mardi 9 février 2016

Il a plu (marche du sel en Inde 1930)

Une pluie violente et soudaine. Les nuages se sont déchirés en cataractes tièdes. La terre fut si vite pleine de la semence du ciel qu’ils se fondirent dans un même élément, miroir liquide et poussière d'ocre.  Puis tout cessa brutalement. Les odeurs mêlées de girofle et de crasse, de jasmin et de pourriture, dirent à nouveau la danse incessante de la vie et de la mort. 

Derrière la vapeur immense montant du sol, ils devinèrent les casques luisants des cavaliers alignés devant eux. 

Eux, ils étaient nuée infinie. Assis, presque nus, calmes. A peine un murmure d’hommes. 
- Mahatma, fit une jeune voix à sa droite, Mahatma, je n’ai plus peur.  Il se tourna pour lui sourire : -

Demain, nous pourrons enfin recueillir le sel. 
Dans un fracas métallique, les chevaux fumants avancèrent dans leur direction.




Comme un germe d'espoir (Haïti 2010)

Je marche dans les décombres. Du bois, des cendres, du fer tordu. Des cris brisent un air irrespirable. Des cris de dessous qui s’éteignent parfois. Des enfants, des femmes, tentent de soulever des pierres plus lourdes que leurs propres vies, plus lourde que le monde qui les regarde faire. La poussière n’est pas encore retombée. 

Je suis un vieil homme aux yeux pâlis par les années. Mes os se rouillent, ma peau est sèche, mes lèvres aussi de n’avoir pas goûté l’eau depuis si longtemps. Ma famille est en dessous, figée dans le silence de la mort. C’était il y  presque un an. 

Aujourd’hui rien n’a vraiment changé. Les gravats dans les rues. Des enfants sans école jouent en courant dessus. La maladie nous guette désormais. Fulgurante, insidieuse. Des hommes venus de pays riches font ce qu’ils peuvent pour nous aider. D’autres sont rapaces haïssables. D’autres encore se disputent un suffrage douteux auquel personne ne croit vraiment. 

Alors moi, la nuit, je mens. 

Je parle dans la ville, partout. Aux seuils des maisons en planches et en toiles. Sur les places entourées d’ombres noires. Devant les dispensaires mouroirs. Je dis que les temps meilleurs vont venir. Que la ville va resurgir de ses ruines. Que notre peuple est chéri de Dieu. Que les jeunes ont un avenir. Je dis que notre enfer sera un paradis. Qu’Haïti, mon pays de poésie est immortel. 

Je suis fou peut-être, mais de temps à autre, le regard d’un enfant s’allume et l’espoir pousse un peu la porte de son âme.


Hommage à Jean Ferrat

De plaines en forêt, de vallons en colline, on arrivait immanquablement à cette vieille ferme au milieu de nulle part. Des nuits entières à nous regarder chanter, être heureux et vivre nos seize ans. Nous, les guitares, les harmonicas, et puis Brassens, Brel, Alwright et tous les autres. La montagne était belle en ces nuits là, et l’automne si loin. Bien trop bourgeois pour manger cervelles d’évêque et foies de militaire, nous chantions « le déserteur », sérieusement … pauvres petits cons, et pauvre Boris. 

Quand le feu mourait doucement, nous nous pelotonnions dans les duvets, le nez dans les étoiles et nos illusions à fleur de cœur. Les mains se frôlaient, parfois les lèvres aussi. Les filles étaient trop sages encore, mais la sainte Vierge des églises ne souriait pas mieux qu’elles. Un jour nous dormirions ensembles. C’est si peu dire qu’on s’aimait à perdre la raison. 

Que la nature est belle mais que le cœur me fend. Hier, un poète rebelle a été mis en terre avec son rêve modeste et fou, mais son étoile brille haut dans le ciel. Il ne chantait pas pour passer le temps ; nous, si. 

