. Et celui d’à côté, il va aux murs d’une des pièces de réception du château de Vaux le Vicomte. Y se mouchait pas du coude le père Fouquet, nom de nom. Alors, y te plait-il mon vieux bistanclaque. ?
- Plutôt, oui. Je jetais un coup d’œil à ma montre.
- Dites, monsieur Cochard, ça vous dirait pas une quenelle chez l’Antoinette.
Il me regarda avec un étonnant sourire.
- Dis, ça t’embêterait pas si on emmène la Nénette ?… Je mets mon tricot au lieu du bleu et on y va. Je la préviens en passant.

La Nénette était une petite femme à blouse grise et chignon bleuté. Elle avait les mêmes yeux rieurs que son Mari.
- Ben alors mon Glaudius, tes habillé sans devant dimanche. Viens que je te remette ce tricot à l’endroit. Vous auriez pu lui dire, monsieur, quand même.
Antoinette nous accueillit avec sa bonhomie coutumière.
- Alors père Cochard, toujours dans le taffetas ?
- Tais-toi donc espèce de bartavelle ! Taffetas, mes soieries façonnées … Mets nous donc plutôt un pot de Macon.

Le repas se passa comme un rêve. Moi jeune homme frais émoulu de l’école sup’ et les deux vieux racontant leurs souvenirs, leurs soucis et leurs joies. Après la quenelle, il y eut le Saint Marcellin avec un verre de Morgon et un sorbet vigneron de première catégorie. Quand on est sorti du bouchon, un petit groupe attendait devant la porte de l’allée.
- Mon dieu, fit le père Cochard. J’ai failli oublier les japonais de cet après midi !
Moi, je revins le lendemain, puis le surlendemain, puis tous les jours de la semaine.

C’était il y a près de dix ans maintenant. J’ai travaillé d’abord comme assistant, puis on s’est associé. J’ai tout appris du vieux canut, le métier comme la vie. Un matin ou j’arrivais à l’atelier, je le trouvais vide. J’allais frappé chez eux, en face. Sans réponse j’essayais de tourner la poignée et la porte s’ouvrit. J’appelais en vain. Je les ai trouvés tous les deux dans le lit, en habit du dimanche se tenant par la main. Sur la commode une belle enveloppe avec l’écriture du Glaudius «pour le Gone». Je mis longtemps à lire, le regard brouillé par les larmes que je ne pouvais calmer :


« Gone, on a appris hier chez le médecin que la Nénette avait attrapé une saloperie dans le ventre et qu’elle en avait plus que pour quelques semaines à vivre. Alors on a bien réfléchi tous les deux. On s’est dit que le bon Dieu nous avait pas donné de gone à nous, mais qu’il nous en avait fourni un quand même. Toi. Et puis on s’est dit aussi que je pouvais pas rester ici-bas si elle était déjà là haut. Alors on a décidé de partir ensembles. On s’est habillés comme pour aller à la messe, on s’est couchés, on s’est pris la main et puis on a croqué en même temps une pilule de cyanure. Je suis sur que t’en sais largement autant que moi sur le jacquard. Chez le notaire, tout est arrangé et tout est à toi. Alors, bonne chance, Gone. Nous en veux pas et pense qu’on te regarde depuis le paradis des canuts.
Signé Nénette et Glaudius Cochard.
»

Voilà toute l’histoire. J’ai vendu l’atelier de la Croix Rousse pour m’installer de façon un peu plus rationnelle. Pas très loin, vers Caluire. J’ai acheté deux métiers ultramodernes, informatisés et tout et tout, mais j’ai gardé le Bistanclaque du Glaudius. En fouillant dans les papiers, j’ai même appris qu’il avait appartenu à la famille Jacquard.

Je travaille pour les musés et les demeures historiques du monde entier. Il y a même des tissus tellement particuliers que je ne peux les refaire qu’avec la vieille mécanique.


De temps en temps, je vais au cimetière de la Croix Rousse leur raconter un peu comment ça va, et fleurir la pierre grise. En partant je dis immanquablement merci à Glaudius de m’avoir appris le plus beau métier du monde et, en plus, de m’avoir confié le plus beau métier (à tisser) du monde.


Un peu de lyonnais :
La cour des Voraces


Le Gros Caillou : l’un des plus beaux points de vue sur la bonne ville de Lyon, au bout du boulevard de la Croix Rousse.


Une bartavelle : mot du riche et pittoresque parler lyonnais qui signifie une femme bavarde, un peu commère. A rapprocher de la Jarjille stéphanoise qui elle est en plus taquine.


Un peu de tissage :
Le métier Jacquard


Le remettage consiste à mettre les fils dans les œillets qui descendent de la mécanique.
Le rentrage ou piquage en peigne, consiste à passer ces mêmes fils entre les dents du peigne
La façure est la partie de l’étoffe comprise entre la dernière trame (ou duite) tissée et le rouleau de tissu fini.
Les cartons : ce sont les cartes perforées permettant le mouvement de la mécanique Jacquard elle même gouvernant chaque fil (ou groupe de fils) de la chaîne. Le principe est le même que celui du limonaire. Ces cartons troués manuellement à l’emporte pièce sont les ancêtres des cartes perforées des premiers ordinateurs et ont inspiré les concepteurs de ces derniers.
Le Bistanclaque était le nom/onomatopée familier donné par les vieux canuts à leur métier à tisser. Ce nom reproduit bien le bruit du tissage.
La canette est la bobine de fil qui est dans la navette.