Que serons-nous sans toi ? Ce doit être cela la douleur du partir


Ma France


lundi 8 février 2016

La légende de ZOOR

Le jour d’après


Il leur avait fallu du temps. Une marche sans fin dans cette plaine herbeuse au silence bruissant. Le petit groupe avançait en se frayant un chemin dans les inflorescences enchevêtrées et odorantes. Toumba marchait devant.

Après l’apparition dramatique du Dieu Zoor surgissant du lac sacré pour emporter la fille du chef Koury dans les entrailles du volcan, le peuple de Zilla s’était disloqué.
Certains étaient restés pour vouer leur vie au culte de Zoor. Chaque treize lunes, ils trouvaient une jeune fille à lui offrir en sacrifice. Zoor, à la fois serpent et oiseau, corps d’écailles et aile de feu, poussait son mufle énorme hors de l’eau dans un jaillissement épouvantable et entraînait la victime dans les profondeurs. Ainsi, le peuple pouvait vivre en paix, sans craindre la colère du Muchinga.
Les autres étaient peu à peu partis, bravant les anathèmes et s’étaient éparpillés dans la nuit des temps.

Toumba et sa tribu avait été les derniers à quitter l’abri du ventre de la montagne sacrée. Ils avaient rassemblé leurs maigres avoirs, flèches en silex, arcs, peau de bête et avait profité de la nuit la plus noire pour filer dans l’étroite anfractuosité rocheuse, unique moyen de déboucher sur la savane. Mais ce qu’ils avaient pu conserver avec eux étaient un véritable trésor. Opposé depuis longtemps aux sacrifices, désorienté par les rites imposés par le nouveau grand prêtre, Toumba, désormais vieux sage, avait su garder dans le plus grand secret, et leur écriture, et leur mythologie fondatrice. Ces deux éléments essentiels de la civilisation du peuple de Zilla étaient à présent considérés par ceux qui le gouvernaient, non seulement comme illicites, mais encore comme dangereux, et propres à provoquer la colère de Zoor. Toumba était le dernier à pouvoir déchiffrer les pierres gravées et à en comprendre le sens. Son seul but dans sa fuite était de pouvoir transmettre à son plus jeune fils la pensée unique de son peuple perdu.

Bientôt, une colline se profila à l’horizon, baigné par les lueurs pourpres du soleil couchant. Ils accélérèrent le pas et entamèrent l’ascension d’un raidillon caillouteux. Les grandes herbes se faisaient plus rares, l’air plus frais. Toumba demanda d’aller encore plus vite. Il craignait qu’ainsi à découvert, ils deviennent une proie facile pour les bêtes sauvages peuplant la contrée. Tous obéirent et malgré la fatigue, ils se serrèrent un peu plus, les plus rapides attendant les plus lents. Les femmes portaient les enfants, les hommes forts les vieillards usés. Toumba, lui, restait devant. Il savait où il conduisait sa tribu. Les écritures sacrées lui avaient indiqué le chemin.

Au détour du sentier, ils commencèrent à entendre le bruit. Sourd, d’abord, puis de plus en plus présent. Toumba attendit d’atteindre une espèce de plateau étroit, dominant la grande plaine pour stopper la marche. Quand tous l’eurent rejoint, il prit la parole :
- regardez pour la dernière fois le mont Muchinga, là-bas, au fond du monde. Il reste le dernier dans la lumière. Nous ne le verrons plus jamais. Nous allons marcher sur des terres inconnues, ou personne n’a encore marché. Ecoutez le bruit devant nous. N’ayez pas peur.

Les pierres nous disent qu’il s’agit de l'énorme chute d’eau d’un fleuve que nous ne savons pas. Derrière, se cache le pays où nous vivrons en paix, libres de continuer ce que nos vrais ancêtres avaient commencé à construire. Allons, courage, nous arrivons au terme de notre voyage. Toumba se tut. Il chargea son sac sur l’épaule et se mit à marcher. A sa suite, ils reprirent la route sans un mot, mais le cœur plus léger.

Après avoir contourné le plateau, ils s’arrêtèrent à nouveau, sidérés. Devant eux, s’élevait comme un mur immense, une gigantesque cataracte que la lune montante éclairait d’or.
Un enfant échappa à sa mère. Il s’approcha doucement du bord du chemin et, face au fleuve, se mit à fredonner une espèce de mélopée ignorée. Toumba le regarda et murmura. « C’est toi, petit qui redonnera vie à notre peuple ». Son plus jeune fils lui lança un regard sombre.

La légende de ZOOR

La pierre du Muchinga


La chaleur était douce sur les pentes escarpées des monts Muchinga.

L’équipe du professeur Antoine Debruges était à pied d’œuvre depuis déjà quelques semaines et le camp de base était parfaitement en place. Les tentes étaient solidement arrimées au sol granitique, la plus grande servant de bureau, de laboratoire … et de salon de musique pour Jeanne Debruges qui ne se séparait jamais d’un petit clavier aux touches jaunies. Elle y dormait aussi quelquefois. Jeanne, précieuse et diaphane, l’enfant venue tard d’un mariage bancal, Jeanne longue brune aux yeux d’eau claire et aux mains d’artiste séduisait autant par son étrange beauté que par sa connaissance de la paléoanthropologie dont elle avait fait sa spécialité.

A force d’observations et de relevés minutieux de la topographie des lieux, ils avaient fini par repérer une sorte d’étroit défilé dans une anfractuosité recouverte de végétation. C’était la voie qu’ils espéraient. Ils s’étaient enfoncés progressivement dans le ventre de la montagne découvrant sans cesse d’autres passages creusés dans les différentes roches qui la composaient. Ils avaient ainsi remonté le fil des siècles, puis des millénaires. Ils avaient suivi le cours d’anciennes rivières, trouvé les traces des glaces, découverts aussi des fossiles nombreux. Des jours entiers à voir leurs ombres danser sur les parois. Des jours entiers à évacuer des pierres plus lourdes que le temps. Des jours entiers à respirer l’air de l’histoire des hommes. Des jours entiers jusqu’à ce que, ce matin là, ils atteignent cette salle incroyable dont le sol concave révélait la présence d’un très ancien lac souterrain et qui avait laissé place à une roche noire et luisante devant laquelle ils étaient resté muets, sidérés presque tremblants. On distinguait nettement les signes gravés de ce qui semblait être une écriture. Une écriture qui serait vieille de plus de cinq millions d’années et qui allait remettre en cause tout ce que les hommes croyaient savoir sur leur humanité.

La nuit africaine couchait ses ombres fantasmatiques sur la savane.

Au loin, les reflets bleutés du lac Bangweulu défiaient encore un peu l’obscurité souveraine.

Après d’interminables discussions avec son père à propos de leur découverte, ils était restés silencieux à écouter battre le cœur du monde sous l’écorce de la terre africaine. Puis comme souvent, elle avait confié quelques notes d’une fugue de Bach à la brise légère avant de s’endormir sur le lit de camp, au fond de la grande tente. Les Bembas entretenaient le feu et la mélopée juste murmurée de « l’homme de garde » la berçait paisiblement.

C’est le silence qu’elle ressentit confusément dans son sommeil. Un silence lourd, inhabituel. La nuit qui n’est que cris, bruissements, appels était devenue subitement muette. Jeanne assise au bord du petit lit métallique écoutait, tendue, incrédule. Puis elle l’entendit. Ce fut d’abord un chuintement grinçant puis un souffle lent et rauque, une espèce de respiration profonde qui tournait lentement autour de la tente. Une forme énorme s’appuyait maintenant contre les parois de toile, dessinant des contours insensés. Malgré la terreur qui la submergeait, Jeanne crut reconnaître une espèce de mufle formidable et hideux, naseaux ouverts qui semblaient inspirer la nuit. Elle tremblait maintenant, ne pouvait proférer aucun son. Son corps était trempé de sueur. Elle se sentit pâlir encore lorsque deux taches rougeâtres s’éclairèrent juste derrière la porte. Deux taches de lumière prolongées par deux rayons qui filtrèrent et pénétrèrent dans la tente. Jeanne eu le réflexe ultime de s’accroupir derrière le lit de camp et de ramener sur elle la vieille couverture de survie. Au travers des déchirures du tissu aluminisé, elle observait le mouvement de ce regard sans yeux. Une vapeur pestilentielle avait rempli l’espace et elle s’efforçait de retenir la nausée qui montait en elle. Les deux faisceaux firent le tour de la tente, minutieusement, s’attardant même sur la forme sombre qu’elle définissait et lui causant une douleur insidieuse au bras droit. Le revêtement de la vieille couverture la protégea miraculeusement de leur inquisition. Enfin, tout doucement elle commença à percevoir la voix. Une voix inhumaine parlant une langue primitive, hachée, gutturale. Une voix qui s’insinuait au plus profond de son esprit. Et l’inimaginable se produisit : elle comprenait ce que cette voix disait.

-          « Gniarnnh amk, yiarrgh ought ». « Tu m’as réveillé, je suis là ».
-          « yarmgn gniatr, forgnh Zoor varthn nockt » . « Je suis Zoor, mais ne dis pas mon nom »
-          « gniayang suing margnh forgnh Zoor » . «  Je suis Zoor et tu es à moi ».

Puis tout se tut soudain. Tout redevient normal. Le petit jour commençait à poindre ; la vie nocturne allait bientôt laisser la place à l’agitation habituelle. Jeanne resta longtemps sans bouger, à essayer de formaliser ce qui venait d’arriver, à mettre des mots sur l’innommable. Sa connaissance poussée des mythologies des peuplades primitives et de leurs rites se heurtait à son rationalisme scientifique pour aller plus avant dans ses réflexions. Elle mit longtemps à reprendre ses esprits puis finit par sortir en chancelant. Bonaventure, l’homme de confiance de son père, celui qui le suivait depuis plus de vingt ans dans toutes ses expéditions, était assis près du feu. Elle voyait son dos musculeux sous le tee-shirt blanc.

-          Bona, tu n’as rien entendu cette nuit ?
-          Non, rien de spécial, à part un groupe de lionnes qui a tourné un moment autour de nous, par curiosité sans doute.
-          Mon père est levé ?
-          Je crois l’avoir entendu dans sa tente il y a un instant. Déjà au travail sûrement !
-          Je vais boire un café avec lui, dit Jeanne en se dirigeant vers le centre du camp.
Si elle s’était retournée à ce moment là, elle aurait vu les yeux bruns rouges aux pupilles verticales de celui à qui elle venait de parler l’observer fixement. Elle aurait aussi pu apercevoir une étrange écharpe de brume s’enrouler autour du sommet du Muchinga.

La légende de ZOOR

La Génèse



« Toumba fit un simple geste. Un bruit sec, une vibration. Une dizaine de flèches à pointe de silex fendirent l’air tremblant de chaleur. L’animal s’abattit brutalement, au milieu du galop désordonné de ses congénères effrayés. Le troupeau se reforma un peu plus loin et se remit à brouter vaguement inquiet.

Les chasseurs s’approchèrent sans aucun bruit. Ils dépassaient à peine les hautes inflorescences de cette savane herbeuse. Toumba vit que leur proie était bien morte. Il préleva un peu de sang et le répandit autour, en hommage à la Divinité. Puis il donna l’ordre. Ils avaient peu de temps avant que les autres prédateurs n’arrivent, attirés par l’odeur du sang frais. Une famille de longues dents vivaient dans les parages. Ils avaient repéré leurs traces. Ils n’étaient pas de taille à lutter contre ces grands fauves aux puissantes mâchoires.

Avec dextérité le grand herbivore fut dépecé, découpé puis chargé sur les épaules de chacun. Ils laissèrent les entrailles encore fumantes ce qui leur donnait le temps de s’éloigner sans être pris en chasse. Les fauves se rassasieraient d’abord des restes.

Toumba avait repris la tête du groupe qui avançait en file indienne. Seul le mouvement des herbes pouvait permettre de suivre leur trajet. Bientôt ils arrivèrent au pied de la montagne et, suivant un chemin connu d’eux seuls, ils pénétrèrent dans son ventre par une anfractuosité dissimulée sous un couvert de végétaux et de lianes. Ils avaient encore un long chemin à faire, mais ils étaient à l’abri. Là bas, les feux avaient été allumés. Ils en devinaient l’odeur acre mêlée à celle un peu écœurante de l’animal et aux senteurs vertes des lichens recouvrant le sol. La lumière mouvante des torches imbibées de résine qu’ils avaient laissées faisaient danser leurs silhouettes sur la pierre noire et luisante du défilé. Le groupe attendait sans impatience le retour des chasseurs. C’était quelques jours supplémentaire de survie assurée, pour l’étrange peuple de Zilla. »

Antoine Debruges interrompt un instant son récit.

Il contemple l’imposant amphithéâtre des Nations Unies où, suspendues à ses paroles, l’écoutent les plus importantes sommités du monde scientifique ainsi qu’une horde de journalistes. Des dizaines de caméras sont braquées vers l’estrade où il se tient : sa conférence est retransmise en direct par toutes les télévisions de la planète. A ses côtés, Jeanne, sa fille aimée, brillante paléo-anthropologue lui jette un regard clair. Il mesure le travail accompli et l’extrême importance de leur découverte faite au centre du mont Muchinga, au cœur de l’Afrique. Le professeur fait un petit signe à Jeanne et de sa voix grave il reprend le fil de son ’histoire. L’auditoire captivé, respire à nouveau

« L’étroit défilé s’ouvrit enfin et le groupe arriva sur une sorte de terre-plein, bordé par un petit lac aux eaux sombres et bleutées où l’attendaient les leurs. Il fut accueilli par les cris des enfants, les sourires des femmes et les félicitations des hommes restés en protection. On choisit les meilleurs morceaux pour les faire griller, laissant les autres à boucaner pour plus tard. Ce soir là sans doute, fit-on bombance. Mais ce soir était aussi celui de la cérémonie.

Tous se rassemblèrent sur la pierre gravée, immobiles et silencieux autour de leur chef, le sage Koury. L’obscurité était partout, trouée ça et là par quelques torches fichées dans le rocher. Koury commença l’incantation et une lente mélopée poussée par les voix graves des hommes, s’éleva doucement. Puis les tambours tendus de peau de bête entrèrent en action. La transe pénétra peu à peu les esprits. Les tambours accélérèrent le rythme. Les cœurs des participants également. Et advint  l’impensable.

La surface du lac se mit à frémir, puis à bouillonner. Une forme énorme se matérialisa. La bête surgissant du néant avait répondu à la prière des hommes. Le dieu Zoor, à la fois serpent et oiseau, corps d’écailles et ailes de feu dansait maintenant au dessus du peuple de Zilla et son ombre démesurée emplissait l’univers entier. Son mufle énorme  et palpitant, son regard rouge cherchait l’offrande, son trophée, son dû. Il voulait celle avec qui il allait s’unir pour asseoir son règne, éternellement. L’élue fut la propre fille de Koury. Mais lorsque celui-ci compris, comme au sortir d’un horrible cauchemar, il poussa un tel hurlement qu’il rompit la transe du peuple. Le charme cessa et le dieu Zoor retourna dans l’éternité de son enfer. Mais il était trop tard. Il avait emporté la jeune fille dans les entrailles du Muchinga. »

Mes amis, continua Antoine Debruges, cela se passait au début des mondes. Après des années de recherche, nous avons retrouvé la pierre gravée par Koury lui-même. Nous avons pu la décrypter en rapprochant les signes de Zilla, des proto-écritures mésopotamiennes et de la langue ancestrale parlée encore aujourd’hui sur les bords du lac Bangweulu. Elle relate ce que je viens de vous dire.

Nous sommes devant une évidence : il y eut dans la nuit des temps, il y a plus de six millions d’année, bien avant Lucy, sensiblement contemporains à Toumaï, des hommes qui ont maîtrisé le feu, certaines techniques de chasse, la taille fine de la pierre, la cuisson des aliments. Plus encore, ils avaient une forme d’écriture et une pensée cosmique et une mythologie. Vraisemblablement la scène que je viens de vous décrire est certainement le fait de la transe liée à la prise de substances végétales fortement psychotropes. Mais cette découverte bouleverse complètement ce que nous savions jusqu’alors de notre humanité.

Antoine Debruges se tait. Un homme se lève, puis un autre, puis un autre. Toute la salle est debout et ne cesse d’applaudir le savant et sa fille qui l’a rejoint sur l’estrade. Antoine lui murmure à l’oreille :
- je n’ai pas pu leur en dire plus

Jeanne hoche gravement la tête.

Au risque de passer pour fou, il lui était impossible de dire que lors de leur dernière expédition au Muchinga, Zoor s’était manifesté. Et pire, qu’il avait cherché à se saisir de sa propre fille. Eux seuls savaient désormais que le dieu des anciens mondes avait refait surface, quelque part au cœur de l’Afrique et qu’un souffle d’apocalypse avait commencé à souffler à la surface de la terre.



vendredi 5 février 2016

Luxcity


(Un épisode des aventures de Yaddo espion intergalactique)

Le premier soleil entamait sa course oblique à travers le ciel orangé. Le deuxième se levait déjà à l’horizon le teintant de vert.
Bientôt, la mégapole allait sortir de terre dans le bruit feutré de la gigantesque machinerie. Les formes élancées des pyramides translucides monteraient à l’assaut d’un ciel de feu.

Quelques rares privilégiés, visiteurs importants ou membres de la gouvernance pouvaient profiter de l’incroyable spectacle. Vêtus d’une combinaison les protégeant des radiations particulièrement dangereuses durant le lever successif des deux soleils, ils l’admiraient depuis leurs plate-formes réservées et s’amusaient de leur deux ombres opposées s’allongeant sur les façades renaissant du néant.

Dès que la cité serait entièrement émergée, et après les vérifications concernant l’absence de nocivité de l’atmosphère diurne comme des rayonnements solaires, les sirènes allaient donner le signal de la reprise de l’activité. Une véritable marée humaine et galactique prendrait possession des axes magnétiques de Luxcity1, capitale insensée de la planète 278

Les premiers hommes arrivés là, avaient découvert une terre particulièrement inhospitalière. Le sol rocailleux était recouvert en permanence d’une nappe de gaz tellurique nauséabond et dès que les soleils disparaissaient, la température diurne plutôt clémente chutait incroyablement jusqu’à atteindre des valeurs proches du zéro absolu. Le sol gelait alors instantanément et rendait tout établissement définitivement impossible.

Mais la position de 278 était fort intéressante. Elle se situait à un carrefour d’un très grand nombre de couloirs spatio-temporels et de fait, pouvait devenir une plaque tournante essentiel au trafic cosmique. Les politiques poussés par certaines factions militaires commandaient missions d’étude sur missions d’étude pour arriver à trouver une solution tenable à l’occupation sinon à la terra formation de la planète. Une équipe de chercheurs proposa alors d’enterrer très profondément les bâtiments durant la nuit et de les faire resurgir chaque matin. Traités de fous tout d’abord, ces brillants scientifiques tinrent bon. On utiliserait le gaz présent partout à la surface, et  inépuisable car produit en permanence par la planète elle-même, comme source d’énergie. Quelques siècles plus tard, Luxcity1, devenait un passage quasi obligé pour les voyageurs interstellaires.

Tranquillement installé dans sa bulle opaque, Yaddo attendait d’accoster sur le spatioport de la cité. Il avait lui aussi contemplé le fascinant spectacle depuis le proche espace, d’autant plus qu’il ne s’était pas rendu sur 278 depuis fort longtemps. Les hommes avaient bâti de nouvelles pyramides translucides encore plus hautes, encore plus belles. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer l’ingéniosité et l’intelligence de ceux qui avaient imaginé puis réaliser une telle prouesse. L’intense luminosité des soleils multipliés à l’infini dans les reflets des parois permettait de mieux comprendre le nom de l’étrange capitale. Le panorama qui s’offrait à lui était d’une beauté inimaginable. La lumière irisée de la ville au milieu d’un désert de rocs et de gaz rougeâtres, barré à l’ouest par une chaîne de montagnes aux lueurs bleutées frappaient les nouveaux arrivants d’une espèce de stupeur respectueuse devant tant de splendeurs. Les pyramides montaient à l’assaut d’un ciel virant au jaune. A leur pied, l’enchevêtrement des axes magnétiques où circulaient d’innombrables vaisseaux ou de sliders individuels dessinaient des arabesques, ballet silencieux et presque immatériel.

Tous les habitants « à demeure » de Luxcity6 travaillaient soit pour les gouvernances régionales ou planétaire, soit pour le pan gouvernement. Hors des pyramides hôtels pour les voyageurs en transit, la presque totalité des autres étaient partagés en deux zones : en bas les appartements, en haut les bureaux. Une heure avant la fin du jour, c’est à dire avant la disparition du deuxième soleil, les sirènes retentissaient. Tous regagnaient leur logement et la lente descente dans les entrailles de la planète pouvait commencer.

Le plus étonnant est que, studieuse, administrative, stricte et rigoureuse durant le jour, la vie de la cité se débridait dès le couvercle d’acier refermé sur elle. Les restaurants regorgeaient de monde, les bars ne désemplissaient pas et, malgré les colères sporadiques des ligues de vertu, des centaines de lupanars affichaient leurs enseignes sans vergogne et accueillaient toutes les populations de l’univers dans des orgies démesurées.

Yaddo savait bien entendu tout cela. Il savait aussi qu’Azaïs, la belle Anthropo-reptilis avec qui il avait eu une aventure sur Treetown6 avait vraisemblablement été enlevée alors qu’il croyait au contraire, être son prisonnier. Il pensait parfois à elle, mais plus encore à Mona-Lisa, sa compagne aux yeux orangés qu’il avait laissée lors de son départ vers ce qu’il imaginait devoir être une banale mission sur Terra Mater.

Sa visite sur Luxcity1, véritable creuset où se trouvaient réunies presque toutes les races peuplant l’univers, avait pour but de chercher des informations sur le fameux mouvement des NAM (nostalgiques des anciens mondes) dont il était sur qu’il n’était pas étranger à la disparition d’Azaïs, pas plus qu’aux étranges évènements qui avaient précipiter sa mission initiale.

Son bracelet s’illumina soudain. L’autorisation de se poser venait de lui être donné. Il eût juste le temps d’observer une tache de lumière au flanc de la montagne bleutée. Une tâche à son avis, tout à fait incongrue. L’ordre de dématérialisation de sa bulle clignota et il entra dans la salle d’arrivée du spatioport pour se présenter au comptoir ou l’attendait ce brigand de Joe Krapov le chef de la police locale et l’un de ses plus vieux amis.

La nuit serait longue.